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Chanson d’Ochoa (Cancionero español)
Chant premier - Aubade

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 Article publié le 22 avril 2004.

oOo

Chant premier

Aubade

Avec mes écouteurs bien au fond des oreilles,
J’arrivai à la mer tant désirée depuis :
Des oiseaux y traçaient des graphes, netteté.

Je voyais la mer depuis trois jours ; la montagne
M’avait révélé cette transparence obscure
Un jour de vent froid, entre les roches dures.

Je descendais depuis plus longtemps encore.
J’avais quitté le nid - pauvre petit oiseau !
M’avait dit la dernière voisine, un peu malheureuse.

Ochoa est mon nom. Je viens de loin, toujours à pied.
Je suis jeune et vieux à la fois, triste et heureux,
Mort et vivant, presque homme et femme, enfant.

La mer était tranquille maintenant. Je l’avais connue
Désespérée, toujours tranquille mais désespérée, vague
Après vague construisant les plages de l’été à venir.

J’observais des touristes nus. Leurs habits flamboyaient
De coquillages et de sel. Leurs balles s’élevaient
À la hauteur incommensurable des oiseaux.

Les voitures à quatre roues motrices fendent la surface
De cette tranquillité, parallèles à l’écume qui noie
Des enfants trop heureux de savoir ce qu’ils font.

Les touristes disparus (j’étais encore à flanc de montagne)
Les mouettes ont repris la place qui leur est attribuée
Par je ne sais quel principe supérieur.

Je descendais plus vite, plus heureux, c’était facile
De descendre sans y mettre toute son énergie.
J’en avais tellement manqué au début de mon ascension !

Derrière son arbre, un homme me montrait la direction
D’où je venais, narrateur intarissable de mon aventure
Dans l’aventure qui le fascine jusqu’à l’expression.

Passons le chemin où il s’abandonne par habitude
De l’écrit et retournons entre la terre et la mer,
Les écouteurs bien vissés dans mes oreilles exercées.

Je descendis encore mais ce n’était plus la montagne.
Des palmiers nains secouaient ma poussière.
Le canal d’irrigation s’interrompait par une équerre.

Un mur versait du noir dans la pente, comme s’il existait
Au temps de sa splendeur, avec ses petits animaux desséchés
Au milieu des tessons de bouteilles, pièges à soleil.

Je glissais au lieu de descendre. La montagne
M’avait appris les tours de passe-passe du marcheur.
La mer n’avait qu’à bien se tenir !

Un aloès penchait sa tige sèche. Croyez-vous que j’arrivais
Où je prétendais aller ? Les touristes s’éloignaient,
Poursuivis un instant par les oiseaux bavards.

Personne ne racontera mon histoire à ma place.
Je me retournais mais on ne voyait plus l’arbre
Où le narrateur se cachait pour faire croire à son inexistence.

Le sable est grossier, peuplé d’angles de coquillages
Et de brisures minérales. La dune masque le bruit des vagues.
Contournant cette excroissance, je passai dans l’ombre.

Jamais nous n’aimerons disparaître de cette manière.
Nous ne serons jamais assez désespérés.
Des vaguelettes mouraient dans cet infini,

Silencieusement détruites par la circularité mouvante.
Je recueillais leurs embruns sur le bout des doigts
Et je léchais leurs prédictions inexplicables.

Voici la mer, je veux dire l’eau par quoi la mer commence
Son voyage imaginaire. Eau débarrassée de la vie
Qui grouille plus loin avec l’annonce des profondeurs.

Plus on s’enfonce dans cette dimension de l’être, moins on existe
Et plus il y a matière à tout recommencer.
Les oiseaux revenaient sans m’avoir vu plonger.

L’air et l’eau ont du mal à coexister en nous, ce nous
Qui est la chair où s’accroissent nos désirs.
Je me suis toujours demandé ce qui attise le feu.

Ravages d’oiseaux dans l’air saturé d’éclaboussures !
Ils s’évertuaient à me rejoindre sous l’eau,
Me demandant si j’étais venu pour me noyer.

Je ne respirais pas tandis qu’ils continuaient
D’échanger des impressions à mon sujet. Je touchais un fond
Glissant où glissaient des algues. Qui es-tu ?

Au villageois inquiet de me voir mendier mon pain,
J’ai toujours répondu que je ne le savais pas,
Que d’autres savaient tout de ma naissance.

D’autres ? Tu veux dire : les autres ? Nous ? Et tu passerais
Ton chemin pour ne pas avoir d’ennuis avec les autorités ?
Des quartiers s’ouvraient sous des épis d’or, faciles.

L’homme qui marche sur les traces de sa destinée
Ne connaît pas ces ombres de murs portées sur la terre
Battue des places. Qui d’autre que nous ? Qui d’autre ?

