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Un visage, corbeille de guillotine chargée d'astres vermeils
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 Article publié le 11 mai 2014.

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Déjà, à la voir, on sent dans ce visage encore timide de jeune fille la soif et comme l’ambition tendue vers un bonheur indistinct.
Ses traits sont dessinés suivant les mouvements de ses envies couvées par les silences.
Car on sent à tout moment qu’elle rêve d’obtenir davantage. Comme parvenue à l’escale seulement sur le trajet d’une destination plus chargée de prestige. 
Elle sent toujours que sont légitimes en elle bien d’autres ambitions cachées.
D’où sa haine intermittente pour ce pesant fiancé. Il est parfois à ses yeux une entrave, une menace ou un corps mort faisant obstacle, et comme par essence, à ses projets de fuite très personnels.
Et c’est tout naturel, les confidentes dont nous avons parlé ont attisé en son cœur tant d’autres volontés secrètes de parvenir à s’élever, à se trouver plus parfaite, à se voir plus récompensée que cela de tous ses mérites.
Ses quenottes sont prêtes à mordre la plus belle des galettes. Et la vie la lui présentera, il suffit de patienter encore un peu...
Toutefois, dans ce visage, en filigrane, un autre visage transparaît à l’instant... celui de la mère de famille. Avec plusieurs années d’avance, elle nous fait signe. Elle est déjà là, carnassière, vindicative.
Oui, elle est bien là. À mêler ses traits austères à ceux de sa fille trop sage pour savoir agir.
 Sous ses airs de virginité feinte la matrone montre parfois sa dureté de granit.
Cela se manifeste en passant... par fines touches délicates... par des remarques mauvaises que Fernand trouvera inexplicables, puis qu’il mettra sur le compte de l’imprévisible nature féminine.
Une méchanceté ou deux de retard lancée envers une connaissance passée, personne forcément décevante, le laisseront prévoir suivant quelles registres il se trouvera lui aussi un jour évoqué, quand il serra à son tour enfoui pour elle, avec les autres, dans cet abîme des histoires anciennes.
Ces mots moins doux, voir ces aigreurs de comportement, il faut qu’elle s’en déleste, c’est incontournable, ainsi qu’un goéland qui, tout en prenant assez d’élan sur l’eau afin de pouvoir décoller, est obligé de régurgiter tout en courant tout le poisson de son dernier repas...
Comme nous sommes de petits fauves, il faut toujours se faire les crocs sur certains êtres ne comptant plus à présent.
Or elle ne compte pas se priver de ce défoulement.
Tout en se sentant bien heureuse, ravie de son bonheur présent, il faut que son esprit puisse aussi déprécier, voir piétiner les restes d’un bonheur passé. Nous nous attarderons sur la portée exacte de ce phénomène dans notre récit. Nous nous y pencherons comme on examine les remous de l’impact d’une pierre au milieu d’une flaque d’eau troublée.
L’avenir est donc là, lui aussi, en germe, et prenant lui aussi l’apéritif. Attablé avec la famille, oui, l’avenir est bien là lui aussi. Son ombre se laisse sentir. C’est un brave chien auquel on donne un sucre, allez, il n’est pas si terrible après tout. On le caresse. Il grogne doucement.
Décidément ce soir, non, c’est enfin permis, on se sent entre soi. Plus d’angoisses. Plus d’intempestives oppressions. La porte est bien refermée, tenant loin, hors de portée toutes les menaces courantes, toute la meute des crevards infects...
Les fous et les criminels sont très loin du repos de ce cher foyer où s’élève un feu large. Quelle discrète apothéose dans la lumière vermeille.
Louise, comme sa mère, est à nouveau d’excellente humeur, pleine de gaîté, gorgée de sang neuf. 
Chassées toutes ses misères de mauvais caprices qu’elle se permettait autrefois, mais c’est si loin :
la chasse est tirée sur l’amas râlant de ces mauvais songes.
 Finis, tous ses airs de torpeur tragiques inexplicables croisés de mignardise ou de complot larvé. On a comme rallumé la lumière dans sa vie. Il n’est pas question de laisser filer tant de liesse.
Le lustre est à nouveau éclatant. Être fatigué est un délice, au milieu de tout ce confort.
Elle ne repose plus dans la plus sale obscurité. La lumière lui redevient propice. Chacun rit d’un air entendu.

