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Les trois mousquetaires étaient quatre
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 Article publié le 30 juin 2004.

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LES TROIS MOUSQUETAIRES ÉTAIENT QUATRE

À Théodore


" En toi est mon espoir d’échapper à mes maux. Tu vois notre misère et tu arrives heureux ; partage ta bonne fortune avec tes amis ; ne garde pas pour toi seul la prospérité, mais prends aussi ta part des peines à ton tour, payant à qui tu dois ta dette envers mon père. Car on n’a de l’ami que le nom sans la chose, si l’on n’est un ami au moment du malheur. "
EURIPIDE, Oreste.

C’est tout juste s’ils ne t’ont pas passé les menottes, comme à un braqueur de banque, un redoutable tueur en série ou un terroriste fanatique, coupable d’un attentat " aveugle ", comme on dit, mais spectaculaire. Pour le peu que tu as fait ! Si cela continue comme ça, ils vont te mettre en garde-à-vue, tel un vulgaire criminel. Ils ne savent pas quoi faire de toi ; ils s’agitent beaucoup pour tenter de sortir du lit en pleine nuit un supérieur. Tout l’Hôtel de Police est sens dessus dessous à cause de toi. Ils renoncent à t’interroger, tellement ce que tu dis les dépasse. Ils t’ont demandé quarante douze fois ton nom, ton adresse, tout ça.
Quand tu dis " Yich Lumina ", passe ; ils te demandent seulement si " Yich " c’est le nom ou le prénom. Tu leur expliques que tu t’en fous, que ton nom entier c’est " Yich Lumina Sophie dite Surprise ", mais alors là, ils s’énervent. Non seulement ce nom-là ne leur dit rien, mais il ne leur dit rien qui vaille. Il y en a un qui s’écrie : " Ouais, c’est comme Élie-Dit-Cosaque " ! Tu contres doctement : " Rien à voir ! Il s’agit d’un patronyme. Ou plutôt d’un matronyme, ni sobriquet ni pseudonyme. Je ne me cache pas. Je me réapproprie mon vrai nom. " Et d’épeler patiemment. Pour le coup, ils perdent patience. L’onomastique, ils s’en balancent ! Ils continuent à questionner fébrilement : " Avec ou sans trait d’union ? " Tu leur parles d’union parfaite, de communion idéale, de fusion, histoire de rire. Ça ne les fait pas marrer du tout.
Alors ils laissent tomber, ils tapent, ils brûlent d’envie de te taper, l’officier se met à taper " YICH " en lettres capitales, en face de NOM, et " Lumina Sophie dite Surprise " en minuscules, en regard de " Prénom ". Il tapote furieusement la table, chaque fois que tu articules : " Yich Limina, si tu préfères en créole, frère ".
Pour l’adresse, chaque fois que tu scandes : " 60, avenue Alexandre Dumas, 97200 Fort-De-France ", ils te répondent qu’elle n’existe pas, l’avenue Alexandre Dumas, on n’a pas ça à Fort-de-France. (Tu ne le sais que trop !) Quand est-ce que tu auras fini de te foutre de leur gueule ?... Le policier tripote l’annuaire de Martinique, un peu nerveusement à ton goût. Est-ce pour y chercher encore l’avenue Alexandre Dumas, introuvable, inouïe, improbable, aux dires de tous ses collègues, ou pour te tabasser avec ? Tu as vu ça dans des films : les coups d’annuaire, ça fait mal, sans laisser de traces : l’idéal. Certes, le bottin rien moins que mondain de la minuscule Martinique, ce n’est pas le bout du monde, mais quand même...
Mais là où c’est le bouquet, c’est quand ils demandent ta profession. Alors là, ils tombent cul par terre et puis te disent d’arrêter de mentir. Ils croient que tu affabules, que tu es en pleine mythomanie aggravée de schizophrénie. Un des babylones, inspiré, avance même " kleptomanie " ; il a vu cela à la télé. Ils se demandent s’ils ne devraient pas t’envoyer directissimo à Colson, chez les tocs tocs. Y en a marre, de tes délires et de tes élucubrations !
Faut voir ce que tu as dans la tête !
" Ce siècle avait deux ans " écrivait Victor Hugo, plus doué, au demeurant, pour jongler avec la métrique qu’en calcul arithmétique, en évoquant le moment de sa naissance. (En esprit plus rigoureux, tu observes que ce siècle, - le XIXe -, n’avait qu’un an, si l’on compte juste, mais au diable l’avarice ! Quand on aime, on ne compte pas !) Trêve de ces impertinences, aussi pertinentes soient-elles ! De quel droit as-tu l’impudence - peut-être doublée d’imprudence - d’oser toucher au patriarche qui eut " l’art d’être grand-père " et Pair de France et des funérailles nationales ? Un peu de respect, quoi, merdre ! C’est ubuesque !
