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Autres songeries de la mère. Ses transports secrets
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 Article publié le 4 mai 2014.

oOo

Si elle manqua le bonheur autrefois, ce fut foutre de très peu, songe-t-elle... et pas par manque de mérite, lors de son passé à présent si trouble...
Il lui semble avoir manquer un ou deux tournants.
 En conséquence elle espère voir Louise remporter des revanches qui lui reviennent...
Il faut, puisqu’elle le mérite si bien, qu’elle voit enfin sa sa fille la venger...
Elle mise de fait beaucoup sur toute la reconnaissance de Louise, puis sur sa jugeotte obéissante.
Si son existence fut un fiasco... si elle se vit finalement suite à tous ses beaux rêves, enfermée sans recours avec un personnage ennuyeux (son mari)... et bien, elle s’en remet à cette force en elle... cette croyance... cette flamme. Son espoir.
Il n’y a as de raison de perdre toute cette énergie en elle si ferme. Avec son sang.
Elle n’a pas connu les douleurs de l’enfantement pour voir comme cela sa fille repartir avec un fainéant... ou un être aux projets par trop nébuleux... il était grand temps de se ressaisir.
De filer un bon coup d’avertisseur.
Non, il n’y avait pas de raison. Il faut que sa fille rattrape tout ce passé. Allez ! Et avec plus de volonté que cela. En se bougeant plus.
Il faut dépasser ce sort miteux, cette existence de spectre à traîner sa peine sur les années, entre deux fêtes ou deux étreintes.
Elle doit tenir à présent son rôle sur la scène de la vie. Elle lui fait confiance.
Oui, c’est possible encore. Rien n’est perdu. Elle s’agrippe à ces sourires de Louise... sa fille va rattraper tout ce temps perdu, c’est évident.
Ils sonnent certes assez faux, tous ces sourires, comme fixés qu’ils sont dans une expression sans vie, mais elle veut y croire. Si elle manqua sa jeunesse, il faut qu’en sa fille... en tous ses gestes... en toutes ses réussites... quelque chose s’opère enfin en elle d’éblouissant soudain pour la venger...
Il faut qu’elle parvienne à lui transmettre son énergie. Pour qu’elle trouve quelque chose de neuf à en faire.
 Elle lègue à sa fille le poids d’une dette qu’il faudra bien savoir effacer avec les ans.
À force d’efforts répétés, de mille soins diligents d’un ménage, et puis des ambitions d’une carrière à parfaire avec les époques.
Cette pauvre mère usa toute son énergie. À force de soins et de gentillesse. Elle s’est étiolé. Il ne reste plus rien à présent de toute son énergie.

Surtout il fallait à sa fille, répétons le, un cadre très sûr et très étanche. Un havre de sécurité préservé de tous les heurts du monde. Un endroit capitonné où les caprices de la chère enfant, ainsi que toutes ses humeurs changeantes, pourraient enfin trouver à s’éployer, toujours avec les mille mouvements d’un rossignol fragile.
C’était là l’indispensable. Et nous y sommes parvenus. Il a fallu écarter un à un tous les dangers...
Ayant été élevée au sein de toutes les délicatesses, elle ne pouvait se trouver en proie aux terreurs d’un mari fruste ou brutal. C’est que le simple fait de lâcher sous les draps conjugaux une flatulence un peu brusque en sa présence aurait pour elle signifié le glas d’un certain savoir vivre... savoir vivre très strict sans lequel elle se serait fait un devoir de suffoquer jusqu’à ce que mort s’en suive. Ou en tous cas en principe...
(… et par contre, entre les draps, pour lui exciter le sang, rien n’était tout de même assez ordurier afin de lui enhardir la croupe à s’incendier dans toutes les positions, et ce jusqu’aux aurores).
 Oui, certes, la fille est bien contente. Elle ne cesse d’ailleurs de sourire vers les confins masqués par les rideaux noyés de lumière atténuée. Elle cligne des yeux (et ces yeux sont bien des colombes couvant un œuf prometteur...)... Elle sourit à cet instant. Sans réserve. Ses yeux même sourient, à la façon d’une très réussie poupée mécanique... comme si son regard devait captiver sans en rien laisser échapper tous les objets de sa béatitude).
De la commode aux tableaux. Des portraits austères d’aperçus de morne campagne ornant les murs. Elle contemple. Très attentive. Sans rien omettre de tous les objets possibles décorant son triomphe... Elle récapitule tous ses trésors. Dans un mouvement long de chatte étendue pour s’épouiller plus à son aise.
On ne veut pas déranger tout ce décor si superbe.
Les éléments du décor de son ennui si sordide revêtent enfin pour elle un nouvel éclat imprévu.
Cela grâce à son gentil Fernand, lequel sût si bien, en apparaissant enfin dans sa vie morne, calmer toutes ses angoisses. En atténuer la brûlure.
Juste en apparaissant couronné des pavots de sa songerie.
Enfin, seulement en appliquant par dessus sa peau délicate sa main de pianiste aux doigts longs ornés de bagues...
La jolie maison familiale n’est plus une geôle sordide à ses yeux. Elle n’a plus l’impression d’être en train de croupir. De moisir. De perdre sa sève sous un flot de journées au vide identique... sans arrêt se reflétant dans le néant de pauvres démarches au bonheur pour plus tard.
(car il est dur pour la conscience, lorsqu’elle s’offre à sa détresse, de se refléter sans arrêt... démultipliant l’image de notre faillite par l’effet de deux miroirs nous entourant, ainsi qu’aux salles d’eau publiques...)
Mais tout cela est bien fini. Voilà qu’on lui sert des petits gâteaux. Elle les goûte avec une franche reconnaissance. Ses dents reluisent sous la crème.
Elle croit mériter enfin de s’adonner sans plus faire de façon à un plein enchantement.
Debout sur une éminence... elle ne sentirait pas moins de vertige. Elle s’enfonce dans le gros fauteuil. Elle ne trouve rien à modifier à tout ce qui l’entoure. Une perfection.
 Le cadre n’est plus le même.
C’est pourtant toujours les même maisons. Au sein de la même petite ville convulsée d’intérêts antagonistes. On se bouffe toujours le nez un peu partout. Rengaine. Ainsi la même petite ville gangrenée toujours des mêmes petites mesquineries... puis de mille vacheries jalouses que les vis-à-vis des voisinages entraînent dans les faits... en conséquence de toute cette promiscuité, aussi bien que le fourrage se change toujours en bouse lourde et chaude versant son poids d’odeurs épanouies sur le gazon.

