Retour à la RALM Revue d'Art et de Littérature, Musique - Espaces d'auteurs [Forum] [Contact e-mail]
Navigation
Le paillasse de la Saint-Jean (Patrick Cintas)
Chapitre XXIV

[E-mail]
 Article publié le 2 février 2014.

oOo

L’enfant de Cecilia ne chercha pas longtemps son père. Dans un premier temps, personne ne vit d’inconvénient à cette paternité. Être le fils d’un écrivain américain aurait pu lui inspirer de mémorables aventures. Le portrait de ce père presque célèbre figurait en bonne place dans la galerie des ancêtres qui avait une histoire toutefois parfaitement étrangère à la vie de ce père assassin parce que son épouse lui avait caché ce qu’elle savait. Il y avait plusieurs versions du drame.

Généralement , on optait pour la version la moins longue (à redouter) et surtout la plus révélatrice du caractère emporté de l’assassin qui n’avait d’ailleurs pas de nom. Une autre version mettait en jeu la faiblesse de caractère de Cecilia qui avait menti par omission. Cette mémoire devenait complexe si on prenait le temps d’en approfondir les raisons. Le mot était de s’en tenir au crime passionnel.

— Mon père a été exécuté, finit un jour par rétorquer l’enfant à une mère qui passait le meilleur de son temps à minimiser la responsabilité de Constance.

Ce nom n’était plus un secret depuis que Cecilia, après plusieurs années d’abandon, était revenue au Bois-gentil avec le fils qu’une version plus radicale de l’histoire attribuait à l’assassin. La maison était occupée par des squatters qui n’avaient en quelque sorte violé que le rez-de-chaussée où se trouvait, c’est vrai, l’essentiel des collections que l’Américain (encore un nom à oublier) s’était plu, au long d’une vie passablement agitée, à accumuler sur des étagères qui ne les supportaient plus qu’à peine.

Les squatters prétendirent être très étonnés qu’on les chassât sans autre explication que la propriété. Ils s’installèrent le soir même dans la maison voisine, qui était celle de l’assassin. Elle était inhabitée depuis moins longtemps peut-être, mais sa toiture n’avait pas résisté à un coup de vent qui n’avait emporté que l’appentis de la maison de Cecilia, lequel appentis gisait comme un mort au milieu d’un enchevêtrement noir et jaune de ronces et de houx. Ils demeurèrent un mois dans la maison. Il fallut attendre la moitié de ce congé pour qu’on se décidât enfin à expulser les occupants illégitimes de la maison voisine qui demeura, dans l’esprit de l’enfant, celle de l’assassin jusqu’à ce qu’elle devint, à la faveur d’une conversation, celle de Constance.

Pendant la première partie de son séjour sur cette terre étrangère où son père avait trouvé la mort, l’enfant n’eut guère l’occasion d’approcher la maison de son assassin. Ses occupants étaient venimeux comme les vipères auxquelles ils ressemblaient. Il n’y avait pas d’enfant parmi eux. Les femmes étaient horribles à voir. Les hommes buvaient de l’alcool à brûler. On les entendait agoniser toute la nuit, ce qui réduisait le sommeil à peu de rêve, et au matin, on pouvait les voir cueillir des mûres dans les ossements de l’appentis où ils avaient pris l’habitude de commencer leur repas.

À midi, ils revenaient du village avec des baguettes de pain qu’ils se disputaient en chemin. L’alcool à brûler provenait du magasin de la coopérative agricole. Ils en buvaient jusqu’à atteindre le seuil de cette mort qui n’était peut-être plus un secret pour eux. L’enfant les observait si le rideau de la fenêtre était éclairé directement par la lumière du soleil. Sinon il se montrait plus discret et se contentait d’écouter leurs chansons. À la mi-juillet, après une journée de vent et de grêle, l’enfant vit Constance balayer le seuil de cette maison qui non seulement n’expliquait rien mais encore n’inspirait que la curiosité et les conséquences de cette attente. Les bidons qui avaient contenu l’alcool à brûler étaient alignés dans l’allée à côté d’autres objets moins reconnaissables que Constance avait entassés sans les identifier.