En cet an de grâce 2002, on célèbre donc partout en France, et jusqu’au fin fond de Martinique, " l’Année Hugo ". Grand bien nous fasse.
Mais Alexandre Dumas AUSSI est né en 1802 !
À l’heure où l’on s’avise enfin de le transférer au Panthéon - au grand homme la patrie reconnaissante, sur le tard ! - que l’hexagonale Villers-Cotterêts, bourgade de l’Aisne où il naquit, mais ne vécut que quelques semaines, se désole, dix fois vingt ans après, d’être dépouillée de la dépouille de l’auteur de Vingt Ans après, voilà qui est tout à son honneur ! Que cette bonne ville très françoise - où fut édictée, par François Ier, la fameuse ordonnance de 1539 prescrivant l’emploi du français au lieu du latin pour les textes officiels, lois et jugements - soit la ville natale de Dumas, ô coïncidence ! Ô symbole ! Ô baudelairienne correspondance qui avait tout pour te réjouir l’âme et le cœur, tous les sens et inversement, toi qui affectionnes la langue française en mêlant l’amour du latin à la passion du créole...
Mais te souvenant que l’écrivain français le plus mondialement réputé, celui dont Les Trois Mousquetaires sont célèbres sur la terre entière (les personnages de fiction les plus représentés, filmés et même dessins animés), était né exactement la même année que le papa des Misérables, tu te demandas pourquoi cet an de grâce 2002 ne serait pas également sacré " Année Dumas ". Pourquoi Hugo plus que Dumas ! L’injustice te mit hors de toi. Tu n’en dormis pas de la nuit.
Tu te plongeas dans le dictionnaire, histoire d’y trouver la réponse à ta question et d’en savoir plus sur lui. Tu y eus seulement la confirmation que ledit " écrivain français " était fils du général Alexandre Davy Dumas. Consternation !
Mes respects, mon général ! Merci pour le grade militaire, mais, pour votre négresse de mère, pas de merci ! Black out total sur la noire de Saint-Domingue, l’Africaine qui vous donna le jour, sous le soleil des Grandes Antilles, faisant de vous, Général, un demi nègre, et de son petit-fils un quarteron, - selon les distinctions imbéciles à la Moreau de Saint-Méry ou autres eugénistes nazillards, capables de couacs aussi cruellement crétins que les catégorisations cacophoniques par lesquelles ils étiquetèrent les divers degrés de métissage, calculant la proportion de sang " blanc " et de sang " noir ", en baptisant les différents sangs-mêlés des harmonieux noms de " mamelouk ", " sacatra ", " octavon " ou " griffe ", et tu en passes et des meilleurs...
Tu te bouchas les oreilles, afin de ne plus jamais entendre le concert de détracteurs s’amusant à colporter que ce mulâtre prenait des nègres pour l’aider à composer son œuvre monumentale.
Fallait-il voir là la raison de ce monumental oubli ? Un métis d’ascendance servile, de " sang impur ", l’illustre écrivain français, le plus universellement connu de par le monde ? Cela ne s’exporte pas ! Ce n’est pas vendeur. Ça ferait désordre... Entre Désordre et Génie, le motif de ce choix inique ? ! Est-ce que ce sang noir ferait tache, obscurcissant son œuvre immense ?
Les trois Mousquetaires étaient quatre, a-t-on coutume de préciser, avec un pseudo sourire érudit : à Athos, Porthos, Aramis, il faut adjoindre d’Artagnan, évidemment ! On se complaît à un lapsus tentant, pour désigner " les trois Dumas ", jeu de mots d’autant plus séduisant que les trois se prénomment Alexandre : le grand-père, le père et le fils.
Mais ce que jamais nul n’exalte, c’est l’existence de Cessette. Ce que l’on proclame moins volontiers, ce qui écorche la bouche, c’est cette Cessette, ce ventre de négresse esclave qui donna naissance au premier des trois Dumas, futur général de la république française.
Cessette était son prénom, et Dumas était son nom. Son prénom est resté obscur, son nom est devenu immortel. Oui, le patronyme sonore, désormais immortalisé, magnifié pour les siècles des siècles par le père des Trois Mousquetaires, est en fait un matronyme, celui de la femme noire esclave de l’actuelle Haïti, et non le nom à rallonge du marquis normand Davy de la Pailleterie, noble aïeul trop peu généreux pour lui transmettre son titre...
