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Les croix - dernier tableau de Bortek
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 Article publié le 4 mai 2014.

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Trois croix sont dressées. Les deux extrêmes sont "occupées", à gauche par Bortek, à droite par Ramplon. Celle du milieu est vide. Touma Folle et ses légionnaires jouent aux dés. Des gens du peuple discutent. Le crâne de Marie-Pipi est suspendu en collier au cou de Bortek. Son spectre, côté cour, observe la scène. Elle tient dans sa main une couronne somptueuse que Touma Folle reluque entre deux coups de dés.

 

RAMPLON — Je n’ai pas mérité ça ! Vous, vous vous en sortirez. Au fait, à quel jeu jouez-vous ? Avec quelle jubilation s’abouche votre démence ? Êtes-vous là pour moi ?

BORTEK — Je vous avais promis d’accompagner vos derniers instants. Je tiens toujours mes promesses. Et puis, ce m’est une obligation.

RAMPLON — Je vous résisterai. Je m’en sens la force.

BORTEK — Vos forces déclineront. Vous résisterez moins. Ce qui me laisse une chance.

RAMPLON — Et pourquoi cette croix vide ?

BORTEK — Ça, c’est le coup de théâtre final.

RAMPLON — On y crucifiera quelqu’un en temps voulu, n’est-ce pas ? Le pauvre homme, je suppose. A moins que vous n’ayez prévu du renfort, au cas où votre seule présence ne suffirait pas pour vous mélanger à mon âme.

BORTEK — Nous verrons bien ce que c’est. Il n’y a pas de certitude en ce bas monde. Existerais-je d’ailleurs si tu ne doutais pas ? Je pourrais disparaître si tu cessais de douter, car je suis éphémère quelquefois.

RAMPLON — Je n’aime pas cette perche que tu me tends. Tu mens comme tu respires. Je fais confiance à Dieu.

BORTEK — Il n’est pas toujours au rendez-vous.

RAMPLON — Il le sera pour moi.

BORTEK — Tel est ton désir. Mais rien n’est moins sûr.

RAMPLON — Je le veux de toutes mes forces.

BORTEK — Tu le veux selon tes forces. Et elles s’amenuisent comme neige au soleil. Tu le voudras moins quand la mort se fera plus pressante. Tu trembleras devant son impatience. Mais moi... je suis patient.

RAMPLON — Puisque tu ne meurs pas, pardi ! Comment pourrais-tu manquer de patience ?

BORTEK — Ton esprit s’augmente dans la connaissance des choses de ce monde, je vois.

RAMPLON — Je ne voudrais parler qu’avec le cœur. Il est mon salut.

BORTEK — Il est ma chaumière, mon âtre. J’y consume de fatales destinées. Tu devrais le savoir. Je suis même capable d’amour.

RAMPLON — D’amour, toi !

BORTEK — Tais-toi, puceau ! N’as-tu jamais connu une femme digne de ce nom !

RAMPLON — Une putain délurée !

BORTEK — N’insulte pas sa mémoire. Ce talisman pourrait bien te... Nous ne parlons pas de la même sorte d’amour, je crois.

RAMPLON — Tu parles de baiser et moi d’éternité.

BORTEK — Tu n’auras rien fait pour peupler le monde. Cela te sera reproché.

RAMPLON — Chacun son magistère. Le mien consiste à être juste.

BORTEK — Ou à le paraître quand la politique s’en mêle.

RAMPLON — Que sais-tu des choses de la politique ?

BORTEK — Tout.

RAMPLON — Je me suis commis quelquefois, mais je le confesse.

BORTEK — Je le confesse moi aussi.

Le sergent (Touma Folle) se lève.

TOUMA-FOLLE — Vous êtes bien bavards tous les deux. Ne souffrez-vous donc pas assez ? Si parler vous soulage, je me charge de vous faire taire.

BORTEK — As-tu peur d’entendre ce que nous disons ?

TOUMA-FOLLE — Je dis que vous ne méritez pas que les mots soulagent votre douleur.

RAMPLON — Ils ne les soulagent pas. Ma douleur empire.

TOUMA-FOLLE — Alors c’est que tu veux mourir vite.

RAMPLON — Mais je mourrai lentement.

TOUMA-FOLLE — En tout cas, tu as la mort que tu mérites.

Bortek et Ramplon poussent des râles.

Touma Folle se rassoit parmi ses compagnons.

LES GARDES Quelque chose n’aura pas lieu, c’est sûr.

— Un de plus un de moins, quelle importance ?

— Une grâce de dernière heure, sans doute.

— Quelqu’un s’est ravisé.

— Pas toujours facile de prouver son innocence par les temps qui courent.

— On meurt souvent au supplice sans avoir rien fait de mal.

— C’est une sale façon de mourir.

— On ne meurt pas proprement.

— En tout cas, celui-là l’aura échappé belle.

