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Avec Frida KAHLO
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 Article publié le 15 janvier 2006.

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1 - MARTA FRIDA KAHLO

2 - ESTOY SOLA

3 - LES AILES AU-DESSUS DE LA TRANSILVANIE

 


Autoportrait au singe

 

MARTA FRIDA KAHLO

Marta CYWINSKA

 

A Jurek

Je suis Frida Kahlo.

Je la suis depuis mil neuf cent quatre-vingt-neuf quand qu’un homme m’a dit : Je vais t’aimer, mais à une seule condition. Il faut que tu sois handicapée. Dès aujourd’hui et pour toujours, sinon je ne pourrai pas maîtriser tes désirs et les miens non plus. Je vais te regarder durement et constamment comme si tu étais l’espace entre les cadres d’un tableau jamais peint. Et surtout ne tente pas de passer ta main en ferrailles sur mes joues transparentes.

Je suis la seule Frida Kahlo depuis sa mort. Les suicides se multiplient, deux Frida - morte et vivante s’arrachent mutuellement les souvenirs et deux sacs vides tombent dans la poubelle, perdus par un pur hasard au parquet d’un gouffre, si celui-ci commence toujours dans ma chambre.

Dans la chambre de celui qui m’enferme dans l’oeil de Judas, la paupière fermée pour ne jamais revoir ce qui se passa derrière le chevalet en forme d’occiput. Rase et miniscule. Comme mon poignet entrelacé par une comète autour d’un confessionnal où je ne ferai plus jamais pénitence.

J’entends le sifflement de la Mors Ultima Ratio et par degrés, le train s’arrête, là où personne n’a construit de chemin de fer sur la queue d’une planète. Mon ventre est déchiqueté, et du lait coule, car il n’a plus de sang.

Et puis, après avoir passé les pieds nus par les anciens feux qui n’ont jamais interpellé les sauveurs-pompiers, je m’arrêtai, d’avoir trop souffert dans les ballerines, les escarpins-sandales, les escarpins-scandales mis à la fois, lors d’un même bal muet aveugle grâce à une acoustique qui réduit la grande salle en petits cubes de fromage.Vin de table, là où même les tables servent de lits.

Diego. Des Diego. Les mains tremblantes, une bouteille de vodka aux herbes de bison* en rognures fracassées par le traîneau des remords de la Reine des Neiges.

Je m’endors sur l’escalier de Notre-Dame-de la-Porche-Aigue à Vilnius. Il fait moins vingt-deux degrés au matin. Au cours d’une seule nuit, j’ai trop vieillie en confondant les deux formes, les deux annonciations, le sacré réveilla le profane. Et personne ne fait la manche dans les vieilles ruelles de toutes les villes de la Lituanie de l’époque de l’entre-deux-guerres.

Les premiers pétales de roses tombent en guise de neige. Gourmettes, broches-épingles, bagues et bracelet tubulaires. Il n’y aura jamais de bague de fiançailles. Diego au-dessous des transepts. Mes mains priantes sur une carte ferroviaire.

Et tout d’un coup une main glisse sur mon poncho courbe. Jurek, ne suis-je pas trop vieille pour recommencer ? Nous nous sommes rencontrés il y quelques galactiques, si elles servent toujours de mesure. Jurek, pourquoi tu veux que je....

 

*spécialité de ma région natale en Pologne.

 

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ESTOY SOLA

Valérie CONSTANTIN

 

Le suicide de Dorothy Hale


Une femme qui tombe du haut d’un gratte-ciel, ou bien qui s’envole vers le paradis.

Une femme qui se jette par la fenêtre ou une femme qui se libère.

Une femme qui s’écrase par terre ou une femme qui reste elle à jamais.

Le suicide de Dorothy Hale est un tableau qui pourrait se lire de deux manières. L’une comme son titre l’indique, l’histoire d’un suicide... mais qu’est-ce qui est si dérangeant dans cette image que nous présente Frida Kahlo ? Le sang sur le sol ou la femme intacte, belle et élégante, allongée sur le sol qui nous regarde. Et cette chute comme dans un amas d’ouate, pour amortir le choc ? Ou pour s’envoler vers sa libération ?

La dualité. Thème quasi permanent dans l’œuvre de cette Mexicaine qui a su si bien nous parler d’elle, de sa féminité complexe et cassée. Celle qui se paraît, chaque jour, comme un rituel. Qui se couvrait de bijoux, qui nattait ses cheveux, qui cachait son corps dans d’amples jupes. Celle qui une fois ornée était fin prête pour affronter la vie.

Et sa vie c’était la peinture... et son amour pour Diego, « su niño ».

Rompue par un accident de tramway, elle passa sa vie d’adulte en souffrances et en opérations qui ne la soulageaient guère. Mais elle lutta de toutes ses forces pour continuer toujours... jusqu’à ce que les forces s’épuisent vraiment.