Cependant, quoi qu’il en soit, on veut bien vanter les charmes de " nos " Antilles pour les vacances, le tourisme, les belles plages ensoleillées toute l’année, mais il ne faudrait pas exagérer... Après tout, ces Haïtiens ont pris leur indépendance, il ne faudrait pas confondre avec " nos " Antillo-Guyanais : ils ne sont pas français, eux ! Ils ont choisi de ne plus l’être, alors, maintenant, qu’ils se démerdent ! S’ils veulent exister, être reconnus, revendiquer Alexandre Dumas etcetera, c’est leur problème, pas le nôtre !
Non, ce n’était pas possible ! Pas dans la France des Droits de l’Homme et des élans démocratiques contre la xénophobie et le racisme ! Impossible d’imaginer que l’on déroberait le souvenir du prolifique romancier à la mémoire de tout un peuple, - vol bien plus grave, à tout prendre, que celui du Collier de la Reine !
Qui aurait eu le front de penser que, tel son héros le Comte de Monte-Cristo, Dumas serait un jour contraint de réapparaître masqué, clandestinement, affublé d’un masque de fer blanc pour dissimuler l’infamie de son teint bistre ?
Mais pour consommer quelle vengeance ? Pas une à la Edmond Dantès ?
Ta revanche à toi n’a rien de stérile. Quand tu penses que, dans ton enfance, tu culpabilisais de cette mimésis franchouillarde qui te poussait à t’identifier à un cadet de Gascogne ou à chevaucher à la suite d’un Chevalier de Maison Rouge, sans conscience de ton sang noir ! À l’âge de raison, tu compris qu’il n’y avait aucun mal à cela, que tu ne reniais pas ta négritude en te délectant de ces histoires accrochées à l’Histoire de France comme à " un clou ", de l’aveu même de leur auteur. Tu la croyais coupable, impure, cette catharsis adolescente qui te faisait tour à tour " Don Quichotte à dix-huit ans, Don Quichotte décorcelé ", " Don Quichotte revêtu d’un pourpoint de laine dont la couleur bleue s’était transformée en une nuance insaisissable de lie-de-vin et d’azur céleste ", " noble comme un Dandolo ou un Montmorency ", prendre en bonne passion " une jeune fille de seize ans, belle comme les amours ", créature douée " d’un esprit non pas de femme, mais de poète "... Car déjà en toi " perçait un esprit ardent ".
Au demeurant, à peine osais-tu te reconnaître dans ce " visage long et brun ". " La pommette des joues saillante, signe d’astuce ; les muscles maxillaires énormément développés "... C’était ton propre signalement ! Clandestinement tu entrais dans cette peau-là. Mais l’affaire se gâtait, sitôt que te sautait à la face la fatale reconnaissance de ton hubris de métis : ce portrait n’était pas le tien. Hélas ! Enfer et damnation ! Deux lignes plus bas, on te le jetait à la figure : ces maxillaires correspondaient à " l’indice infaillible auquel on reconnaît le Gascon " !
Pourtant, toi, tu les arborais, ces fameux maxillaires ! De rage, ils se contractèrent. Pourtant le poil jaune du " bidet du Béarn " ne produisit guère plus de défaveur que ta peau de nègre jaune. Être moqué, victime de brimades, voire d’une erreur judiciaire pour délit de sale gueule ? Toutes choses que tu connaissais. Toutes injustices qui t’obligèrent à casser quelques dents, naguère, dans les cours de récréation. Des Dantès neufs poussaient en toi, aiguisant l’appétit de revanche. En cette nouvelle génération, les Euménides d’une ère nouvelle te poursuivaient, pressées de consommer la vengeance de ton Pape des Lettres bafoué, ton cher papa conspué.
Il te fallait ta catharsis, et, pour y parvenir, qui sait ? déclencher une catastrophe.
Tu sais que tu vas te retrouver dans une singulière solitude, entre les sévères murs hostiles de la rue Victor Sévère. Tu n’ignores pas qu’après ce que tu as fait, ils rêvent de te claquemurer, te juger, te déjuger. Te condamner.
N’es-tu pas condamné d’avance par ce bourreau de lui-même qui tique aux mots de nègre ou de négresse comme s’ils étaient des injures ou des insultes ? Honteux de sa propre négritude, bourreau de sa race, cette espèce d’héautontimorouménos créole ne veut absolument rien entendre à cette fable " abracadabrantesque " de négresse haïtienne aïeule de grand écrivain français.
