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 Article publié le 15 juin 2014.

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Tout journal, de la première ligne à la dernière, n’est qu’un tissu d’horreurs. Guerres, crimes, vols, impudicités, tortures, crimes des princes, crimes des nations, crimes des particuliers, une ivresse d’atrocité universelle.

Et c’est de ce dégoûtant apéritif que l’homme civilisé accompagne son repas de chaque matin. Je ne comprends pas qu’une main pure puisse toucher un journal sans une convulsion de dégoût.

Charles Baudelaire

 

Ventrouillez-vous, folliculaires,

Dans la boue, la pisse, le sang,

Le sperme, la merde, la glaire,

Mais au moins, éteignez l’encens !

 

Je fais les chocs, les dérapages,

Les chats et les chiens écrasés,

Les attroupements, les tapages,

Sous les grilles des mots croisés.

 

Savez-vous ce qu’il se mitonne

Dans la cambuse des baveux ?

Le journaleux en fait des tonnes

Quand le soupier passe aux aveux.

 

Ma mère prie dans mes recettes

La blanquette, le miroton.

Je garde mon style à facettes

Dans l’embrouille des feuilletons.

 

Et savez-vous ce qu’il se trame

Dans ce monde où plus rien n’est dit,

Où la mistoufle est à la rame,

Où l’esprit n’a plus de crédit ?

 

Lundiste à la bonne fourchette,

Je traque les morceaux honteux,

Je me mouche sur les manchettes,

Les kan kan des canards boiteux.

 

Je mets en boule la Gazette

De Théophraste Renaudot.

Je n’en veux plus dans ma musette,

Je m’en torche le bas du dos.

 

Au règne des pisse-copie,

Je tire mes rouges boulets,

Je suis de ceux qu’on estropie,

Qu’on prend dans des entrefilets.

 

Mais que dit-on dans les chroniques

Du Pont-Neuf et du pont des Arts,

Charrieurs à la mécanique,

Brelandiniers, crieurs, gueusards ?

 

Dans les habits d’un pamphlétaire,

J’en avale des bulletins,

Des critiques, des commentaires,

Et j’en tripote des potins.

 

Sortez de vos hebdomadaires,

Des revues et des quotidiens,

Il est grand temps de changer d’ère,

De batterie, de méridien.

 

Je grimpe à toutes les colonnes

Du temple de la Liberté,

J’émousse les chants de Bellone,

J’arme les quatre Vérités.

 

Je vais, je reviens sur mes erres,

Dans les almanachs du gotha,

Je me meurs, je pleure misère,

Je crâne sur le Golgotha.

 

 

Je cours les petites annonces,

J’y perds, j’y trouve mon bonheur,

Je crois, je doute, je renonce

Aux champs, aux lits, aux croix d’honneur.

 

Toujours toujours le peuple écope

Avec ses maîtres et ses dieux,

Avec ses faiseurs d’horoscope,

Avec ses scribes fastidieux.

 

A mes moments perdus, j’asine,

Sous mon bonnet, croît un toupet.

Je trotte dans les magazines,

J’égrène un rosaire à gros pets.

 

Attendez toujours des nouvelles

De La Pérouse, de Diésel,

Des ouvriers à manivelle,

Des estafiers du Carrousel…

 

Si je savais ce qui me pousse

A répondre à tous les échos,

A plonger huit doigts et deux pouces

Dans le cambouis d’un vieux tacot,

 

 

A remplir des sacs de coupures,

A m’engouer de faits divers

Pleins d’escroqueurs, d’âmes impures,

De pions en large et en travers…

 

Je m’enfonce dans des rubriques,

J’y croise des fées, des fêtards,

Des ribleurs, des mangeurs de briques,

Des buveurs de lies, de nectar,

 

Des égéries sur des aiguilles,

Des jeunes gens sur des ressorts,

Des girls, des Gautier, des Garguille,

Des quémands contents de leur sort.

 

J’y crève les bulles papales,

J’y déglingue en trois mouvements

Les fanfares municipales,

Tous les pourquoi, tous les comment.

 

Chantre à la petite semaine,

Flanqué du démon de midi,

Je braconne sur vos domaines,

J’y glorifie la Saint-Lundi.

 

 

Ma muse taille des bavettes,

Ma maigre clébarde me mord,

Mon kiosquier est à la buvette,

J’attends l’article de la Mort. 

 

 

Robert VITTON, 2014

 

 

Théophraste Renaudot (1586-1653) - sa Gazette passe sous silence la naissance de la Révolution et ne pipe mot de la prise de la Bastille. Je suis en rogne.

Charrieurs à la mécanique : Malfaiteurs qui participent à un genre d’agression où l’assaillant saisit la victime à la gorge, par derrière, tandis qu’un complice la dévalise.

Asiner : faire l’âne.

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