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 Article publié le 27 avril 2014.

oOo

Jamais elle ne souhaite se retrouver seule. A grelotter. A se frotter les mains. À la merci d’un mari qui pourrait par un revers montrer un visage moins tendre... Au coin d’un pauvre feu. Au loin cette évocation de désolation... Dissipé mauvais songe funeste.
L’important pour elle est surtout de s’être bien assurée que d’un point de vue amical Fernand peut faire l’affaire. Éprise surtout d’elle même et de ses caprices, elle veut pouvoir maintenir une certaine chaleur d’amitié qui ne faiblirait pas entre elle et son futur conjoint, même si des petites frictions venaient à survenir entre eux.
Les mouvements imprévisibles de la vie de couple, ses revers ou ses périodes de calme froid la rendent nerveuse, instable... elle n’arrive pas alors à jouer longtemps la joie.
Sa joie reste factice.
(tout en maintenant cette distance qu’elle souhaite préserver, elle pourra ainsi le tenir toujours à bout de gaffe, éviter qu’un jour il se montre sous un jour moins adorable, voir ne crie , peut-être)...
De cette manière elle se veut sûre qu’il ne l’entrave jamais, fusse par les paroles les plus banales, et se montre en tous points bien raisonnable, qu’il se rende à toutes ses raisons, au moyen d’une discrète domination qu’elle aura su instaurer à grand renfort de tendresses et d’exigences sussurées sur l’oreiller. 
 Tous deux partagent les mêmes goûts. Enfin il lui semble que c’est le cas. Après tout les échanges somme toutes futiles que représentent les premières conversations des couples ne lui ont pas assez prouvé que tout collait parfaitement. Elle réserve donc on verdict pour plus tard, mais, pour ne pas gaspiller ce bon moment tout de même, elle joue les conquises, fait mille chatteries, multiplie les effusions comme au cinéma.
Louise sent qu’ainsi, même si leur passion en vient avec les années à se tarir, comme rongée par un insecte fatal, elle conservera du moins cette base d’entente mutuelle lui permettant sans fracas de rester ami avec lui jusqu’au tombeau.
Ce faisant les quelques poignées de dizaines de Noël et d’anniversaires prochains qu’ils auront à vivre en commun ne seront jamais ternis de la moindre faute de goût. Ils seront toujours bien aimables. L’un envers l’autre sans que rien ne vienne gâcher leur parfaite entente.
Ils sauront toujours faire bonne figure dans les réunions de famille. Avoir l’air bien accordés.
Ne rater aucune de ces petites précisions pleines de tact sans lesquelles une bonne soirée ne peut prétendre être parfaite.
En rentrant chez eux, dans leur joli pavillon, ils oublieront vite ce qui aura pu être moins beau dans ces réceptions.
Elle ne veut plus connaître l’épreuve d’une passion ravagée. À présent il faut que tout se mette à rouler, suivant un train filant sans fin les perfections.
C’est qu’elle ne peut concevoir autrement l’usure de l’amour que comme une chute dans un gouffre.
En y songeant, elle applique ses paumes à ses paupières, avec un petit râle de stupeur. 
Elle est loin encore de saisir l’horreur possible. L’épouvante des choses.
Leur retournement possible sur un envers plein de chaos et d’épaves...
C’est que rien autour d’elle ne vient contredire une vision pour ainsi dire comme capitonnée des choses et des êtres.
Les récits des déboires de ses proches ne lui paraissent de fait pas vraiment réels. Comme toutes les personnes ayant bien longtemps baigné dans leur ambiance d’élection, elle ne peut croire à l’aspérité des choses, si bouleversante enfin pour ces êtres autour d’elles, qui souffrirent tellement lors de sales périodes, et qui le rapportent. Elle écoute cela, avec respect. Voire un franc intérêt, mais un peu comme les grecs de l’antiquité devaient écouter un aède discourir durant la veillée. Elle est ce faisant sensible moins à la matière rapportée et chantée qu’au chant même, bousculé dans sa composition. À ses inflexions. Ainsi, ces femmes attentives de la soirée, tellement éprises de bonnes manières et de tact précis, ne sont-elles vraiment attentives qu’au façons de parler. Elle agit ainsi en féline. Comme au matin elle écoute la chanson lointaine d’un marin retour de bordée. Le timbre et l’allure mâle du refrain... plus que les histoires après tout sans doute conventionnelles traitées dans ses couplets, dans ces bonnes chansons de jadis, accaparent son esprit, agitent ses sens, troublent son maintien, lui interdisent de rester inerte ou trop sage.
Ainsi placée à bonne distance de la réalité décrite ou chantée par ces artistes de passage, elle recherche en somme le même emballement esthétique en écoutant les invités, et refoule à peine un air d’ennui morne si ceux qui racontent n’émettent pas assez d’émotion dans tout leur propos. 
Vivre un bonheur qui serait privée de hauts cris et de pâmoisons infinies serait pour elle impensable. Comme trop éloigné des schémas dont ses feuilletons regorgent et dont elle se sait imprégnée jusqu’en ses plus secrets désirs, par contamination de leur esprit aux absences du sien...
De fait elle ne se souvient jamais vraiment du rôle qu’elle a pu tenir. Dans les restaurants. Les gares. Les bureaux. Mais cependant bien davantage des motifs de cette mémoire en elle inscrite des hésitations de ses idoles, ses maîtresses à penser... figures tutélaires auxquelles elle se reporte toujours pour meubler l’angoisse de son vide... (actrices, personnages romanesques, figures éclairées dans l’ombre des tableaux romantiques, voir camarades anciens d’école).
Si parfois elle se montra changeante et capricieuse, elle a soin tout de même d’en rejeter la faute sur cet être qui fut son compagnon d’alors... cet intrus malfaisant à présent disparu dans le lointain... Tout comme à l’heure actuelle elle fait de Fernand l’auteur et la source de toutes ses souffrances vivables. Il reste fautif... il est la source de toutes ses indispositions.
Destiné à être son mari, il s’apprête à endosser sur ses frêles épaules tout le poids d’un atavisme familial complexe et tyrannique. Sa dot réelle et dont il n’a pas encore conscience dans son malheur.
Il lui faudra payer, et au centuple, ce pauvre drôle, tous ces moments si agréables, ces heures de confiance cueillies dans leurs douceurs. Ces douches en commun et ces grands cris de joie.
Au bout de quelques mois, il sentira bien la rançon de tout ce bonheur fragile devoir être payé, et bien scrupuleusement.


