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 Article publié le 9 février 2014.

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La dépouille du temps gisait à l’écart du vent.

Ni l’ancien ni le nouveau pour le soutenir, l’envelopper ou l’emporter, il gisait, ni plus ni moins, dans le cloaque des instants glauques qui naissaient à la pointe de mes cils, tombaient de mes paupières, roulaient dans les feuilles de la mort.

Point de clin, les yeux grands ouverts sur la présence palpable de l’air du temps.

Les secondes grignotaient les minutes qui mangeaient les heures qui remâchaient le jour qui dévorait le temps.

Lente digestion du temps par le temps, dyspepsie, boulimie et nausée se ruaient dans les corps nombreux qui passaient à côté de la dépouille sans la voir.

Malaise dans la civilisation. Orgie, curée, misère et richesse insolente.

Cette roche rencontrée aux pieds de la reculée, sculptée par les vents et le gel, le soleil cuisant et les pluies d’automne, qu’avait-elle à me dire que je ne susse déjà ?

La montre à gousset de mon père ne faisait plus tic-tac, et je n’avais plus le goût de jouer au tric trac.

Toute royauté abolie, j’errais.

Dans mes yeux, on entendait la crécelle des lépreux. Tous me fuyaient comme la peste.

Mais les runes dorment, forment en dormant un cercle d’ombres violettes rassemblées autour du temps en gésine.

La roche soupire, sourit par ses failles, s’agrippe au lierre qui la lutine.

Ephèse est loin, et l’éphémère est ma demeure.

Dans l’éphéméride retrouvée dans la poche du veston de mon père, une date retint mon attention. Mon père l’avait cochée au crayon rouge.

C’était l’année impossible, un 11 septembre 2001.

Le temps s’était arrêté ce jour-là, loin d’Ephèse, et je songeai à ce tour que j’avais vu en rêve la veille au soir de ce jour marquée d’une pierre rouge dans le veston impeccable de mon père. Un enfant gigantesque, hilare, escamotait les tours de Manhattan les unes après les autres, puis les offrait dans un éclat de rire aux passants médusés.

J’ai tour à tour manié l’épée et la lance, la hache et le glaive. Dans la paume de ma main, une cicatrice trace une ligne de vie profonde.

Je suis de tous les temps, de toutes les batailles,de tous les exils, et le temps fait son œuvre.

Me voilà rejeté sur la grève de sable blanc, aux pieds de la roche mutine, au bord de l’étang gelé.

Je suis de tous les lieux qui voyagent en moi.

Aux pieds de la roche, le ruisseau scintille. Pas un souffle de vent. Le temps retient son souffle. Bientôt, je sauterai à pieds joints dans la faille qui s’ouvre devant moi dans cette roche calcaire qui défie le temps.

M’y attendent mes frères et mes sœurs de tous les temps.

Les elfes murmurent.

Chaque plante de la forêt confie gaiement son âme au conteur blanc qui marche inlassablement.

Le noir grisonnant de sa tunique appelle ces temps d’orage où le violet des ombres épousera enfin le jaune de l’aube bouillonnante.

C’est rune sur rune depuis la nuit des temps.

Les tours s’inclinent. Les ponts vibrent. Les routes frémissent.

Mais quelle est cette figure de lumière qui danse sur l’étang ?

On entend des rires d’enfants.

 

Jean-Michel Guyot

19 décembre 2013

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