C’est durant le premier séjour alitée, qui dura près d’un an, qu’elle se mit vraiment à peindre. Nouvelle dans la technique de la peinture, mais rôdée déjà dans l’image, son père étant photographe et très proche d’elle. On lui installa un miroir au-dessus d’elle et elle commença à se peindre. Image reflet.

Et, toute sa vie, au fil des tableaux, elle nous raconte ELLE. A part quelques incartades pour quelques portraits de proches ou de gens aimés et appréciés.

A travers chaque toile, chaque bois, elle nous parle de sa souffrance, souffrance de femme malade mais aussi souffrance de la femme trompée amoureuse éternelle du même homme.

Sa peinture lisse, détaillée, emplie de sa culture est le prétexte de se montrer telle qu’elle est.

Ses autoportraits, qui semblent nous fixer droit dans les yeux, qu’ont-ils qui nous mettent si mal à l’aise ? Ils ne nous regardent pas. Ils regardent Frida Kahlo, elle peignait son reflet. Et ce sont ses yeux qui se regardaient, cette fixité du regard si particulière. Un masque. C’est derrière le miroir que ça se passe.

La souffrance y est incarnée à travers très souvent des épines qui enserrent le cou, un ruban, deux larmes qui coulent, un visage émacié... un regard sans complaisance sur la femme qu’elle est. Sur sa solitude. Sur sa fatigue. Sur sa tristesse. Sur son amour trompé... perdu. Sur sa stérilité. Sur son impossibilité de vivre la vie qu’elle aurait aimé vivre.

Chaque toile a son histoire. Chaque coup de pinceau était posé avec réflexion. Comme si elle construisait une narration où chaque mot est pesé pour son contenu, sa signification. Elle nous raconte ses opérations, ses douleurs, son corps emprisonné. Elle nous parle d’avortement, de sang, de puanteur, de gangrène, de putréfaction. Elle nous dit sa solitude, dans sa douleur, dans son amour. Incomprise toujours, sans doute.

La détresse, le chagrin sont derrière chaque image, mais aussi l’espoir et la vie. Le soleil et la lune. Dans chaque tableau elle est une femme, la femme amoureuse, la femme amante. La femme souffrante mais pleine de désir. Elle nous parle de sexe, de désir inassouvi. Elle se montre amoureuse. Elle fouille ses sentiments et raconte sa complexité de femme, mère, sœur, amante, épouse, amie... LA VIE. La sienne. Celle qui lui fait dire :


La colonne brisée

« Estoy sola. Espero alegre la salida - y espero no volver jamás. »

 

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LES AILES AU-DESSUS DE LA TRANSILVANIE

Prix Wieslaw Kazanecki 2005

Marta CYWINSKA

Éditions ENETEIA, Varsovie 2005, p.165-168

(fin)

Le vingt-sept août

Je n’ai emballé aucun chapeau.Toutes les boîtes ornées, je les ai mises dans la poubelle. Quelqu’un peut-il me garantir que la première bombe va tomber directement sur mon chapeau, et que ma tête va être sauvée ?

Jalel n’est pas encore rentré d’Oslo et il va peut-être y rester. Il m’a laissé en souvenir trois lettres d’amour et les droits d’auteur pour la traduction de tous ses poèmes que je vais faire éditer après la guerre. Même si je vais m’installer au Canada où je reste toujours dans l’appartement rose de l’hôtel « Oradea ». Comme dit la bluette de Jan Sztaudynger intitulée « L’instabilité masculine” - Il était constant, mais ce sont les femmes qui changeaient. La rose des sables qu’il m’a offerte, je vais la mettre dans ma valise en compagnie de quelques papillons brisés dans la vitrine de la collection du docteur Staiovici (on a tiré vers cette gablotte hier), j’en faillis ne pas sortir. Je me suis blessée, mais - à la détresse de Vlad, àu la place du sang, il n’y avait que du lait.

Je vais emmener tous les volumes des poémes de Paul Eluard, les poèmes choisis de Józef Czechowicz (pitié, surtout pas de poésie de fausses lauréates du prix Nobel) et bien-sûr la Bible et le Coran. Quelques bijoux, si je devais m’enfuir à travers la Tchécoslovaquie, vers la Roumanie et encore plus loin, en France. Je serais restée à l’hôtel « Oradea » si Apollo me l’avait demandé.

Je ne voudrais pas qu’il sache que j’y tiens énormément.

 

J’aurais pu naître au temps des croisades. En 1180, ce serait le mieux.

En 1200, quand le Pape Innocent III permit aux femmes d’accompagner leur mari lors des croisades. J’aurais ramassé toute seule les roses des sables, seulement pendant un an, car, en 1201, Innocent III retira l’autorisation de la co-présence des époux lors de ces expéditions solennelles à la Terre Sainte. Et alors, j’aurais dû rester soit à Oradea, soit loin de la maison. Pour toujours.

Pour toujours.

