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Le paillasse de la Saint-Jean (Patrick Cintas)
Chapitre XXVII

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 Article publié le 23 février 2014.

oOo

C’est moi qui ai commencé. Je l’ai insulté. Il était toujours assis dans les gradins de l’autre côté de la place. L’averse venait de s’arrêter. On ne l’attendait pas. Il y avait eu ce coup de vent annonciateur, mais mous n’avions pas levé la tête, sinon nous aurions vu cette ombre gigantesque qui s’épanchait derrière le campanile à l’ubac des collines. C’est ce qu’il disait. Il m’avait simplement demandé de couvrir le bûcher d’une bâche. Il savait où en trouver une. N’avait-on jamais eu l’idée de protéger le bûcher de la pluie. Il n’avait jamais vu une Saint-Jean sans pluie. Et il avait toujours assisté à cette attente absurde. Il était le spectateur de notre déconfiture.

— Mais vous vous croyez plus malin que les autres, avait-il ajouté.

Le cracheur de feu lui a demandé de mesurer son langage.

— C’est toujours ce qu’on fait avec les vieux, ajouta-t-il, mais le jeune paillasse continuait de ricaner.

Pendant l’averse, il s’était réfugié sous un auvent de toile qui est tendu entre les tilleuls pour abriter les nonnes du couvent voisin. Elles amènent leurs chaises. On les invite à danser. C’est la seule manière de les plaisanter. Pour l’heure, le paillasse s’était assis sur une cuisse et il attendait la fin de l’averse. Le bûcher se décomposait. Un ruisseau emportait la paille vers le lavoir. Les gosses, qui avaient suivi le paillasse sous la toile, se tenaient debout serrés les uns contre les autres. Ils poussaient un hourrah à chaque éclair. Cette lumière nous rapprochait étrangement dans ce jeu de perspectives.

Le paillasse ne bronchait pas. De temps en temps, il jetait un œil sur la Vierge qui surveillait le ciel à travers le dossier de son trône. La donzelle avait disparu. Le cracheur de feu avait oublié sa caisse à outils près du bûcher. Les gosses le narguaient. Ils l’appelaient « poisson » comme tout le monde, à cause des « ouïes » qu’une corde avait imité dans la peau de son cou.

— Sale gosse ! dit-il.

Mais c’était un jeu. Il aurait voulu les effrayer, mais sa grimace était loin de se montrer à la hauteur de leurs cauchemars. Ils ne pouvaient pas se souvenir de la nuit qu’il avait passée à tenter de se donner la mort. La corde avait provoqué une douleur incroyable qui avait bien failli lui faire oublier qu’il ne respirait plus. Ses pieds avaient retrouvé le chevalet. Il y avait fallu retrouver le cri de désespoir qui l’avait arrêté sur le seuil de la mort. Mais ce furent des retrouvailles sinistres. Il se cacha plusieurs jours dans la forêt pour ne pas leur donner le spectacle de sa tête penchée. Il s’était même promis de ne plus recommencer. Il lui était arrivé d’assister au suicide d’un compagnon qui s’était coupé le poignet en espérant trouver une mort rapide et peut-être agréable. Il avait plongé ce poignet dans l’eau de la rivière et le sang s’accumulait dans un tourbillon sous les saules. Il prétendait souffrir atrocement.

— La mort ne vient pas, gémissait-il.

Son corps était agité de convulsions. Le cracheur de feu ne le regardait plus. Il avait attendu de ne plus rien entendre que les torrents de la rivière. Il n’avait aucune conscience de cette durée et ne cherchait pas à y faire entrer sa mémoire qui est une violeuse de secrets qui expliquent sa complexité et son malheur. L’autre était mort. Il avait rêvé d’être emporté par le flot.

— Au diable ! Avait-il dit.

Ce ne pouvait être plus loin que le moulin, Vauvert ! Il l’avait poussé dans les premières eaux où il s’était vidé de son sang. Il était lui-même entré dans cette eau pour tirer le corps dans le torrent et le corps s’était comme échappé et il s’était mis à nager plus vite que l’eau et il avait disparu dans une étrange agitation de membres et de tête qui aurait été comique s’il ne s’était agi d’un mort qui venait tout juste de mourir. La pluie eut raison de sa jactance. Il ne raconta pas la fin de l’histoire.