L’enfant avait reconnu cette cécité. D’autres évidences, ignorées de la même manière, peuplaient son imagination intranquille. Il regarda la femme (elle n’avait pas de nom) que son père avait aimée à la place de celle qui portait (c’est logique) son enfant, en se demandant si c’était le moment de la haïr. Il s’était promis de s’en prendre à sa vie un jour ou l’autre et il avait toujours su que ce moment arriverait s’il avait le don de ne plus y penser comme à quelque chose d’essentiel, mais au contraire ne lui accordant le plus souvent possible qu’une attention dépourvue de calcul. Maintenant, il n’avait pas encore commencé à articuler ces fragments de haine. Il savourait cette attente. Une fourgonnette s’arrêta dans la rue.

Constance leva la tête sans cesser de balayer. L’homme ouvrit le portail et se mit à transporter les ordures sans lui avoir même adressé la parole. Il ne se pressait pas. Il chargea d’abord les bidons sur les planches, les ajustant les uns dans les autres, prenant ce temps qui devait correspondre à sa capacité de penser la géométrie qu’il était en train de construire à l’intérieur de la fourgonnette. Ensuite, il examina les objets un à un et se décida enfin pour un cadre de bicyclette qui dérangea ce qu’il venait d’ordonner non pas patiemment, ce qui eût mis en cause son désir, et l’eût trahi aux yeux de Constance qui peut-être se moquait de sa lenteur, mais bien plutôt au fil d’une réflexion dont le but était de lui économiser un voyage à la décharge publique.

Une table à laquelle il manquait un pied le troubla longuement et il demeura indécis au moment de l’introduire sens dessus-dessous. Il tenta de briser les pieds. Son visage s’empourpra. Ce masque était risible et l’enfant chercha sur le visage penché de Constance les signes d’une euphorie qu’il attendait d’elle parce qu’il ne l’avait jamais imaginée autrement que rieuse et peu encline à se soucier de ce que les autres pensaient d’elle. Comment aurait-elle pu vivre sans ce rire ? Et si elle vivait, raillerait-elle les regards qu’il avait prévu d’opposer à son indifférence ? C’était une des hypothèses du calcul qu’il hésitait à entreprendre maintenant qu’elle était une réalité tangible.

L’homme s’arc-bouta pour refermer la portière. Il avait besoin de ce temps. Constance ne le regarda même pas s’éloigner. Elle se mit à balayer l’emplacement qu’il venait de débarrasser. La vérité est qu’elle ne s’attendait pas à trouver Cecilia au Bois-gentil où elle n’était venue que parce que la mairie menaçait de rechercher sa responsabilité dans la présence des squatters qui dérangeaient un tant soit peu la tranquillité légendaire du village. Elle avait vu l’enfant dans le jardin puis derrière la fenêtre et enfin il s’était posté à l’angle de la maison, entre le soleil et l’ombre. Cecilia ne s’était pas montrée.

Constance avait soutenue la thèse de la complicité de Cecilia dans le meurtre de l’Américain. Le tribunal n’avait pas retenu ces allégations qu’aucune preuve ne légitimait. Son amant lui avait avoué en pleurant la haine qu’il cultivait à l’égard de l’enfant que Cecilia interposait entre lui et sa maîtresse. Vacherie de femme ! s’était-il écrié. Constance avait détesté cet aveu d’impuissance, mais l’Américain n’était pas l’amant qu’elle avait toujours souhaité, aussi, elle n’attacha aucune importance à une déclaration qui ne mettait en cause ni le désir ni l’inspiration qui lui servait de prétexte pour continuer de vivre à la surface de ces choses qu’Antoine ne dérangeait jamais de peur de provoquer sa passion blessée par tant de plaisirs inachevés.

On ne guillotina pas Antoine parce qu’il avait manifesté sa peur de l’être avec une telle sincérité que ce petit matin triste n’entra pas dans la chronique. Cecilia était apparue comme la véritable responsable du drame qui mettait fin à la tranquillité relative que Constance avait construite sur le sable de ses amours. Elle avait été condamnée par l’opinion publique à défaut de l’avoir été par une justice qui, une fois de plus, et malgré le respect qu’on ne manqua pas de lui devoir, apparaissait impuissante à recréer la vérité avec les moyens du droit.

