Retour à la RALM Revue d'Art et de Littérature, Musique - Espaces d'auteurs [Forum] [Contact e-mail]
ESPACES D'AUTEURS
Ces auteurs ont bien
voulu animer des
espaces plus proches de
leurs préoccupations
que le sommaire de la
RAL,M toujours un peu
généraliste.
L'homme sériel
Navigation
[E-mail]
 Article publié le 21 juin 2014.

oOo

L’homme moderne est un homme sériel.
Il est pris dans une série d’actes et de situations, de situations qui appellent des actes, d’actes censés répondre à des situations.
Ceux-ci font série, s’agrègent-désagrègent au cours de sa vie.
Au bout du compte, une série d’événements auront constitué son existence entière de sa naissance à sa disparition.
Les amours en série, les métiers en série, les familles en série, voilà ce qui attend le petit homme encore chétif mais plein de vie qui voit le monde dans le giron maternel, dans la douceur ou la violence, la guerre ou la paix.
La série est l’événement de la répétition.
Les moments de la série s’équivalent. Seules la naissance et la mort constituent des événements uniques qui échappent à qui les subit.
Entre ces deux points, nous voyons luire et s’agiter des séries combinées d’actes qui tournent à l’événement, d’événements qui virent au drame, des drames qui font la une des rédactions, des rédactions qui vivent de répéter les actes et les événements, les drames et leurs recensions.
Autant dire qu’actes et événements sont également subis dès lors qu’ils sont rapportés, analysés, décortiqués, classés puis rangés dans cet espace mémoriel à tiroirs que constitue notre actualité mouvante.
Les menus drames de la vie, les naissances et les disparitions, les séparations et les alliances se répètent, passent le plus souvent inaperçus, sauf si leur ampleur dramatique attire l’attention des média qui orchestrent l’ensemble des séries jugées significatives, exemplaires, dignes d’intérêt.
Le trivial côtoie le sublime, la bassesse la grandeur.
Il en faut pour tous les goûts et toutes les bourses, l’essentiel étant que soit à portée ce qui vaut la peine d’être rapporté pour faire tourner la machine économique-idéologique tenue par les investisseurs.
Dans ce contexte ultra-concurrentiel, le tout est de tirer son épingle du jeu en proposant à l’attention des médias un acte ou un produit - un acte-produit - qui fasse la différence. Sa valeur marchande dépend de son incongruité, de l’abîme de perplexité qu’il suscite, de l’horreur ou de la réprobation qu’il soulève, de l’enthousiasme qu’il déchaîne.
La plupart des hommes sériels sont donc de purs spectateurs invités à contempler des séries jugées intéressantes, divertissantes, instructives, significatives.
L’exemple à ne pas suivre côtoie l’exemple à suivre dans la rubrique des faits divers, des événements culturels, sportifs et économiques.
Le temps traditionnel des fêtes religieuses perdure, mais troué constamment par la survenue de séries. L’agitation incessante de séries, leur miroitement médiatique, le mouvement brownien de leurs interactions créent l’illusion que quelque chose se passe, quelque chose à ne manquer sous aucun prétexte.
C’est ainsi qu’un propos haineux, pour ainsi dire un désir de meurtre, se voit recouvert par une polémique père-fille.
Au lieu de dénoncer le propos, d’en mettre en lumière la charge haineuse qui, dans sa violence, rappelle les années 30 où la presse se déchaînait contre des hommes et des groupes sociaux, les médias nous proposent un feuilleton à rebondissements, en souhaitant bien sûr que la série des piques et des coups bas, des silences et des commentaires sera longue.
Ce qui fait réellement événement, c’est que le propos est dans sa violence proprement inadmissible, en ce qu’il prépare les esprits à des meurtres de masse.
Ce qui, en revanche, n’étonne pas, c’est la façon perverse dont les médias s’emparent du propos, l’occulte en fait au profit exclusif du feuilleton médiatique qu’ils orchestrent.
