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Les moments terribles
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 Article publié le 1er juillet 2014.

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Comme chaque matin, je me suis levée la première, sans faire de bruit, puis je me suis glissée dans l’air glacé du dehors, un seau au bout de chaque bras, pour aller chercher de l’eau à la fontaine toute proche.

Les hommes dorment encore.

Ma mère m’a suivi de peu, muette et le regard discret, s’assurant que je n’ai pas « raté le coche » ; sa façon à elle de me protéger, de me donner un peu de cet amour qui lui fait honte.

Nous sommes en temps de guerre, en zone occupée, le claquement des bottes rythme notre quotidien.

Je n’ai pas peur de ces gens en uniforme qui ont envahi ma jeunesse. J’ai même l’impression que, depuis leur arrivée, mon père est moins brutal, comme s’il voulait cacher sa agressivité à mon égard et ne pas s’amener les foudres de ces guerriers à la langue gutturale et dont la fière allure l’impressionne.

Les coups se font plus rares, même si les injures et les menaces persistent. Et puis, mon père a peur, peu de ces envahisseurs, peur de leur déplaire, peur d’être... « réquisitionné ».

Il sait que j’ai deviné, que j’ai mis les doigts sur la faille et que je pourrais facilement y enfoncer la main.

Il perdrait alors beaucoup de sa superbe auprès de ma mère et de mon frère, les seuls miroirs qui restent encore en son pouvoir et assouvissent son orgueil dérisoire.

Les seaux pèsent leur poids. Je les soulève avec difficulté mais sans broncher. Pas même un soupir. La rengaine...

Deux bras solides viennent alors à la rescousse et me libèrent de mon fardeau. Un homme en uniforme gris qui cache sous la visière de sa casquette un regard bienveillant.

Sans mot dire, il m’accompagne jusqu’à la maison, se chargeant de la lourde besogne qui m’incombe.

Il frappe à la vitre de la cuisine et c’est Lui, mon père, qui vient ouvrir en personne.

Il a le visage blême et se fond en excuses.

- Vous ne devriez pas laisser cette petite aller seule chercher de l’eau. Je pense qu’il y a assez de bras costauds dans cette maison pour lui éviter cette corvée, n’est-ce pas ?

Tout en faisant part de son mécontentement, le militaire jette un coup d’œil circulaire dans la pièce où mon grand frère est attablé devant son bol de lait fumant.

- Ce n’est pas bien, ça. Ce n’est pas bien ! Ajoute-t-il en agitant vigoureusement son index pour mieux sermonner mon père.

Lui reste collé à la porte, comme un gamin que l’on vient de surprendre en pleine faute.

Me voici débarrassée pour un moment de la corvée d’eau...

Je voudrais sauter au cou de mon sauveur mais je retiens mes ardeurs, lui accordant cependant un sourire reconnaissant.

Sans oublier de saluer ma mère d’un claquement de bottes énergique, il prend le temps de passer sa main dans mes cheveux ébouriffés avant de faire demi-tour, puis s’éloigne en sifflotant.

Je me demande un instant si il a une femme et des enfants qui l’attendent dans son pays et, si tel est le cas, j’envie la chance qu’ils ont d’avoir un tel père.

Les jours passent et le bord de ville où nous habitons semble figé dans un cocon hors du temps, où les repères ne sont plus les mêmes et où les gens ne se regardent plus de la même façon. J’ai l’impression qu’on nous a volés à la vie de tous les jours et que nous respirons dans une bulle.

Rien n’a changé et plus rien ne se ressemble.

Certains visages ont gardé une gaîté apparente alors que d’autres se décomposent sous le poids de la réalité. Chacun continue de vaquer à ses occupations mais le cœur n’y est pas vraiment. Puis il y a tout ce que murmurent les grandes personnes et que je ne comprends pas toujours.

Nous, les enfants, même si nous n’arrivons pas à mettre les mots sur les choses, nous les sentons. Et derrière nos jeux en apparence innocents, plane un air de tragédie qui n’appartient qu’à nous.

Il ne reste qu’un seul lapin. Tous les clapiers sont vides et ressemblent à de vieilles maisons de poupée abandonnées. Je les imagine, mes poupées, déchirées, clouées dans le fond sur la paille sèche au milieu des crottes séchées. C’est un peu mon enfance assassinée.

Je reste de longs moments à le chatouiller en passant le morceau de paille à travers le grillage rouillé.

Jeannot ignore tout. Seules les pelures de légumes attirent son attention et c’est toujours la fête quand je les dépose devant son petit museau frétillant. Mais la fête devient de plus en plus rare, pour Jeannot et les autres, tous les autres.

Lui est parti jusqu’à l’estaminet du coin, des fois qu’il y aurait un peu de travail à faire par-ci par-là. C’est le lieu où tout se sait, même si l’on en dit peu. Mais Lui y va pour se donner bonne conscience, les mains dans les poches et la gorge un peu sèche.

C’est Maman qui assume. C’est Maman qui s’use l’échine à laver le linge des gradés, à leur préparer et à leur servir leurs repas, à nettoyer leurs chambres et à cirer leurs bottes.

C’est encore elle qui court jusqu’en ville pour leur acheter du tabac ou leur dénicher, parfois à ses risques et périls, une de ces bouteilles que l’on ne trouve plus que dans les caves les mieux préservées et tenues dans le plus grand secret.

Les jours passent et nous assumons tant bien que mal notre situation précaire. Nous prenons toujours le chemin de l’école mais les églantines ont perdu leur parfum. Nos jeux se sont ternis et nos éclats de rire ont quelque-chose d’irréel.

Le monde qui nous entoure est devenu un théâtre où les acteurs jouent chacun de leur côté, au détriment d’une histoire et d’un spectacle unique.

La seule chose qui importe encore, c’est de rester sur scène, coûte que coûte, de ne pas disparaître dans l’ombre des coulisses et se laisser happer par le néant.

Quant aux gradins, aux loges et aux fauteuils rouges, ils restent désespérément vides. Le public a déserté la salle, fuyant quelque danger sournois et imminent.

La maîtresse nous tourne le dos pour écrire la date à la craie blanche sur la nuit noire du tableau.

Nous sommes au cœur de l’été. Les fenêtres grandes ouvertes donnent sur la cour où bourdonnent mille insectes.

C’est le seul bruit qui nous parvient du dehors. On pourrait croire que notre école s’est détachée de la Terre pour flotter dans le ciel bleu et limpide.

Marie est assise à côté de moi, les mains posées sagement sur son pupitre. Elle regarde par la fenêtre et semble absente, comme si elle cherchait désespérément l’introuvable.

Ce matin, ils sont venus et ont emmené son demi-frère, Paulo, mais il paraît que ce n’est pas son vrai nom.

Ses parents se sont absentés pour la journée, peut-être plus, et c’est mademoiselle Gertrude, la bonne du curé, qui l’a prise sous son aile.

La maîtresse nous a dit quelques mots pour nous rassurer ; que Paulo reviendrait certainement et qu’il ne s’agissait que d’une simple méprise.

Moi, j’aime bien Paulo, il a quelque-chose de triste et de si profond dans le regard que ça me donne parfois envie de pleurer.

Mais je me reprends toujours à temps et je raconte alors une histoire drôle pour le faire sourire et oublier.

Il est parfois utile d’oublier.

Le soir, lorsque nous sommes à table et que les grands discutent, Maman répète souvent qu’elle ne pourra jamais oublier. Cela me fait de la peine pour elle. Mais je pense qu’elle a raison. On ne pourra jamais oublier ces moments terribles...

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