Cecilia avait le physique de l’emploi. Elle était noire et rebelle. Elle avait la langue facile, la peau dure et ne manquait jamais d’arguments pour défendre les conditions qu’elle avait héritées de l’existence à défaut d’avoir trouvé en elle-même la force d’exister comme les personnages de ses romans. Le Président avait murmuré :

— Il y a si peu de poètes assassins, et tant de personnages pour fausser le sens de la mort,

mais il n’avait pas été au bout de sa pensée et Cecilia avait défié la salle en révélant sa grossesse. Ce ventre inspira d’autres chroniques parallèles. Constance ravala son angoisse. Antoine avait disparu dans le couloir de la mort, mais le vent était favorable. Elle ne lui rendit toutefois pas la visite qu’il attendait d’elle une fois libéré du spectre de la mort qui, confessait-il dans une lettre incohérente, ne le hantait plus.

— Je n’y ai jamais cru, écrivait-il. Et ce n’est pas arrivé, concluait-il.

Il ne disait rien de Cecilia. Il en avait été beaucoup question pendant le procès et il n’avait pas ménagé ses efforts pour la faire tomber dans la même immortalité. Cecilia avait exprimé sa haine en réponse. Le Président redoutait ces répliques. On le voyait tenter de la tranquilliser, usant des mêmes arguments pour influencer un jury qui, selon son désir, ne pouvait pas se former une opinion par trop différente de la sienne quand au fond. Constance ne put s’empêcher de chercher à mettre en évidence la perversité de Cecilia qui avait, dit-elle, le don de la complicité. Le Président montra des signes d’impatience sans toutefois l’expulser d’un tribunal qui subissait les influences au lieu de les dénouer.

La mort d’Antoine n’avait pas de sens. Elle fut toutefois prononcée. La grâce était inévitable. Et Cecilia sauvée de l’enfer que lui promettaient Constance et la foule de ses admirateurs. L’enfant ignorait ces récits. Il s’était forgé sa propre opinion. Depuis deux ans, il avait conscience que ce moment arriverait. Cecilia remettait régulièrement le voyage à une date qui rendait impossible la suite du rêve.

Cette fragmentation affectait l’esprit de l’enfant. Il devint taciturne. Il ne répondait plus aux questions que pour en nier l’opportunité et n’en posait aucune sans donner la preuve d’une mélancolie qui était une maladie de famille. Le départ l’avait surpris dans une de ces hallucinations qui le rendaient impropre à la communication. Le voyage avait duré le temps de retrouver les repères d’une réalité qui serait le seul lieu de ses reconnaissances. Cela avait commencé par la route que son père avait décrite pour introduire un roman. Il reconnut les tilleuls et le mur de l’école.

Sur la place, nous semblions nous conformer à l’expression littéraire qu’il était d’ailleurs capable de reproduire mot pour mot. La rue du Bois-gentil avait changé. Le panneau qui annonçait les curiosités de la grotte avait emporté dans sa chute le frêne léger que l’écrivain croyait avoir planté de ses propres mains dans une terre qui a nourri la presque totalité de ses récits. Ils allèrent au cimetière avant d’ouvrir la maison. C’était le même chemin. Une femme légère remplissait de bonheur un narrateur étourdi par les parfums qu’elle lui révélait. Arrivés à la hauteur du cimetière, ils s’étaient embrassés en fermant les yeux pour supprimer le décor de leur passion. Il n’y avait pas encore d’histoire. Celle que son père avait écrite n’avait rien à voir avec ce qui était réellement arrivé à leur bonheur. L’enfant ne mit pas longtemps à retrouver l’endroit où ils s’étaient aimés une première fois. La fougère, en effet, les avait mis à l’abri du regard.

 

Un commentaire, une critique...?
modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides. Servez-vous de la barre d'outils ci-dessous pour la mise en forme.

Ajouter un document

 

Site officiel [>>

 

Retour à la RALM Revue d'Art et de Littérature, Musique - Espaces d'auteurs [Contact e-mail]
2004/2020 Revue d'art et de littérature, musique

publiée par Patrick Cintas - 12, rue du docteur Sérié - 09270 Mazères - France

Copyrights: - Le site: © Patrick CINTAS (webmaster). - Textes, images, musiques: © Les auteurs

 

- Dépôt légal: ISSN 2274-0457 -