On voit que son délicat esprit vierge méconnaît ces variations douloureuses, imprévisibles, que la passion véritable peut provoquer. (… non, jamais son esprit n’envisage de demi-mesure... elle se croit innocente ou dépravée, ou très mauvaise et méritant une bonne punition, mais de fait elle ne se connaît pas...
 Nul moyen terme pour elle.
Son esprit ne peut tolérer de croupir une minute dans une médiocrité honnête. Ou du moins de savoir l’accepter. Aussi, comme tant d’autres avant elle, préfère-t-elle singer les emballements mirifiques. Et, au risque de paraître grotesque à tant s’enthousiasmer, ne pas hésiter à pousser des cris de joie, et à danser, très souvent, en battant du talon dans les rues telle une gamine se trouvant si spontanée, si naturelle et si touchante.
Mais en voyant toute cette spontanéité donner son mouvement aux gestes de sa poupée singulière, Fernand se surprend de temps à autres à la détester.
Aussi n’a-t-elle pas l’exclusivité des changements curieux d’humeur.
En cela consiste le décalage fondamental qu’elle maintient toujours entre elle même et les objets de ses vœux. Cela sera cause de tout ce drame en elle prêt à survenir. Drame pour l’accomplissement duquel il suffira de donner le branle au premier domino de la ligne d’ivoire sur la table noire.

C’est cela. Mais la mère, peu consciente de cette inquiétude latente, et toujours réelle malgré ce bonheur imposé des apparences, est plus ravie encore que sa fille. Elle considère son ange.
Au duvet roux parcourant son échine de matrone se dessine le frisson de prospérité d’une belle victoire.
Ainsi elle peut considérer avec sécurité la suite du roman familial...
Il ne manquera pas c’est certain de filer sans fin ses somptueux chapitres.
Il suffisait pour cela de se montrer à la fois patiente et stricte touchant tous les choix de fréquentation de sa fille si délicate. Si imprévisible.
La mère voyait aussi les invitées, toutes les amies bouillir de rage sous les égards et les cordialités.
C’était là un signe infaillible de la réussite de la famille.
Elle se sentait radieuse, offerte à tous les airs de triomphe, de sentir sa famille si solide, unie, prospère. Il y avait de quoi faire abstraction de toute l’épouvante du monde extérieur.
Les lendemains ne lui parurent plus si ternes, alors qu’elle se laissait aller à contempler tout le jardin.

Elle aspire toujours aux plus nobles prospérités. Enfin la famille repose sur les plus stables piliers.
Il n’y aurait surtout plus aucune surprise. Ce serait une succession de dimanches, de belles étreintes.
Elle s’accapare toute la noblesse possible. Les fastes. Le charme même des nuits de réceptions distinguées... Préservées des rues froides où meurt toute la misère un peu partout sous les cartons... Son esprit se laisse flotter loin du bitume et de ses flaques de vomissures. Par ce bonheur si noble de sa fille, elle se raccorde à une image dont son âme asséchée a le plus grand besoin.
Ainsi qu’un lac qui sans une série de précipitations s’assécherait enfin avec rapidité.
Ainsi la faillite de sa jeunesse, tous les ratages qu’elle vécut elle-même le long des années amères et de tous les échecs... tout cela trouve enfin une forme de justification... puisque tous ces échecs étaient destinées à servir de terreau aux très rares fleurs de sa sérénité... celles au moyen desquelles le bonheur de sa fille devait se trouver couronné.
En pensant cela, elle reste interdite, ses gestes et son cœur reposent sur un beau fond d’orgueil. Il y a de quoi faire chanter en chœur en son âme toutes ses voix intérieures.
Cependant, dans sa robe bleu ciel, la mère reste interdite, se refusant à cet élan de joie ordinaire.

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