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 Article publié le 20 août 2012.

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J’agonisais tendrement sous le poids de la « chaleur vacante » de cette pointe caniculaire qui nous est tombée dessus en cette fin de semaine quand j’ai découvert l’existence, dans les pages de Libération, d’une intervention de Xavier Person et Philippe Beck sur un thème qui m’est cher (même si, au fond, je ne l’aime pas beaucoup) : la poésie.

 

Il faut dire que l’heure est, avec le tournant politique qui doit voir la fin du martyre des populations d’origine étrangères en France – le principal à mes yeux – et la poésie n’est que rapport à l’autre, n’est-ce pas ? Je m’égare, pardon... Mais enfin, j’en profite pour saluer Claude Mouchard qui est le seul, à ma connaissance, poète français a avoir su penser cela. Donc, l’heure est à la redistribution des cartes.

 

Un état des lieux s’impose et l’ouverture d’un débat public dans les colonnes d’un journal non spécialisé mérite d’être salué. La poésie, c’est vrai, il faut s’en soucier. On ne sait pas bien pourquoi mais moi aussi, je suis convaincu qu’il est important que la poésie soit un objet de considération pour la puissance publique, en tant que telle et pas exclusivement au sein d’une entité générique appelée « littérature ».

 

Il me semble cependant important, en réponse à nos deux intervenants, de revenir à certaines questions d’approche que j’espérais voir évoluer avec le changement d’ère que nous vivons. Ce n’est pas sans agacement que je lis entre les lignes de cette contribution une ligne de fracture qui, à mon sens, porte en elle potentiellement toutes les paralysies de demain.

 

L’espace public de la poésie, en France, depuis une dizaine d’années, se résume grossièrement à une fracture entre deux ordres d’intervention de la puissance publique. D’une part le « Printemps des poètes ». D’autre part, un cercle éditorial qui ne se réduit pas au CIPM, loin s’en faut, mais dont l’institution marseillaise est assez emblématique (on pourrait également citer Sitaudis ou même Poezibao, même si l’approche de madame Trocmé est un tant soit peu plus ouverte).

 

Le contentieux se rejoue d’année en année, chaque fois que l’occasion s’en présente c’est-à-dire, je suis bien obligé de dire les choses comme elles sont, chaque fois que le soutien (financier, s’entend) de la puissance publique est en jeu.

 

Le Printemps des poètes, c’est une approche consensuelle, événementielle, qui se traduit par des manifestations de multiple nature. Je ne veux pas répéter ce que j’ai déjà énoncé dans le désert il y a quelques temps. L’approche peut – et doit – être critiquée pour être améliorée, mais elle ne le sera pas parce que la méthodologie du débat relève d’abord de la lutte d’influence. Autant dire que l’intervention de MM. Beck et Person n’est, vraisemblablement, que la partie émergée d’un iceberg où n’ont voix que les initiés.

 

Le Printemps des poètes n’est pas nommément cité mais quand sont évoquées les « infantilisations bienveillantes mais néfastes », il faut être resté dans l’ignorance la plus complète des débats passés pour ne pas voir (ce) qui est visé.

 

Parallèlement, la définition de la poésie que donnent nos deux auteurs est fort intéressante mais également située – idéologiquement et historiquement. Elle n’est pas exclusive. Elle n’est pas « la » poésie.

 

S’il doit y avoir quelque chose comme un bilan critique (un état des lieux s’imposerait en effet), il ne saurait se cantonner à une stratégie de lobbying unilatéral. Ce ne serait pas seulement décevant. Ce serait irresponsable.

 

Si l’on souhaite ouvrir un espace de réflexion active en vue d’une politique de soutien à la poésie, est-il concevable de commencer par énoncer une définition exclusive qui renvoie la poésie à la part de sa production la plus intimement liée à l’université ?

 

Il faut dans un premier temps admettre que la poésie est poésie parce qu’elle s’énonce comme poésie et qu’elle est reconnue comme poésie. Elle l’est par les pairs (c’est le principe de la cooptation) et / ou par le public. Aujourd’hui, trancher au sein de ce conflit de valeur, ce serait clairement faire preuve de partialité.

 

La poésie, en France c’est quoi aujourd’hui donc ? Qu’est-ce qui s’énonce comme poésie et doit être pris en compte ? Car il est évident, tout de même, qu’il faut délimiter l’objet dont on cause.