Si tout fait sens, si tout se tient, alors nous pouvons considérer qu’aucune parole n’est innocente à partir du moment où elle se veut publique, c’est-à-dire polémique.
Il s’agit bel et bien pour le père de jeter un pavé dans la mare en dramatisant une situation qui menaçait de stagnation une partie de l’électorat anesthésié par une tentative de séduction opérée par la fille.
En d’autres termes, il s’agit de réveiller les vieux démons endormis par la fille, de rappeler les fondamentaux que sont l’antisémitisme et l’antijudaïsme.
Le père n’est jamais aussi à l’aise que dans la posture de la victime offensée. Par sa fille cette fois, ce qui ajoute à la série de petites phrases assassines du type Durafour crématoire une dimension de drame familial antique.
Attirer l’attention sur soi pour revigorer le mouvement, pour mettre en mouvement le mouvement, tel est le but poursuivi par le père. Au prix d’un réel croc en jambe fait à sa fille, un vrai tour de cochon qui obère durablement les chances de succès de la fille dans sa tentative de constituer un groupe influent au Parlement Européen.
Le père rappelle à sa fille d’où elle provient. Il la rappelle à l’ordre moral et politique dont elle est issue, dans lequel elle a été élevée avant de s’élever. Le père-fantôme revient hanter les débats, fait acte de présence, affirme sa présence idéologique, son empreinte, en rappelant à sa fille que les aspérités sont préférables aux propos lissés.
Le père n’est heureux que dans la polémique qui lui permet de constamment jouer sur les mots et les morts.
Cet homme qui s’est trompé d’époque - il aurait dû être activiste dans les années 30 pour donner toute sa mesure !- joue avec les mots à défaut de pouvoir tuer. Sa verve assassine, sa vigueur polémique lui paraissent être le seul ferment de haine valable, le seul moyen qui puisse un jour déboucher sur le Grand Soir du meurtre de masse.
L’innocence du langage n’est qu’une feinte. Nous savons tous que l’extermination, la concentration des populations jugées indésirables, leur exclusion de la cité, les propos comminatoires et les appels au meurtre se préfigurent dans les blagues et les bons mots lancés contre tels ou tels hommes.
On prépare le pire, on se prépare au pire en plaisantant, en rendant admissible le meurtre frappé d’interdit.
Cette série funeste décrite par Raoul Hillberg est à l’œuvre partout où des dominants se servent des masses pour maintenir leur domination en désignant au " peuple souverain " des victimes expiatoires.
Le processus est à l’œuvre depuis les années Reagan aux USA, ce dernier ayant en quelque sorte initié la parade conservatrice au mouvement des droits civiques. Il faut éliminer les pauvres coupables d’être des parasites sociaux, la plupart étant bien sûr des Afro-Américains.
Dans ces conditions, est-ce un hasard si la fille, lors de la dernière campagne présidentielle française, a tenté de se rapprocher des représentants du T-party, affichant ainsi ses sympathies ?
Le père vit dans la fille, même si ce dernier déplore que le virus transmis par lui ne soit pas aussi virulent qu’il était en droit d’espérer.
La loi des séries serait-elle en passe d’être contredite ?
On peut en douter.
Tel père, telle fille !

Jean-Michel Guyot
15 juin 2014

 

Un commentaire, une critique...?
modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides. Servez-vous de la barre d'outils ci-dessous pour la mise en forme.

Ajouter un document

Retour à la RALM Revue d'Art et de Littérature, Musique - Espaces d'auteurs [Contact e-mail]
2004/2020 Revue d'art et de littérature, musique

publiée par Patrick Cintas - 12, rue du docteur Sérié - 09270 Mazères - France

Copyrights: - Le site: © Patrick CINTAS (webmaster). - Textes, images, musiques: © Les auteurs

 

- Dépôt légal: ISSN 2274-0457 -