L’air sentait l’anis des petits verres et la cannelle
Des petits gâteaux. Vous répandez des gouttes de bonheur
Sur le visage harassé des vagabonds. Vous existez.

Me suis-je penché à vos fenêtres de l’extérieur,
Comme le ferait une mère qui appelle son enfant,
Qui revient un instant fouiller l’intérieur de sa maison ?

Voici le pain et le vin de mon errance, dans ma poche.
Voici mes sandales, mon cache-sexe et mon chapeau de paille.
Voici mon incohérence et voici votre parfaite entente.

Je n’ai pas de quoi payer les suppléments de pastèques
Et de rognures de jambon ; je n’ai jamais payé la joie
De ces petites tangentes au cercle de mon malheur.

Des chiens me poursuivaient parce que j’étais désigné
Par vos cris. Les enfants savent crier dès le berceau.
Les vieillards voulaient s’égosiller sur leurs chaises.

Exemple de votre bonheur : Je cueillais des olives
Dans l’espoir de séjourner assez longtemps près du bocal
Où l’eau et la cendre les rendent comestibles. Premier acte.

Je comptais les olives et les jours pour mesurer encore
Le temps. Des enfants criards sont apparus : Nos olives !
Nos olives ! Les olives de notre famille ! Les olives

De nos futurs enfants ! - Quel pouvoir exercez-vous sur les esprits
Pour qu’ils ne puissent rien contre ce désir de projection
Sur l’écran du futur ? Quel pouvoir vous est conféré ?

Les olives me furent arrachées une à une. Les enfants riaient
En vous regardant me secouer. Les cochons se sont approchés
De ce lieu ignoble et les femmes les ont chassés en riant.

Vous observiez la cendre qui coulait de ma poche,
La cendre, la chaux, un peu de sel, vous reconnaissiez
Chacun de ces atomes de votre propriété.

Pendu par les poignets à votre arbre de justice, j’ai attendu.
Heureusement, l’ombre était rafraîchie par l’arrosage
Automatique de vos plates-bandes.

Les fenêtres s’obscurcissaient. L’entrée des patios verdissait.
Des végétaux coulaient sur les murs. Les bruits de vaisselle
S’intensifiaient. Nous étions à l’écoute de la route.

Les olives, ce n’est rien, m’expliquiez-vous. Il y a
Des olives pour tout le monde, expliquiez-vous encore
Comme si quelqu’un pouvait ne pas comprendre

Ce qui se passait. Mes poignets étaient bleus.
Ne reviens pas, me dîtes-vous comme s’il s’agissait
De la meilleure sentence possible en ces temps de bonheur.

Olives, cendres, chaux, sel du Cabo de Gata, enfants
De vos femmes, poignets bleus jusqu’à la douleur,
Résistance et finalement : Ne reviens pas parmi nous.

Je reviendrai parmi d’autres, lançai-je à la foule.
- Revenir pour travailler avec nous ou ne pas revenir !
Vous courriez le risque de vous tromper d’ennemi.

Il est beaucoup plus facile de cueillir les fruits de vos arbres.
Un tour de poignet, pronation, supination, et voilà
Le fruit entre mes dents, voilà ma raison d’être.

Trop longs les olives, les viandes, les levains !
Trop longue l’attente de vos femmes ! Trop d’attente
Dans cette existence d’ouvrier ! Trop d’enfants

Et pas assez de plaisir. La nuit, j’étais avec les oiseaux
De malheur, sur vos toits, dans vos branches, traversant
Le ciel de vos rêves. La nuit, je visitais votre intimité.

Mais le matin, dégoulinant de rosée, je m’éloignais toujours
Et vous scrutiez ces chemins qu’on ne peut pas connaître tous
Aussi bien qu’on connaît le chemin de l’aller et du retour.

Je mangeais les racines d’asphodèle à votre place.
Je me nourrissais de ce que vous ne daignez plus cueillir.
Vous reconnaissiez ma lointaine ascendance.

Il y eut des jours où j’aurais voulu vous laisser seuls
Avec votre sociabilité d’animaux réduits à cette intelligence
Du bonheur. Il y eut des jours de véritable solitude.

Il fallait alors que je rencontre un fleuve,
Si vous ne l’aviez asséché et je rencontrais plutôt
Vos barrages, vos passés engloutis, vos cimetières déplacés.

Une roche menaçait votre route asphaltée et je pensais attendre
Qu’elle vous procure l’ennui d’avoir à la réduire en poussière.
J’entendais déjà vos marteaux et vos compresseurs.

Beau lac aux eaux tranquilles, tu recèles ma richesse passée.
Autour, les flancs sont saignés à blanc, la barre à mine
A parallélisé cette volonté de détruire pour reconstruire ailleurs.