Or cependant ces choses sont observées comme si elles venaient juste d’être transfigurées. Rendues roses et solaires et enfin bienveillantes. Comme dans une de ses séries favorites. Une de celles où un beau mâle ne tarde jamais à faire son apparition pour combler enfin tous ses vœux. 
(areeeuh ! arreeuuuh ! semble alors chaque visage de la famille s’en venir s’extasier au dessus du landau où son nouveau bonheur se niche et trouve enfin sans réserve à s’épanouir).
Et ce changement, elle le sent bien à présent, a pour cause une source en elle renouvelée de beau sang rénové... non pas une évolution extérieure notable (cela ne la toucherait pas, d’ailleurs).
Non pas un fait précis survenu et qui aurait tout changé.
Non, cela aurait été par trop convenu, anodin, redit, sans originalité.
Car le fond de son contentement compte seul. Il fallait pour le maintenir en éloigner les poisons, en assainir la source.
Depuis toujours ses variations d’humeur suivent un flux très personnel. De plus il tire toute sa vigueur de son fond troublé de vase, lequel est en fait un fond d’angoisse dont elle peina toujours à résorber le chaos mouvant.
À vrai dire en comparaison de cette force secrète, pèsent très peu les variations extérieures, faits, événements, nouveaux invités survenant dans le décor, déceptions inévitables.
À cet instant elle conçoit tout d’un regard fixe... comme tourné vers sa pensée la plus glorieuse. Sphinx tranquille, elle croit pouvoir échapper à ses incertitudes.
Ses joues très pâles d’habitude reluisent même. On leur a comme infusé de la santé soudain...
Oui, elles sont toutes roses de santé pour ce soir, ses joues frottées de baisers rêches.
Ses jambes si gauches autrefois se mettent quant-à-elles à filer un cap très droit dans le salon... Lorsqu’elle se dirige vers le buffet pour y prendre une bouteille à l’intention des invités... elle le fait d’un geste exprimant toujours toute la santé qu’elle croit détenir, inépuisable et si sensible pour ses fibres.
Elle est alors une gazelle. Une antilope. Une jument paradant selon l’air le plus posé de santé, d’assurance, de prospérité raffermie. La grand mère n’en finit plus de la trouver jolie, à si bien marcher sur le parquet sans le faire crisser... ce beau parquet reluisant. On en est tout ravi pour elle de la voir vivre tant d’épanouissement.
Sa peau diaphane la rendait la veille encore presque irréelle. À présent cette pâleur la rattache mieux au génie du lieu, dont elle est une forme de concrète incarnation.
On aurait pu la faire défaillir en soufflant dessus.
 On la croyait voir flotter, très vague apparition élisabéthaine. Elle ne tenait plus au sol que par un reste de regret qui semblait la lester encore un peu à un ultime chagrin à devoir pleurer.
En soufflant sur elle on aurait cru aussitôt la voir se faire emporter, pissenlit disséminé vers des confins de champs sans issue.
À présent la voilà qui se donne des airs de pesanteur.
En conséquence elle se força à reprendre du potage, avec gourmandise, et tout en se donnant des airs de santé.
Il faut toujours, comme maman, savoir revenir à des airs sûrs de haute gravité. Car nous sommes de la haute, ne l’oublions pas.
Ce flocon délicat... Dans le couloir le plus sombre elle serait allée perdre ses pas. Pour laisser en elle son ivresse retomber... avec une grande douceur. Un mouvement de ballerine. Emportée par la vibration générale de la fête... elle n’aurait enfin opposé aucune résistance à cette musique en elle.
Le danger aurait été de trop s’emporter face aux invités. Cela aurait été du plus mauvais effet. L’esclandre sans retour.
Depuis elle a repris des forces. Mangé même une laitue... Elle paraît plus ferme mille fois sur ses jarrets fragiles. Il lui fallait faire quelques efforts... moins nous paraître rouillée. Reprendre souffle au grand parc avoisinant. La mémé même a comme l’impression qu’elle ne tient par plus rien du tout au sol.
(Nous verrons plus loin que, même si ce bien être apparent repose sur une illusion (pétales recouvrant un crapaud ou une couleuvre), de fait elle sait bien que malgré tout cela sa sérénité renferme les ferments d’un orage).
 Elle sourit à Fernand. Il lui rend son sourire, montrant ses dents blanches...
La concorde règne sur tous les tableaux. Ils leur semble effectuer une danse complice sans avoir à s’approcher, par la pensée seule. Les voici sans effort à l’unisson. D’un geste cru souverain sa main aplanit l’étoffe de sa robe sur le relief de sa jambe.
Dégagé des ombres du deuil ou de tout le funèbre de cette vie pluvieuse, sa peau va fondre sous toute cette eau.

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2004/2019 Revue d'art et de littérature, musique

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