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La longue fugue
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 Article publié le 20 avril 2014.

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PREAMBULE

Dans la chaleur brûlante de l’après-midi qui s’écoule, la ville est entièrement vide.

Comme pendant le sommeil d’un être qui dort, on n’entend plus que la respiration sortir de ses lèvres, il n’y a plus que le souffle qui remue très lentement dans les immeubles, les balcons, et circule à travers les rues, les longs cours et boulevards jusqu’à la périphérie.

Mais plus qu’un simple mouvement se diffusant insensiblement dans tous les lieux publics, la ville semble suspendue à cette respiration qui pénètre les éléments les plus banals. Lampadaires, parkings en plein air, supermarchés, caddies, sont laissés à l’abandon d’un soleil qui tape de plus en plus fort.

Rendus à leur autonomie, quittés de leurs sens et fonctions habituels, ils sont les couleurs d’un tableau qui n’auraient pas séchées et glisseraient en étant emportées.

C’est toute l’atmosphère qui coule dans le vide.

Le silence absorbe chaque perspective lointaine.

Les heures ne s’écoulent pas, elles choient dans un temps n’appartenant plus à la durée cyclique des jours, se dilatant en se fondant à tous les crépuscules sans limite, semblables à un être qui tenant compte de tous les aspects du monde marcherait sans s’arrêter, ne regardant que là où il va.

 

Dans cette immobilité chaque instant s’écoule comme des grains de sel qui tombent dans l’air. Le silence concentré dans toute la ville est l’attente de ta venue.

Je sais que tu dois venir dans le soir tombant, je ne sais ni l’heure, ni quand tu seras là, ni si tu vas me prévenir, ou aller directement à l’endroit où je vis.

Mais si je ne sais rien de tout cela, c’est que ta venue est une éclosion invisible pénétrant la peau, comme le prélude d’un délice sensoriel qui approche puis se retire, une mouvance enveloppée à l’intérieur de chaque variation de la lumière du jour.

 

C’est quand le soir tombe, à cette culminance orangée de la couleur du ciel que tu arrives, que tu marches, en marchant ce sont tous les chemins que tu emmènes avec toi entraînés à toutes les bifurcations possibles.

A tes pas les routes ne se terminent pas, elles se coupent, se fragmentent, des esquisses qui commencent, puis s’abandonnent.

Le sourire est un défi bousculant les perspectives temporelles et s’ouvrant en une orgie étoilée.

Les yeux ne sont pas fixés à leurs orbites mais liés aux autres, ils sont les couleurs d’une mosaïque ambulante et constellée.

Des êtres oiseaux sillonnent la périphérie de la ville, viennent l’envahir et sèment l’épidémie enchantée d’une forêt stellaire, dans une lente mutation déjà en route.

J’attends ta visite un soir d’été, tu arriveras assez tard. A trop te décrire, je te perds. Je ne dois laisser venir à moi que ton arrivée. Il me semble que mon esprit attend que la sensation revienne et, avec elle, le langage pour continuer à écrire.

Il est drôle de considérer qu’à cet endroit où la fiction est interrompue, l’écriture se fait malgré tout au bord du rien, au bord de toi, du contour de ta chevelure, de ton corps et de ta présence qui s’inscrivent dans cet espace qui se crée, se trace et disparaît un moment comme le ciel voilé par les nuages.

Je t’aperçois. Ton visage non maquillé, légèrement fatigué comme ce dimanche après-midi, donne à la lumière un ton et une mémoire grise et plus lointaine.

Je te vois émerger de ce lent retour. Tu arrives quand tout est fini, après la passion amoureuse et destructrice, après la guerre et les blessures. (même si celles-ci seront toujours présentes.)

Toi, tu as dépassé la passion amoureuse, et c’est dans ce dimanche après-midi que j’ai rendez-vous avec toi.

Main passée dans tes cheveux où le vent discret des arpèges vibre légèrement.

*****************************

Je passe à travers tes années comme à travers les lianes d’un rideau africain.

Ta mémoire est un flot de perles égarées qui émergent, remuant à peine comme une eau lointaine.

Et tu repars seule sur les routes, traversant les matins, les soirs, les cafés, les aéroports, avec toujours cette lucidité qui crée dans ton visage cette lumière déracinée qui fait de toi une funambule de ta propre vie.

*****************************

Les heures, autour de toi, fragmentent les lieux.