C’est du moins l’impression que Louise se fait des choses. En tous cas pour l’instant...
Il n’est plus aucune ombre en son esprit. Croit-elle encore en espérant pouvoir faire durer ce bien être si puissant.
L’ombre du couloir forme aussi comme une protection entre elle et les menaces de l’extérieur. Si nombreuses menaces noyées dans l’ombre bleue...
Car cela. Toute cette ombre de menaces. La pente de sa nature songeuse ne saurait la tolérer très longtemps. Et, alors qu’il n’y a pas lieu de se plaindre, elle trouvera encore le moyen de se gâcher la fête. Et en conséquence de se montrer sinon hargneuse. Du moins prête à rallumer en elle-même les ressentiments.
Elle n’est plus en train de baigner dans une obscurité désagréable. A s’éreinter pour rester pleine d’une bonne santé dont elle ne saurait faire tenir longtemps la trompeuse façade.
Il faut croire que son nouveau compagnon a trouvé la formule.
Il ne payait pas de mine pourtant. Avec sa face pâle et son bouquet fané.
Son père aussi la contemple. Il la revoit petite. Chaque fois qu’elle s’adresse à lui. Il l’aime tant qu’il ne peut supporter parfois de s’imaginer les cruautés du monde. Ni tous les revers néfastes que la vie pourrait infliger à sa fille tellement chérie. Aussi... sachant son immaturité... a-t-il de fait très peur des conséquences entraînées par tous ses caprices sentimentaux.
Il la voit jouer avec le feu sans arrêt et sans prudence. (non, il ne suffit pas de s’amener, la gueule enfarinée, armé de ses seules intentions, pour faire ses preuves dans le monde... de mauvaises surprises peuvent vous attendre au moment où vous vous sentez le plus confiant du monde...)
 Il ne voudrait pas qu’elle s’attache à quelqu’un -il a bu lui même par rasade l’amertume sous d’autres latitudes. Il ne tient pas à ce que sa fille connaisse à son tour cette brûlure du sang lorsqu’on est abandonné. Il faut la mettre à l’abri.
Cette brûlure toujours répétée... cette souffrance sourde qui ne vous lâche pas...
Lorsqu’on est dans une ville sans âme... à fermenter dans son espérance... sans un kopeck... avec pour soi sa gueule, toute son espérance à remâcher.
Puis il connaît les hommes. Il a côtoyé leur vacherie bien à fond sous tous les climats. Il ne veut pas que Louise, sa Louise si délicate, par un revers de son humeur volage, ne rende fou un de ces monstres épris d’elle... lequel ferait par vengeance pleuvoir de son cou tout ce beau sang que son joli corps recèle. À coup de tatane pleuvant sur sa petite mâchoire mignonne aussitôt broyée...
A cette vision d’horreur anticipée il est saisi d’effroi... Se sentant incapable de prévenir tous les dangers du monde... Ni d’empêcher la sauvagerie de sortir du bois. Il ne saurait tout stopper... protéger ses proches en toute occasion...
Les natures emportées... éprises de sauvagerie... elles circulent dans la rue... peut-être à deux pas de leur pavillon pour le moment prospère.
Puis avec toute cette misère fleurissant autour de leurs beaux quartiers, on ne peut être sûr de rien.
La conscience de tout ce danger si proche le rend songeur, et sur ce il se ressert un bon coup de whisky, savourant ses charentaises.
Il veut éloigner d’elle flambeaux, fracas et lames. Écarter l’onde des lendemains corrosifs.
La préserver bien au chaud. Toujours protégée des éclairs et des râles. Son projet secret.
Dissiper toute source de danger possible. En faire sa promise impossible, elle la fleur de son sang.
Comme lorsqu’en lui lisant lors de son enfance de beaux contes il savait éteindre en elle l’un après l’autre ces départs curieux d’élans d’angoisse, de nostalgie d’un passé pourtant si funeste en vérité.
Il fallait éloigner de son front pâle tout nuage funèbre.
Empêcher aux plus noires pensées de s’y couler pour le faire imploser bientôt.

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