Un horizon de neige termine cette vision au bas d’un ciel
Inacceptable dans ces conditions de retrouvailles.
Pères muets, vos dépouilles ont été transportées ailleurs.

Ailleurs où l’eau devrait couler à flot, un ailleurs de fraîcheur
Et de tranquillité, ailleurs de frondaisons et d’éclatement
De fruits sur les branches de l’arbre à bonheur, ailleurs

Je n’ai rien trouvé qui vous ressemble, je me suis arrêté
Sur des places géométriques, à l’ombre des orangers
Dont le fruit est amer pour en interdire la consommation

Libre. Terre creusée, tranchée au couteau, déplacée
Jusqu’au vertige, le voyageur y perd sa propre trace
Et il n’écrit plus rien qui vaille la peine d’être lu.

Je voyageais donc nu, le sexe caché, la tête coiffée,
Les pieds chaussés, on se doute pourquoi, on sait bien
Que nulle nudité n’a ici valeur de cri. On préfère la pudeur

À la révolte. Nu, comme je me désirais, je n’avais plus rien
À découvrir, plus rien à mettre sous ma dent d’homme
Public. Plus rien à travailler jusqu’à la ressemblance.

J’ai eu froid là-haut près du lac de Beñinar, contemplant
La surface immobile, devinant le clocher sous les défauts
Du tain, recomposant ce qui n’avait jamais été qu’un désir.

Ici, la mer n’a rien d’un miroir. Trop faciles, les miroirs
Qui s’imposent à la vision, trop faciles sans les oiseaux
Traceurs de vent, faciles et peut-être inutiles maintenant

Que j’y pense. Il n’y a pas d’oiseaux à Beñinar, pas d’oiseaux
Et je n’ai pas vu les animaux. J’ai descendu le lit du fleuve
Jusqu’aux premières constructions hétéroclites, habitations

Tremblantes et hangars farouches, patios de poussières, chemin
De gitans, réservoirs grillagés, enfants tournoyants et femmes
Informes, les hommes calculant la valeur des choses et des êtres.

Une tour continuait de veiller comme si le danger pouvait venir
De la mer, comme si la mer avait encore ce pouvoir de surprendre
Au milieu du sommeil, la mer réduite à ses catégories

De poissons et de coquillages, la mer qui charme les touristes
Parce qu’ils n’en connaissent que les aspects ludiques,
La mer si dure au travailleur qui sait tout de l’embrun.

Les oiseaux me demandaient si j’avais l’intention
De me noyer. Je pris un bain. Je ne m’étais pas baigné
Dans les eaux immobiles du lac de Beñinar,

Faux lac d’une fausse vision du futur, lac sans oiseaux
Et peut-être sans animaux, lac aux ruines désertes,
Aux fenêtres vides, lac d’une transe douloureuse

Dédiée au présent. Les galets roulaient sous mes pieds.
Je redoutais la caresse de la méduse autant que ma tendance
À m’abandonner à la moindre sollicitation.

Des cristaux de lumière m’éblouissaient, me forçant
À la vision rétinienne, à l’exactitude des miroirs,
Et tout s’éteignait enfin au contact de ma peau.

Est-ce cela que tu appelles noyade ? Tu te fiches de nous !
Sur le sable, à une distance prudente des vaguelettes,
Ton chapeau contient ton cache-sexe, ton chapeau de paille

Et ton walkman. Combien de fois as-tu écouté ce concert ?
Si tu n’y pensais pas, tu serais déjà mort noyé
Avant que nos cris n’aient donné l’alerte aux autres

Hommes. Des hommes ? Ceux qui composent de pareils chefs-d’œuvre
Et ceux qui renoncent à en écouter l’espèce de perfection
Qui en assure la durée ? J’ai pensé à des hommes

Que vos cris étonneraient et non pas à ceux qu’ils pourraient
Inquiéter. Une minute d’exposition au soleil suffira
À sécher ma peau et mes cheveux. Je me peignerai

Avec l’arête blanche d’un poisson dont je ne sais rien
Ni de la biologie ni surtout de l’existence passagère.
Une algue odorante me détournera de la faim.

Je voyais encore l’auteur de mes jours. Non pas
Le narrateur qui agit en silence derrière son arbre
Mais cet auteur qui est aussi le sien et qui par un jeu

De facettes s’évertue à restituer mon existence. Auteur
Rencontré, je crois, au hasard d’une ruine où je dormais
Tandis qu’il ne songeait qu’à en piller les reliques.

Je suis au début et à la fin du texte, inspiration
Et lecture, personnage ayant vécu et aujourd’hui
Paraissant peut-être véritable à force d’en parler.

Je les laissais. Je continuais mon chemin sur le sable,
Attentif aux évents, troublé par la lente complexité
De l’écume et de ses algues. Des dauphins imaginaires

Éclaboussaient mon ombre aux prises avec midi.

 

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