La première tasse de café, au matin...

que tu bois...

est l’ultime recours à la fatigue de ton improbable destinée

et donne à ton visage une correspondance

où les dimensions des pays se succèdent ; s’ébauchent et

tissent ton histoire.

Tu ne parles pas, non, la pluie le fait pour toi.

Nul mot, nul souvenir, juste ta pensée et la pluie.

La pluie qui tombe et s’incruste jusque dans ton regard.

D’avantage que la profondeur, j’aimerais te faire sentir ces fentes habitées par le bois des greniers, le pied à peine posé sur le sol bouleversé se dérobe, là où passe la foudre d’une vie qui s’est déjà rompue ailleurs, la seconde même où elle t’a

traversée.

 

*

La longue fugue

 

Au fil des semaines qui se terminent, dans le cycle d’une durée sans limite, le samedi est le jour où l’achat et l’abondance de la consommation sont portés à leur zénith.

Mais, c’est à ce point culminant que cet empire arrive à sa propre fin.

A la puissance de la consommation poussée jusqu’aux extrémités de la terre, y répond la force complexe et subtile du vide, effaçant un à un tous les repères temporels. A partir de là sans que rien ne soit fixé en un lieu déterminé, un tout autre mouvement est en route qui porte en lui la lenteur des germes et la cavale de la lumière faisant une escale dans l’œil de l’être humain. Elle devient une vision pour celui ou celle la recevant dans sa chair.

A partir de là, nous allons commencer à parler, à vivre et à sentir, ces verbes s’enveloppant et se développant pour se suivre dans le tissu et la continuité d’un désir, exprimant ce qu’ils veulent dans la vie réelle et quotidienne.

Les voix qui parlent à cet instant ne sont pas seulement présentes ou futures, elles sillonnent l’univers. Au mot révolution, elles en enlèvent simplement la première lettre, et allégeant la suite des syllabes, elles en favorisent la fluidité de l’étoile qui les traverse.

Ces lignes ne répondent pas seulement à un appel poétique. Elles tentent d’en dire par une lucidité réelle et sereine ce qu’est ce monde parachevant sa propre fin et à partir de là, tenter d’en construire lentement une autre réalité.

Les nuages sont aussi des visages qui attendent un éveil pour parler.

 

Il n’y a plus d’état, il n’y a plus de chef, il n’y a plus de parti, il n’y a plus de syndicat, il n’y a plus de rapport de force, il n’y a plus de concurrence économique, il n’y a plus de hiérarchie, il n’y a plus de discours socio-éducatifs, il n’y a plus de névrose individuelle, il n’y a plus de carte d’identité, il n’y a plus de religion, et c’est tout la réalité qui explose comme un verrou ancien.

Il n’y a plus qu’un immense horizon, un incendie où les êtres s’embrasent comme une lave qui coule dans les rues. La ville est rendue à un désordre sans nom, un chaos de feu, puis soudain ce sont des dizaines, des milliers d’êtres venus de n’importe où qui débarquent dans les rues, dans les ports, des parias hors civilisés, leur marche est mouvante, leurs hanches sont des balancements de rythmes, ainsi leurs corps sont une vaste musique qui envahit toute la ville.

Les têtes se mettent à tourner dans tous les sens comme le flux d’un bal maudit. Toutes les horloges se dérèglent.

Et puis soudain, les comportements humains évoluent de manière radicale. Ce n’est plus le calme résigné des métros qui passent. Ce n’est la marche stressée et soucieuse de ceux qui partent au travail. Ce n’est plus le calme morne et plat qui guide le conditionnement de tous les rapports sociaux, mais des élans d’intensité, des mains tendues les unes vers les autres qui dansent ensemble sans se connaître. Dès qu’un visage nous inspire, on va vers lui, on le transforme, on le redessine avec ses mains. Des chants sortent des lèvres comme des fleurs qui éclosent, des rythmes supérieurs montent dans la peau, on s’élance vers l’autre par des bonds, par une danse de chaque instant, c’est le corps tout entier qui se transforme et devient plus multicolore, oiseau, la peau qui devient couleur or. Un geste était créé par le souffle qui passait entre trois regards.

Une main traversait les mots comme des doigts dans le sable et traçait dans l’espace la figure naissante des paroles prononcées sur les lèvres.