 

Le vingt-huit août

Jalel m’a téléphoné et toujours maintenant je suis sur le point de comprendre ses mots. Il doit les répéter plusieurs fois, mais je ne les assume pas encore entièrement. Ma meilleure amie (si quelqu’un croit encore à l’amitié entres les femmes) s’est suicidée hier, en se jetant du dernier étage d’un hôtel. Ce n’était point l’hôtel « Oradea ». J’ai respiré avec soulagement, même si cela ne veut pas dire que j’aille tout de suite mieux. J’étouffe. Miriam, Miriam, comment as-tu pu faire une chose pareille ? Pourquoi ? Fallait-il vraiment que je te pose des questions, puisque jamais je n’attends de réponses ? Miriam aux nattes collées avec du sang. Miriam avec qui je ne prenais jamais le temps de parler d’Apollo. Elle ne m’aurait jamais cru.

J’ai passé un coup de fil à Frida Kahlo en pleurant comme une folle. Il m’était trop difficile de formuler juste une simple question. J’ai dit : Frida... est-ce que tu sais que Miriam...

Et elle a répondu :

- J’espérais tellement que ce soit toi qui me le dises, j’attendais ce courage. Au moins par téléphone. Ne me le demande même pas, bien sûr, je vais la peindre en train de sauter, seconde par seconde. Surtout ne crois pas que je vais t’envoyer le tableau très vite. La poste ne fonctionne plus. Dès demain, les téléphones vont se taire.

- Frida, j’entends donc ta voix pour la dernière des dernières fois. D’ abord Miriam et puis toi.

- Continuer à mourir est pire que la mort même. Je vais t’envoyer ce tableau fin septembre, car la guerre n’est qu’une émission à la télé. Les infos, régulières, courtes, chaotiques, sans signification, sans aucune responsabilité.

- Frida, je te souhaite des rêves ennuyant à mourir, pour que tu puisses au moins une fois languir de la réalité...

Je ne sais pas même si elle m’a entendu. Hier, on avait déjà déconnecté les appareils téléphoniques.

 

Le vingt-neuf août

J’ai aidé madame Gheorgiu à faire descendre toutes les fillettes dans l’abri antibombes. Je leur ai apporté des couettes, de l’eau non gazéifiée et du savon gris « Le Cerf », ainsi que des couches au cas où il n’y aurait plus de serviettes. La sortie mène à la cuisine souterraine de l’hôtel « Oradea ». Elles vont être en sécurité au moins jusqu’à la fin du mois d’août.

Je dois absolument terminer. Il me manque même de l’encre.

Le trente août

Apollo a questionné Vasile, Carl, Emir et le pharmacien Poteca pour savoir où j’étais exactement. Chacun d’eux lui a répondu d’une manière différente. Il les suppliait de lui indiquer au moins la direction que j’avais suivie, le tramway que j’avais pris, l’abri où j’allais (à partir de demain les tramways ne fonctionneront plus). L’ascenseur de l’hôtel descend cette fois-ci trop lentement, en s’arrêtant à chaque étage. Des inconnus me tendent les mains. Est-ce qu’ils auraient dû rester ici ? L’ascenseur a atteint le rez-de-chaussée, mais sa porte ne s’ouvre pas encore. Il faut de nouveau attendre. C’est le moment où je regarde derrière moi et je ne suis plus seule. Comme si j’assistais à la célébration d’un anniversaire surprise, où on allume brusquement la lumière du salon et où soudain les bougies s’allument sur un gâteau à plusieurs étages et où des dizaines d’invités m’offrent des fleurs et me présentent leurs voeux. Il n’y a que des lilas - un parfum cher de cimetière comme dans l’Institut de la Mode Allemande à Berlin ou dans la revue « Deutsche Frauenkultur ». Même les couronnes d’obsèques sentent le Chanel Numéro 5.

Je sors de l’ascenseur - eux y sont restés, ils montent au dernier étage, on va leur enlever les dents en or, les parfums, les lunettes. Je vois la flèche de l’ascenseur accélérer. Et l’ascenseur s’éloigne au fond de l’hôtel.

Je passe à côté de la réception.Lou Salomé dort derrière le comptoir aux sons du communiqué de la mobilisation massive. Je n’ose pas la réveiller.

Le concierge m’accompagne jusqu’à la porte, puisque je sors la dernière. Et je ne passerai plus jamais ce seuil. Tant de promesses. Incessamment. Tenues, non tenues - est-ce que c’est vraiment important...

La porte cède...

Le trente et un août

Derrière la porte il n’y a ni un tapis d’escalier, ni un tapis de couloir rouge sur lesquels j’aurais pu poser mes pieds. Il n’y a qu’un grand fossé. Comment traverser le cimetière s’il n’y a même pas d’allées ?... Et soudain le vent, le vent terrifiant qui jette des branches partout.

En ce moment je vois au-dessus de moi un papillon gigantesque, qui me pousse en bas. Et je sens les petites mottes de boue tomber, et me couvrir.

C’est déjà la fin.

Apollo. Le debut...

 

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