— Ils m’ont payé d’avance, dit-il, mais peut-être me refuseront-ils le repas qu’ils m’ont promis.

— Mais non, dis-je, vous mangerez plus tôt et aussi bien.

Il en doutait, mais ne voulait pas médire. Il se tut. On se sent seul sous la pluie. L’odeur de la terre l’emporte sur toute autre sensation. J’écris pour ceux qui n’ont jamais connu la pluie. On en entend toujours parler. Mais je n’ai pas attendu la dernière goutte.

Il pluvinait quand j’ai insulté le paillasse. Les gosses ont poussé un cri de joie. Le cracheur de feu me montra une face étonnée. Qu’est-ce que je pouvais espérer à mon âge ? Le paillasse s’est levé et il a descendu lentement les gradins. La Vierge venait de prononcer son nom. Il ne s’était pas arrêté pour la regarder. Ses godasses clapotaient. Il avait commencé à parler. Il parlait du feu. Il donna un coup de pied à ce qui restait du bûcher. Déjà, on accourait pour constater les dégâts et commenter le destin grotesque de cette fête.

Le paillasse traversa cette foule sans répondre aux filles qui lui demandaient son nom. Son masque riait, mais il montrait ses dents comme une bête. Je crois que ma torche l’a atteint juste au-dessus de l’oreille. Ils le pansaient quand on m’a arrêté. J’étais tranquille et le cracheur de feu me racontait la fin de son histoire. On m’a enfermé dans une pièce éclairée par une veilleuse en me recommandant de ne toucher à rien. Je me suis assis sur une chaise étrangement perpendiculaire à cette horizontale. Je ne pensais plus à ce que je venais de vivre. Le désir d’insulter le paillasse était plus vivant que jamais. Il avait crié comme une fille. Les gosses étaient muets.

— Tu ne mettras pas le feu à mon chapeau, dis-je en passant tandis que le gendarme me poussait devant lui.

— Allez, pas d’histoire. Il ne s’est rien passé, aurait-il pu ajouter, mais cela n’aurait rien changé à mon désir.

La Vierge avait disparu. Le trône argenté (qui n’était qu’un vieux fauteuil de bois recouvert de papier d’aluminium) avait été renversé par la foule qui avait reculé parce que la paillasse s’écroulait sur elle. La Vierge avait-elle été emportée par ce flot ? Je n’ai pas eu le temps de la chercher pour lui expliquer. Aurais-je trouvé les mots d’ailleurs ? Et m’aurait-elle accordé cette minute de sincérité ? La porte s’ouvrit. Le gendarme me dit :

— Vous l’avez salement amoché.

En même temps, j’entendis la sirène de l’ambulance qui avançait dans la foule et le pluie se remit à tomber, mais presque lentement, avec des grosses gouttes qui éclataient sur le carreau de la fenêtre. Il allait grêler. L’air était lourd, immobile. Le tonnerre grondait au loin. On attendait la première rafale de vent.

— Je ne veux pas savoir qui a commencé, dit le gendarme. Il n’y a qu’un blessé. Le juge pensera comme moi. Ah !

Il ouvrit la porte toute grande en m’invitant à sortir.

— Rentrez chez vous avant que ça ne se remette à tomber.

Sur le seuil de la brigade, il se dressa sur la pointe des pieds pour regarder par-dessus les sapinettes de la clôture. L’ambulance manœuvrait pour sortir de la place ce qui est toujours délicat à cause d’un porche ancestral qu’il est interdit de détruire et qui est protégé par une carcasse de fer qui diminue encore le passage qu’une bête franchirait sans difficulté. Le gendarme m’avait recommandé de tirer le portail en le soulevant légèrement. Il s’agissait d’amener les deux parties de la serrure au même niveau. Un claquement électrique indiquait que la manœuvre avait fonctionné. Le gendarme m’octroya un sourire de sympathie auquel je répondis par la plus extrême courtoisie. La lumière tombante d’une lampe le rapetissait.