Comme le mouvement d’un théâtre que les salles et leurs murs ne peuvent plus tenir, un théâtre sans metteur-en-scène, ni acteurs, mais des êtres semblables aux couleurs d’une peinture qui bouillonnent et débordent les espaces limités des trottoirs et des rues.

Dans les rues, aux terrasses de cafés, dans les appartements, dans les magasins, dans le métros, nous nous abordons les uns les autres, nous sortons de nos lèvres des phrases nouvelles et mystérieuses.

« Viens te perdre dans la douceur de ma transe »

« Nous sommes le feu du soleil »

« Nous sommes la terre qui s’ouvre en deux »

« Viens faire l’amour avec le vent »

« Je suis homme et femme à la fois, viens me rejoindre cette nuit dans un lieu de mœurs nouvelles et tournoyantes »

Notre marche est lente et mouvante comme le début d’un ballet sur un astre nouveau, dans un jeu de passion, une partie de cache-cache étoilée qui se passe dans toute la ville, dans une fête de tous les instants.

Le sens nouveau du verbe agir naissait. Nous quittions de notre peau ces vieilles lettres portées pendant des siècles, qui avaient été tant de corsets pour chacun, nous ne voulions plus que nos culs, nos sexes, nos cerveaux soient scellés à ces chaises. Tout l’alphabet était un mobilier défunt que nous laissions derrière nous telle une nourriture cramée et dépérie.

Personne ne voulait rentrer dans sa propre maison, personne ne voulait plus s’enfermer chez soi, laissant tout derrière nous, tout ce qui avait été jusqu’alors la façon de vivre, de marcher, de penser, d’acheter, de fixer des buts. Nous étions des fleurs s’arrachant de leurs racines et dévalant sentiers, routes et chemins. Le jour et la nuit s’enlacent entre eux pareils à un tissu, et deviennent les rivières violettes qui nous traversent.

Au milieu de cette mutation, je te rencontre, tu mêles le jeu à l’amour : à travers l’herbe qui roucoule autour de nous dans un orgue à la rosée matinale, donne moi les syllabes nouvelles de tes doigts tendus vers mon visage. Nos mains sont des funambules qui aèrent l’espace.

Je traverse ton visage comme le foyer d’une migration clandestine, j’ondule dans ta respiration, oxygène d’air et de feu. Tes yeux ne regardent ni à droite, ni à gauche, ni devant eux comme était la vision ancienne. Ils émergent d’un autre temps, leur mouvement est celui de la mer qui monte, descend, ralentit, se glisse en bouleversant le paysage bloqué dans le présent. Nous nous perdons, en nous enveloppant dans les traces d’un ciel orangé à travers un temps sans limite jusqu’aux confins de la terre.

Nous partons comme deux oiseaux sauvages dans un paysage morcelé. Ni jour, ni nuit, ni pays, ni continent, mais le soleil halluciné d’une astrologie inédite.

Un être est assis et l’aube sort de ses lèvres, sa voix emplit l’univers, plane entre le ciel et la terre. Un instant nous nous mêlons aux autres qui dansent sous une tempête de feu dynamitant la terre, suivant le rituel d’une secte étrange, nous nous enlaçons à leurs gestes. Le temps nouveau qui arrive est un temps fait de frissons traversant la peau.

 

Tandis que les mots pulvérisent les frontières qui ne sont plus que des spirales, je me fonds dans une route évasive à travers ce silence du soleil et ce ciel métis.

L’errance c’est une phrase immense accompagnée de percussions dans lesquelles toutes les races du monde se frottant entre elles dans une escale mouvante, délivrent un tableau à l’état naissant.

La peinture c’est une éclipse dans laquelle une danseuse émerge, et pendant que ses pieds emmènent le sol à l’infini caresse, son corps est une géographie migratrice.

La nature est la morale du paysage. Mais le nomadisme dans une venue clandestine a donné à ces arbres et à ces feuilles dans un rapt une connaissance bouleversante.

Dans une culminance de chaleur qui s’abat sur le dôme des mots, mes yeux tout en regardant à travers la serrure des syllabes deviennent les cymbales d’un coucher de soleil où chaque rayon est une messe.

L’été est un aéroport fiévreux qui me pénètre et dans la jungle des paragraphes les phrases comme des vêtements trop usés craquent. Il en émane d’elles la nuit des peuples.