 

- D’une part il y a une sphère éditoriale subventionnée (et oui, au fait...) avec des auteurs bien identifiés : je me contenterais de renvoyer au site du CIPM. Ces auteurs, excellents pour les uns, médiocres tâcherons pour les autres (c’est la vie) ne rencontrent qu’un succès d’estime, ce qui pose question. Réellement, la valeur n’est pas en cause dans cette interrogation. Deguy ou Prigent sont des auteurs tout à fait estimables, pas forcément difficiles d’accès d’ailleurs (ça dépend des textes, ça dépend des humeurs, ça dépend des jours).

- D’autre part il y a une myriade de « sociétés de poésie » qui regroupent des cercles d’amateurs, organisent des concours, etc. La SPF est la plus illustre d’entre elles. Il n’y a aucune communication entre ces deux sphères, il faut le noter.

- Un tiers espace est constitué par des entreprises pas ou peu soutenues (la Chasseur abstrait, par exemple) et des groupes informels, qui ont gagné en visibilité avec l’internet et en capacité d’action grâce à l’impression à la demande. A mon humble avis (et très personnel), si l’on recherche « la poésie », c’est de ce côté qu’on se tournera avec le plus de profit. Ben oui. C’est là qu’elle est libre et il paraît qu’elle a besoin de liberté, la poésie. Donc, il est logique qu’elle apparaisse en-dehors des lieux dédiés, non ?

 

Si ces trois espaces ne sont pas pensés ensemble, avec le respect qui est dû à toute entreprise dans cette chose qui nous rend parfois un peu meilleurs que nous ne sommes et qu’on appelle la culture, alors rien n’avancera. Les uns seront peut-être contents d’avoir arraché le soutien de l’État contre les autres. Ils resteront dans leur niche dont ils sont incapables de sortir.

 

La radicalité est un choix. Un des possible de la poésie. Elle n’est pas « la » poésie. Henri Meschonnic le disait – après avoir énoncé quasi le contraire d’ailleurs : il y a aussi une sous-littérature universitaire. Combien d’arbres condamnés à être transformés en supports pour des « œuvres » de 13 mots x 40 pages ? Bon. Ce n’est pas le sujet. Cela dit, aujourd’hui on a Twitter et je suis convaincu, puisqu’on en est également à penser numérisation, qu’un compte Twitter basique pourrait contenir une part importante de la production de ces 40 dernières années, tant l’idéologie du « bref » et du « laconique » a dominé l’activité éditoriale de ces 30 dernières années.

 

Il faut que communiquent entre eux ces espaces. Je sais que cela relève de la science-fiction, au jour d’aujourd’hui. J’imagine mal Christian Prigent aller à la rencontre de poètes locaux, qui mirlitonnent ardemment et qui en ont le droit. S’il les méprise, l’ami Prigent, comment ne lui rendrait-on pas la monnaie de sa pièce ? Car ce qui est définitivement insupportable de la part de nos avant-gardistes, c’est leur politique du mépris. Qui devrait leur interdire tout soutien public. La Puissance publique n’a pas vocation, il me semble, à entretenir des niches de mandarins en effet et, puisqu’il existe désormais un Ministère de l’Éducation populaire, je crois que c’est dans cette voie qu’il faut creuser. Il faut que nos poètes dits « contemporains » apprennent à parler aux gens et à prendre leur part de responsabilité pas seulement dans la méconnaissance qu’ont les gens de la poésie d’aujourd’hui, mais aussi dans celle du XXe siècle.

 

Là encore, je m’en veux de ressasser mais j’ai trop souvent assisté à des séquences pénibles de lectures et de débats où les poètes invités n’avaient pas la moindre considération pour ceux qui étaient venus les entendre. Je ne supporte pas la mise en cause des bibliothécaires qui « ne s’intéresseraient pas » à la poésie alors que nos poètes élitaires condescendent à peine à se rendre (humainement) accessibles ou le font dans une logique boutiquière, en prétendant représenter « la poésie contemporaine » à eux seuls. Notons d’ailleurs que ça ne marche pas. Les gens ne sont pas dupes. Ils ne connaissent pas bien la poésie, c’est une chose. Ils savent que ce qu’on leur présente ne répond pas à ce qu’ils peuvent en attendre.