J’ai longé les sapinettes sans écouter ses conseils. Le campanile avait perdu son âme au fil du temps. La grêle le harcèlerait pendant une bonne demi-heure. Demain, on trouverait par terre des témoignages de cette érosion capricieuse. La pierre noire était la plus recherchée de ces trouvailles. J’en possédais une de belle taille. Ses aspérités faisaient croire qu’elle provenait du cœur de la pierre. Aucune trace de surface. J’observe cette géométrie depuis des années. Ma mémoire peut la reproduire sans effort, mais je ne me passe pas de ces moments de détails infimes dont personne n’a la moindre idée. Chambre dorée de mes raisonnements, voilà ce que c’est. La foule se raréfiait lentement sur la place.

La rue m’appartenait tout entière, personne ne l’emprunte pour retourner chez lui. J’ai laissé une fenêtre ouverte. Elle est à l’abri de la pluie. Il m’arrive de m’y retrouver sans autre intention. Je ne regarde rien. C’est un regard d’enfant. Je ne me vois pas. Je devine une crispation, mais j’en réprime facilement la clarté. Je n’aime pas ces moments de lucidité. Je voyage à la limite de ce qui n’est plus. Pays de transes. Il y a quelques années (combien ? je ne sais plus), une lettre m’a annoncé la mort « naturelle » de mon fils bien aimé. Était-il coupable de ce meurtre absurde ? Je l’ai abandonné au jugement des autres. C’est toujours ce qu’on finit par désirer. Je n’ai pas lutté. Je l’ai un peu imaginé. Sa mort m’a pris au dépourvu. C’est en ce sens qu’elle fut « naturelle ». Elle ne me chagrinait pas. Il avait simplement pris moins de temps que moi pour parfaire son inutilité. Je lui ai toujours connu cette impatience. Je l’avais classé dans la catégorie des suicidaires. Je m’attendais à cette fin avant qu’il n’ait eu le temps d’épuiser le champ de son angoisse.

La fenêtre vide est le lieu de ce recueillement. S’il pleut, le regard ne traverse pas cette agitation de gouttes d’eau et d’air trembleur. La douleur est imaginaire. Le vocabulaire, limité à l’expression du bien qui reste à acquérir. Le cracheur de feu a refusé mon invitation à passer la nuit dans ma cuisine. Il n’aime pas cette chaleur. Elle le rend vague et sensible à tout ce qu’il ne veut pas nommer par son nom. Il regrettait pour le feu. Antoine est sorti du café à ce moment-là.

— Je te verrai demain, dit-il en passant.

Il s’éloigna dans la rue du Bois-gentil. Le cracheur de feu n’avait pas cessé de parler. Tout juste avait-il réduit le débit de ses paroles. Je prétextai une fatigue extrême. Il posa la main sur son cœur et grimaça une douleur qui était tout ce qu’il savait de la mort. Il empoigna sa caisse à outils et jeta son baluchon sur l’épaule.

— Vous ne pouvez pas savoir, dit-il et il s’en alla sans me souhaiter la bonne nuit qu’il m’inspirait.

Le gendarme était toujours sous la lampe. J’étais peut-être seul sur la place. Il attendait que je m’en aille moi aussi pour actionner l’interrupteur général qui commandait l’éclairage en fête de la place. Il avait peut-être des nouvelles du jeune paillasse que j’avais amoché dans la fleur de son âge. Je passais devant la maison de la Vierge. Elles avaient rentré tous les bouquets. J’en devinais l’amoncellement sur la table de la cuisine où ils formaient un autre corps que celui que la population avait lentement agencé sur le perron de la maison et sur le bord des fenêtres. Corps de l’attente à la place de celui qu’on idéalise par habitude. Par soumission ? Je ne les ai jamais vus soumis à ce point. Ils n’avaient pas d’autres ambitions que de revivre ce qu’ils connaissaient de mémoire. Avant, la mort n’emportait que les enfants et les vieillards. Les autres avaient le temps de vivre. Tuer l’enfant était facile. L’héritage expliquait la vieillesse et son achèvement. Il fallait être cet autre et récolter le fruit de son travail. Avec le plaisir à la clé. Et toute une vie devant soi.

 

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