Les articles comme de minces cloisons s’écroulent et la braise d’un saxo fait hisser les villes dans la clameur d’un voyage.

Quand je parle je danse, quand je danse j’écris, et je te donne la religion du geste dans le temple de notre écoute.

 

Ton visage est le documentaire du Monde, et chaque constellation de ton ressenti est une ville.

Ta chevelure est l’espace d’un continent où se rencontrent, le temps d’un exil ou d’un voyage, des êtres divers et multiples.

Le sol unique que tu possèdes, c’est la mémoire, et je te vois dans toutes les gares du Monde. Dans les premières lueurs du ciel de tous les pays, ton corps est la ligne de l’Equateur qui sillonne cette polyphonie universelle.

 

Les êtres sont de plus en plus souples, on s’aborde, on se parle en dansant, la main s’élance vers un inconnu les yeux intenses, puis c’est un mouvement de côté, puis un geste en appelle un autre. Les bras sont tendus vers un autre comme des vagues et ce sont tous les horizons que nous secouons par nos mains et nos corps.

Je saisis ton visage entre mes mains, je le caresse et mes doigts sont des rayons solaires qui passent à travers ta peau et tes yeux. Une source de lumière envahit ton visage.

La marche n’est plus un pied devant l’autre comme pendant le temps ancien, mais au contraire, nous frôlons les trottoirs, nous avançons tantôt très vite, une autre fois lentement par des gestes souples, aérés, vifs, transformant les espaces, des gestes portés vers l’autre. Il en sera toujours ainsi. Ma main danse avec les mots, je me perds en toi, tu te perds en moi, nous nous rapprochons et nous nous effleurons. Ma main fait de la réalité un tissu mouvant qu’elle enrobe entre ses doigts, je danse avec la réalité.

Le temps qui arrive est un temps fait de légèreté, je glisse, je me laisse emporter, je tournoie lentement, la tête face au ciel, à tous les horizons et les espaces.

Je suis les couleurs dansantes d’un peintre qui lance sa peinture contre la réalité et la transforme en un autre temps où la pesanteur des choses a disparu.

Sous un autre ciel, nous partons de l’autre côté de la terre. Légers, nous sommes légers comme l’air. Nous nous affranchissons de tout, nous abordons n’importe qui dans les rues, le vent aérien nous pousse en avant. Ne cherchez pas d’explication. Nos yeux se perdent les uns dans les autres et nos regards vont plus vite que les visions. Ta bouche dans la mienne, ma bouche dans la tienne, mes mots dans tes mots. Viens, ne réfléchis plus. Nos pieds sont au-dessus de la terre, nous partons dans un voyage à travers lequel il n’y a plus d’entraves, et le cerveau s’allonge comme une vallée de perles. Nous sommes dans l’amusement et dans l’oubli. Les jardins sont fleuris de nonchalance. Et hop, les lettres et les phrases sautent de la page.

. Cela devient des êtres en liberté qui dansent et dévalent les parcs. Oui nous sommes irresponsables, oui nous sommes hors la réalité, oui nous sommes sans papiers et dans mon œil qui scintille, à travers la nuit clandestine, ma main ouvre la fente du ciel.

La bêtise glisse sur nous comme sur les plumes d’un oiseau. Nous sommes les aventuriers de la parole, et dans les rues, nous partons à l’assaut de conquêtes fabuleuses.

Ainsi pour nous, tout devenait ludique, poétique, érotique, irresponsable, pareil à une enfance qui joue à l’infini. Nous voulions tout, et tout de suite. Nous étions au diapason avec le ciel, et dans les cerveaux les planètes dansaient et se touchaient.

Les yeux sont les larmes joyeuses des astres rouges. Il s’agissait bien d’une immense fête où nous parlions et communiquions par des ponts météoriques, à travers d’autres pays et continents. Une fête planétaire qui ne voulait plus d’aucun état, ni du règne de l’argent. Nous communiquions avec le Brésil, le Maroc, les Etats Unis, la Chine, tous les pays du Maghreb. Dans la rue, mon corps est envahi de flots paradisiaques, soulevant mon corps et mes organes, et fait de moi un tourbillon météorique, un sanglot de joie solaire. Je sens la distance, la clandestinité en Inde et en Asie.

