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 Article publié le 11 mai 2014.

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-1-

Impossible de marcher sur les traces de mon enfance, précisément de l’enfant que j’aurai été, que je n’ai pas su être jusqu’au bout, ayant trahi par vocation cette vocation en grandissant, la retrouvant bien des années après, en étant passé entre temps par l’âge d’homme et ses déceptions tant subies qu’infligées, renouant alors avec cette vocation de l’impossible qui m’a fait grandir, m’assumer en tant qu’adulte, au reniement près.

Aucune nostalgie donc pour une enfance fatalement perdue, mais le sens de l’impossible, le refus ainsi de considérer l’âge adulte comme un but à atteindre enfin atteint, comme étant aussi bien, et tristement, celui des idéaux perdus ou celui, tout aussi ridicule, de l’accomplissement béat, de l’assomption d’un moi rayonnant qui ne réchauffe que lui-même et ses proches.

Ni frime ni mélancolie.

Je n’ai pas derrière moi ni devant moi une brillante carrière professionnelle, ni non plus, à vrai dire, une vie de famille exemplaire qui se voudrait et s’afficherait comme telle.

Je suis là, pour quelque temps encore, un temps indéfini que j’occupe résolument.

 

-2-

L’enfance dure longtemps, assez pour laisser en nous des traces indélébiles : des souvenirs plus ou moins vifs, une éducation, une instruction, une atmosphère aussi, indéfinissable, une tonalité majeure ou mineure, et ce que nous ne parvenons jamais à nommer, sans doute le tout de ce tout, le fin mot qui n’appartient ni à une vie en train de se construire ni à une vie interrompue par la mort.

Pas d’épitaphe en quoi se résumerait le sens d’une vie, sa tension, son aspiration la plus intime, ses espoirs et ses déboires.

Des Mémoires, parfois, pour les plus considérables d’entre nous, à la grande rigueur.

 

-3-

L’enfant est appelé à grandir. Par vocation éphémère.

Vocation inscrite dans l’espèce dont il n’est qu’un représentant.

Naître, grandir, mûrir puis mourir. En somme, l’affaire de tous, la grande affaire, et la plus banale qui soit.

Un lieu commun propice à tous les clichés, toutes les réductions, toutes les approximations de langage.

Il me semble que tout écrivain un tant soit peu conscient de l’être se bat avec ça : les lieux communs.

Sorte d’Hydre dont chacune de nos têtes vient coiffer la bête immonde.

Non que l’écrivain en herbe ou confirmé tente de tirer son épingle du jeu en brillant plus que d’autres, en se distinguant plus ou moins radicalement, plus ou moins habilement, subtilement.

Il a choisi de jouer le jeu de l’existence réfléchie, aboutie, liée et livrée au langage, ce dernier étant à ses yeux la seule transcendance qui vaille, la transcendance par excellence, celle en qui toutes les autres, auto-proclamées, viennent se nicher, qu’elles soient purement religieuses ou bien politiques, avec ou sans motifs religieux explicites à la clef.

Viser un aboutissement, une sagesse ultime, si maigre soit-elle, voilà qui entre en contradiction avec la matière même, c’est-à-dire à la fois le matériau et le sujet de son propos littéraire, je veux dire le langage dans sa surcharge signifiante qui le condamne a priori à l’insignifiance : en effet, si, pour nous, tard venus dans l’ordre des choses, tout se vaut, si toutes les expériences s’équivalent et si tous les mots pour les dire et les penser sont synonymes, alors à quoi bon se singulariser, à quoi bon faire œuvre en se débattant dans une langue et un langage qui nous dicteraient nos écrits, nos propos, et jusqu’à nos rêves nocturnes ?

L’aboutissement n’est pas de mise : on ne fait que des essais qui aboutissent à d’autres essais, mais au fil du temps un limon de mots se dépose dans la conscience vive de qui écrit : la réflexion qui aboutit d’emblée à un inachèvement de rigueur dynamise la pensée, l’affronte vigoureusement à toutes les rigueurs, à commencer par celle de parler juste et en toute bonne foi, ceci, clairement, froidement, afin de rendre impossible, après le désastre, qu’il y ait à nouveau « corruption d’écriture, abus, travestissement et détournement du langage » ( Maurice Blanchot à propos de Heidegger).

C’est ainsi que l’écrivain joue en lui de cette tension entre réflexion et achèvement, tout entier donc parole dans un langage et une langue qui le dépassent de beaucoup, le précèdent en l’accompagnant, créant avec sa complicité cette illusion de l’avenir qui nous tient tous en vie.

Une vie qui tiendrait ses promesses. 

Tenir ses promesses, voilà ce qui est demandé au langage par l’écrivain digne de ce nom qui a renoncé, dès sa vocation reconnue, à tuer l’enfant en lui, cet infans incapable de paroles qui, baignant dans la parole des autres, s’approprie bien vite des rudiments de parole, en vient rapidement à parler comme ses adultes de parents, jusqu’à l’ivresse parfois.

La concurrence est rude, et seul le succès, jamais total et jamais définitivement acquis, assure quelque subsistance, à défaut de garantir une gloire pérenne qui traversera les siècles, mais combien d’entre nous écrivent avec l’ambition de passer à la postérité ?

Le bien vivre dans le bien écrire, c’est déjà beaucoup, et si d’aucuns parviennent à en vivre, eh bien tant mieux pour eux !

Il reste que ce qui nous tient tous en vie, c’est cette promesse muette faite au langage reçu en héritage que nous veillerons en lui et à travers lui à ce qu’il tienne ses promesses infinies, sans jamais abuser de sa puissance de séduction à des fins strictement mercantiles, publicitaires ou de vile propagande.

La pensée exige cela de nous qui n’est pas un sacrifice ni un sacerdoce, encore moins une mission sans rémission, mais tout simplement - effrayante simplicité - une tâche à accomplir encore et encore.

Pour quel bien, me direz-vous ? Celui de tous et de toutes, y compris de ceux et de celles qui ignorant l’écrit ignore en eux la pensée qui sommeille.

C’est au cœur de cette veille sans relâche qu’un amour se dessine.

Jean-Michel Guyot

8 mai 2014

 

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