— A moins que ce ne soit partie remise.

— Il se balance peut-être au bout d’une corde, à cette heure.

— S’il me fallait choisir, c’est la corde que je choisirais.

— S’il a eu le choix, il a bien fait.

— S’il est libre, Dieu le garde.

— Il a tout de même dû passer un sale moment.

— Qu’est-ce que ça change, deux, trois ? La mort d’un homme n’est rien en un temps comme le nôtre, où l’on meurt beaucoup, coupable ou innocent, où l’on vit misérable, et où l’on naît sans espoir.

— Tu ferais mieux de ne pas trop afficher ton pessimisme.

— Entre nous, il n’y a pas de secret.

— Garde tes secrets pour toi ! Je n’en veux rien savoir.

— Il nous faudrait cesser toute conversation. Difficile de ne pas parler.

— Mieux vaut parler d’autre chose.

— Si c’était permis, nous boirions un coup. Ça, on peut le faire ensemble.

— On peut peloter la même fille, et mordre dans le même jambon, boire à la même bouteille et viser le même adversaire. Il y a un tas de choses qu’on peut faire ensemble. Mais quand il s’agit de ce que les hommes endurent, ce qui nous rassemble peut aussi nous coûter la vie. Nous ne sommes pas payés pour la perdre de cette manière.

— Ton bon sens me rassure, camarade. Je bois le même verre que toi.

Touma Folle regarde Bortek.

TOUMA-FOLLE — Celui-là a de la santé, il semble. (à Bortek) Tu ne te meurs donc point ?

BORTEK — Bah ! du mal à respirer maintenant. Cette suffocation doit être pire que l’étreinte de la corde. C’est ce que je pense, quoique je n’ai jamais goûté à la corde.

TOUMA-FOLLE — Tu te raccroches trop à ce qui te reste de vie, et c’est bien inutile. Maintenant, c’est toi qui te torture. Tu ferais bien de t’évanouir. Cela finira de toute manière.

BORTEK — Je me comprendrais si ces derniers moments étaient savoureux, mais je n’en savoure pas moins l’amer écoulement.

TOUMA-FOLLE — Moi, je préfèrerais une flèche en plein cœur.

BORTEK — Tu y auras droit si tu fais ton métier. Moi, j’ai fait le mien. J’ai la mort qu’il suppose.

TOUMA-FOLLE — Ton compagnon est moins loquace. Il n’en a plus pour longtemps. Il aura droit au sommeil avant d’étouffer.

BORTEK — J’envie son sort, mais, n’est-ce pas, chacun le sien.

TOUMA-FOLLE — Tu payes plus que lui, peut-être parce que ton mal est plus grand que le sien.

BORTEK — Comme tu disais, cela me fait du bien de parler. Je souffre beaucoup moins.

TOUMA-FOLLE — Tu ne souffriras plus longtemps.

BORTEK — Ah ! je sens un cri croître dans mon ventre !

TOUMA-FOLLE — Quand tu le sentiras croître dans ta tête, ce sera fini.

Bortek pousse un hurlement.

Ramplon revient à lui.

RAMPLON — Fumier ! J’étais si bien. Tu me ramènes à la douleur ! Ce cri semblait sortir de ma propre bouche. Mon Dieu ! Je n’ai jamais eu aussi peur.

BORTEK — Je ne te quitterai pas. Je te l’ai promis. Cette fois, j’ai bien cru que tu m’avais échappé.

RAMPLON — Je crois que je n’en étais pas loin, en effet.

BORTEK — Et bien, rendors-toi. Nous verrons bien si je pourrai encore te réveiller.

RAMPLON — Infâme sorcier ! J’ai compris, maintenant. Je vais prier.

BORTEK — Prier ? Quelle douleur t’y aiderait ?

RAMPLON — Tu pourras crier de tout ton saoul.

BORTEK — Tu ne m’écouteras donc point ?

RAMPLON — Je t’entendrai, mais ce sera bien ta voix qui entrera dans mes oreilles, et non le souvenir de la mienne. Tu ponctueras mes versets, de cette manière, jusqu’au point final qui me séparera à jamais de ta maudite influence.

BORTEK — Tu grandis dans l’intelligence des choses de ce monde et tu impressionnes mon cœur de cette manière.

RAMPLON — Je t’écoute, mais je ne te crois pas. Je veux tout écouter de toi. Jusqu’au dernier mot qu’il me sera permis d’entendre. Je veux les épeler avec toi, en égrener toutes les sonorités, mais que leur sens ne me pénètre pas, c’est tout ce que je demande.

BORTEK — Tu demandes trop à tes oreilles. Il faut avoir beaucoup vécu pour exiger tant de ses oreilles. Et ta vie n’est pas un exemple de droiture. Le dernier mot, son sens te frappera l’esprit, et tu sauras alors que tout est perdu pour toi.

RAMPLON — Parle, parle, parle !

 

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