Dans les rues avaient lieu des invocations, tandis que dans tous les cœurs battaient un soleil rouge, soleil nocturne, soleil ardent, soleil révolutionnaire, et ce sont le corps et la voix dans une secousse astrale qui se lèvent au-dessus de la foule et du vieux monde.

 

Au matin, tu me parles du nouveau monde en route, et ta voix résonne dans le ciel et dans la rosée de l’aube. L’amour ne se passera plus dans les couples privés où personne ne se parle, ni dans le vieux quotidien qui épuise et ronge tant de personnes. Dans les parcs et les jardins, au bord des mers, je goûterai à ta sueur et tu te frotteras à ma moiteur, dans le sable de toutes les plages du monde, je caresserai tes pieds. D’autres seront avec nous, les coïts se parleront entre eux, pareils à une galaxie, les cris de joie, et les chevelures se mêleront les uns aux autres.

Ton sexe est un paradis instinctif et malicieux dans lequel je me glisse, je me perds, je remue, je tremble. Les lieux et les continents entre eux sont mélangés, les jardins avec la mer, la météo est bouleversée de fond en comble. Le soir qui tombe,

et le matin qui se lève, s’enlacent, pareils à des êtres qui se caressent et leur amour est vaste comme l’univers.

Tes mots sortent lentement de tes lèvres. Tu me dis « notre langue est pareille à celle des oiseaux, murmures et bruissements, et tandis que tu me parles le ciel se renverse et traverse tes yeux. Ton calme est celui de la mer à l’aube. Tes paroles ondulent entre les vagues de la mer et le ciel. Puis je me rends compte que pendant que tu me parles, une musique se crée avec tes paroles, d’autres voix se mêlent à la tienne, elles s’enlacent à la rosée des nuages, elles se frottent, elles se caressent comme si plusieurs êtres étaient en toi.

 

Ce qui se passait, était une mutation profonde et complète. La masse nuageuse venue d’un autre temps faisait partie de cette transformation. Il s’agissait bien d’un vaste pas en avant nous laissant dans une joie étrange, à nous soulever les pieds du sol. Mais ce qui se passait était plus fort encore. Un niveau de conscience autonome, comme le mouvement fluide de la mer commençait à venir en chacun. Ainsi, un dimanche soir, tout était bouleversé. Ce n’était plus l’acceptation passive des couples et des individualités qui attendent le journal télévisé, avant d’aller travailler le lundi matin. Ce n’était plus les rues tristes et vides des fins de week-end, mais au contraire devenant une levée collective, tous les yeux et tous les désirs étaient projetés au loin, nous laissant traversés par un ciel orangé de feu.

Plus personne, ne voulait être devant sa télévision, plus personne, ne voulait accepter les ordures et les conneries vendues par le pouvoir, plus personne, ne voulait se laisser materner et guider par les paroles et les mensonges creux des politiques. Nous ne voulions plus consommer dans la passivité béate et animale.

Ce qui était intolérable pour le pouvoir, l’état et ses lois, c’est que nous n’avions ni de revendications, ni de manifestations, ni de violence. Il n’y avait aucune vitrine de cassée, aucune voiture brûlée. Habités par un mouvement plus fort, nous marchions lentement dans les rues, chacun disant à l’autre ce qu’il avait envie de dire, inventant ses propres mots, sa propre créativité.

Il n’y avait plus de distance, plus de regards en coin, plus d’isolement, ni de séparation. Plus personne ne regardait comment l’autre était habillé, plus personne n’était évalué, ni jugé selon les contraintes de la consommation. Nous n’avions plus peur de rien, nous renaissions au monde. C’est pour cela que la poésie, le chant, la joie et l’érotisme éclataient dans les rues.

 

De quartier en quartier, nous entendions par intuition ce qui se passait à

distance. Nous entendions le bruit des buissons, la musique constellée d’étoiles, les feuilles des arbres vibrant pareilles à un orgue tout entier, dans cette mouvance, chacun appelait l’autre à le rejoindre dans sa créativité, à travers une nuit sensuelle et fluide.

 

Au sommet de la pesanteur qui s’effondre est le vertige qui monte en nous. Le ciel remue comme une eau profonde, enveloppé par l’invisible mouvement d’une autre façon de vivre.

Les soirs et les matins ne sont plus tenus par les heures mais par la lenteur des rythmes qui s’écoulent.

Nous sommes un, nous sommes deux, nous sommes la chaleur d’une plénitude qui monte, la douceur du désordre qui emporte la ville dans les indices dispersés d’une fête.