 

Nous sommes au seuil de la définition d’une nouvelle politique de soutien aux acteurs du livre, de l’écrit, de la littérature et de la poésie. Faire le bilan des trente dernières années, c’est d’abord faire le bilan d’une absence totale d’effort de la part des producteurs et des créateurs pour dépasser leur intérêt personnel ou de clan et le résultat des courses est logique, mathématique : c’est l’incompréhension de tous ceux qui ne sont pas dans le cercle (ou dans l’espoir d’y entrer un jour...)

 

La poésie doit être représentée en tant que telle. Je suis d’accord. La poésie est le rapport le plus intime et le plus complexe qui soit à la littérature, à la culture. Peu la fréquentent, rares sont ceux qui n’y ont pas recours à un moment ou à un autre de leur vie parce que la poésie est dans la vie – oui ! Contre la vie, même, parfois. Parfois dans son acceptation – l’amour. Dans son rejet ou son dépassement – le chamanisme. Dans sa « déconstruction » (on a quand même publié cette année une traduction intégrale du « Témoignage » de Charles Reznikoff qui est une des choses les plus bouleversantes qui soient). Dans le jeu de langage, aussi, etc etc. Elle n’est pas seulement cette prétendue « incertitude » qui s’affirme de façon étonnamment péremptoire pour une incertitude...

 

Faire le bilan des trente dernières années ne se passera pas d’une critique de la cooptation transmuée en logiques claniques et boutiquières. Bien sûr, j’entends également les inquiétude de MM. Person et Beck. Il faut préserver la poésie de ces assimilations abusives à la chanson et au théâtre. Il faut défendre aussi cette « littérature de la littérature ». Mais cela passe obligatoirement par une redéfinition des obligations des bénéficiaires de ces soutiens, quand ils sont financiers. Je pose deux conditions pour ma part :

 

1.L’obligation de contribuer à des actions publiques dans une logique d’échange et de transmission – d’où le recours à l’éducation populaire.

2.La liquidation des chapelles, aisément reconnaissables à la récurrence quasi exclusive des mêmes noms dans les officines alliées et à la propension parfois délirante à l’auto-célébration

 

Ce n’est pas une atteinte à la liberté d’expression, ce que je pose là.

Le travail poétique n’est pas en cause. Ce qui est en cause, c’est l’attitude. Et pour la garantir, il est nécessaire d’impliquer des observateurs extérieurs à ces cercles qui auront pour mission d’évaluer les actions menées, d’émettre des recommandations aux différents acteurs, de coordonner enfin les acteurs publics les plus directement liés à la diffusion de la poésie : bibliothèques publiques et Éducation nationale au premier chef. Ils auront également à cœur de soutenir l’action des associations et sociétés locales de poésie en exerçant une pression inverse.

 

Car le spectacle du côté de ces structures n’est pas plus réjouissant. On est arrivé à une inflation de prix de poésie qui confine au délire. Des poètes se présentent en expliquant qu’ils ont obtenu 40, 50, parfois 100 ou 200 prix de poésie ! Et pour autant, ils ne savent pas forcément écrire (je parle des règles basiques de la langue, à peine du style...)

 

Je doute d’être entendu aujourd’hui plus que je ne l’ai été lors de mes interventions précédentes (qui relèvent, il est vrai, de cet « espace tiers » qui n’a pas droit à l’existence aujourd’hui). Mais il ne serait pas raisonnable de ne pas « rebondir » à mon tour sur l’intervention publiée dans Libération (au creux de la période estivale, tout de même : ce qui témoigne en effet de la place de la poésie dans la société d’aujourd’hui). Je doute d’avoir voix et en même temps, je suis aveuglément optimiste car je vois qu’en cette époque troublée, compliquée, bizarre, la poésie est réellement vivante en France et elle l’est, pour beaucoup, grâce à l’internet qui permet aux auteurs de se rencontrer hors de systèmes de validation éditoriale qui ne relèvent plus tant du comité de lecture que d’une cooptation frileuse et incapable de se remettre en question, inapte surtout à penser le bien commun.

 

Le bien commun étant l’objet de la puissance publique, je me permets cette réflexion à bâtons rompus dans le but de permettre de faire entendre la voix du lecteur dans le débat qui va s’ouvrir. Car ce qu’il faut soutenir, ce qui est fragile, ce qui est mal perçu aujourd’hui, c’est la lecture. Alors que le constat est clairement établi depuis longtemps : la poésie compte actuellement beaucoup plus d’auteurs que de lecteurs. Il faut donc – désolé, les amis – apprendre à nos poètes... à lire.

 

 

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