L’été est là, plein, la ville s’est vidée autour de lui.

Un peu plus tard, j’irai te rejoindre dans la nuit, je sais que tu as quelque

chose à me dire. Je sais que ta parole au commencement sera le souffle vide de

l’été dans ce ravissement et cette défaillance du soir m’initiant aux mystères de tes mœurs.

Assis sur le rebord d’un mur, tes yeux ont le désir fou et joueur, deux astres qui se lèvent entre la nuit et le couchant, la lumière secrète d’un oiseau de lune tendue vers l’instant où l’horizon deviendra le fil d’un équilibriste.

Comme une langue qui ne se parle pas, ta présence est une chute qui tremble entre la terre et l’espace. Ton visage est l’endroit du monde où toutes les géographies vacillent, tes mots ne sont d’aucune origine, ta bouche est une terre étrangère que j’embrasse comme un langage secret.

Les horizons roulent dans les nuages, les routes entraînées comme des marées ont l’insouciance de ta chevelure, une étreinte n’est rien si elle ne s’enroule à la marche d’une nudité primitive.

Aucun jour n’appartient à ce lieu. Nous sous sommes toujours retrouvés.

Le crépuscule vient du vide, le soir tout entier est pulvérisé par un arrière-ciel, des endroits que l’on ne connaît pas surgissent, immeubles qui ne sont pas d’ici viennent se mêler à cette immensité morcelée de nuées, un lunaire rayon de satin mauve. La mémoire descend comme une rivière d’or immémoriale, autoroutes, maisons, ciel plus que ce qu’ils sont semblent être une vaste foule, milliers de soirs abondent en visages qui battent comme des cils de lumières fugitives.

Une aire de jeux est le dernier lieu entre le ciel et la terre. Peut-être que le monde où nous sommes est déjà mort, mais que nous l’ignorons encore. S’approchant de certains espaces, nous pouvons en sentir sa fin.

Comme si d’une civilisation disparue, il n’en reste que la chaleur s’écoulant dans un silence immobile.

Les jours viendront, ils tomberont sur nous comme les feux-follets d’une peinture instable. Les mots prononcés sur nos lèvres s’éloignent brûlants comme les rayons d’une émeute. Derrière les murs la terre s’est éteinte. Seule notre rencontre est l’équilibre d’un désert à l’avant-garde de tes yeux, au centre, la lumière d’un soleil perdu dans le ciel, ruisselle comme un verre qui se brise.

En face du ciel vu par tous, un autre surgit, sa durée ne peut se saisir, il est la force de ce qu’il laisse.

La peur animale disparaît pour s’éteindre comme une étoile morte où plus aucune vie, ni lumière n’existent. Lieux, places, jardins éclatent en des couleurs sans frontières, ni arrêts.

Le désir de liens inédits se tissent entre les êtres, les paroles s’enroulent, glissent dans la teinte mauve des soirs qui apparaissent en nymphéas.

 

Les places, les parcs, les rues ne se distinguent pas de toi. Ils sont les complices de tes paroles, les alliés d’une force interdite et cachée donnant à tes mots les couleurs clandestines illuminant les nuits rebelles.

Par le mouvement d’un jeu déployé de rues en rues, le quotidien se retournait comme le préambule d’une fugue, entraîné dans la jouissance aventureuse.

Par instant, chacun à l’autre s’enroulait proche du ciel étoilé, comme le trait d’une fleur fugace aux régions inconnues. Les pétales de lumière où les pieds jamais ne se posent.

Mais comme l’enfant ne voulant pas dormir, sa fascination est emportée par quelque chose qui le dépasse, une simple fête allant au delà de toutes les maisons liées à elle, sort dehors toucher le germe profond de la nuit vécue, ils étaient les trapézistes pendus aux heures qui ne finissent jamais.

 

Les lieux sont envahis, une chorégraphie ondulante de gestes imaginaires fait danser le temps au bout de ses doigts. A la seconde ultime où l’être humain est le frôlement de son identité disparue, son cœur est une note qui brûle rendue à la source d’une ivresse intarissable.

Au milieu d’une jeunesse qui n’a plus d’attache, ses gestes sont les oiseaux sauvages qui sculptent les demeures nouvelles des unions insolites.

Renaud Gayte

11/2008

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