Le pauvre bougre y perd son latin (qu’il n’a d’ailleurs jamais eu). Va lui chanter que Térence aussi est un Africain, de père esclave ! Là, c’est directo à Colson ! Primo, ce n’est pas dans le dictionnaire. (On vérifie sur Internet, on a tout le temps de surfer, ça ou les putes dominicaines !... On est plus tranquilles, bien au frais, dans la clim, sans risquer un coup de coutelas sur le terrain, aux Terres Sainville ou dans la mangrove... Et puis il faut bien faire honneur aux nouvelles technologies mises à notre disposition ! Comment on se connecte, déjà ? C’est toi qui montres comment naviguer sur le Net, toi qui n’as pas grand-chose de net.) Secundo, les Haïtiennes vendent des bricoles et toute qualité de pacotille sur les trottoirs de Fort-de-France, mais si elles pondaient des génies de renommée mondiale, ça se saurait, il en est certain ! Il est quand même bien renseigné, non mais des fois ! C’est son boulot, de tout savoir. Il a fait des études, mine de rien, sort de Technique (il faut comprendre le lycée du même nom, le lycée de la Pointe des Nègres, pas l’ex-Lycée de Jeunes Filles, non, l’autre). Il a même failli avoir son bac. Il a suivi des cours de français, faut voir à ne pas se payer sa tête ! Jamais Le Comte de Monte-Cristo ne lui a été présenté comme né d’un imaginaire nègre. Assez de bêtises ! Les trois Mousquetaires étaient quatre ? Et les trois Dumas mulâtres ?...
Les trois Mousquetaires, passe encore ; ils savent compter jusqu’à quatre. Faudrait pas les prendre pour des cons. Avec d’Artagnan, ça fait quatre. Affirmatif ! Pas besoin de compter sur ses doigts. (Encore que... Comment ils s’appelaient, encore ?... Athos, Porthos, Aramis... Inutile de souffler, on connaît, on a vu le film ! ) Par contre, cette histoire de négresse !... Alexandre Dumas, métis ? ! Ils ne le savent pas ? C’est bien pour cela que tu es là. Pour qu’on se le dise. Pour qu’enfin on se le dise ! Pour qu’on clame, qu’on clame haut et fort que ce métis-là a milité farouchement au côté de Victor Schœlcher pour l’abolition de l’esclavage.
Lui, le descendant d’aristocrate, avec sa peau claire (" peau sauvée "), aurait pu se désintéresser de la question de l’esclavage des nègres ! Ce n’était pas son problème. Il était bien intégré, lui ; sa réussite était parfaite. Quel besoin de se compromettre par une telle solidarité ? Qu’avait-il diantre à se soucier de ce sang noir qui bouillait en lui ? Pourquoi, libre, riche, adulé, courait-il le risque insensé de s’exposer, de ruiner sa réputation dans les rangs révolutionnaires ? Parce que, tout mulâtre qu’il fût, Dumas se sentait concerné. Il sentait devoir quelque chose à la négresse de Saint-Domingue dont il glorifiait le sang.
Qui a traité de traîtres les mulâtres ? Marre du mal d’être métissé, ni assez noir ni assez blanc pour être clair !
Pour faire mentir le proverbe, celui-là a su se souvenir que sa grand-manman était négresse...
Pourquoi tant d’hommages à Schœlcher (une bibliothèque ravissante, la Bibliothèque Schœlcher, d’innombrables rues Schœlcher ou places Victor Schœlcher dans la moindre commune de l’île, le premier lycée de Fort-De-France, l’orgueilleux Lycée Schœlcher, une ribambelle de statues campant sa hautaine stature dominant des grappes de bambins négrillons déchaînés, ivres d’une liberté donnée et non conquise, bavant de gratitude béate, et même une commune tout entière, 97233 SCHOELCHER, un concert de " Vive Schœlcher ! " aux quatre coins du département), une cacophonie consensuelle d’" Alléluia Papa Schœlcher ", mais rien en l’hommage de Dumas ? Où est-elle, la statue de Dumas ?
Que le chevalier de Saint-Georges, - ami du général Dumas -, soit vite tombé dans l’oubli bien qu’il fût un grand musicien, que l’engouement dont il a joui au sein de la bonne société se soit tari, au moment de la restauration de la monarchie esclavagiste, parce qu’il était à moitié nègre, lui aussi, était déjà révoltant. Mais que le monde entier occulte, néglige, ignore ou feigne de ne pas savoir que les Dumas étaient métis est totalement insupportable. Plus grave encore, qu’au moment même où l’on se décide à encenser - relativement médiocrement - l’inventeur du roman historique, on cèle au public sa part nègre, tu ne saurais le tolérer.
Déjà qu’il s’est fait jeter comme un malpropre, le jour où il s’est présenté à l’Académie française ! Il a pris suffisamment de bok comme ça !... Assez de camouflets et d’affronts pour le plus populaire des romanciers français ! (Trop " populaire ", peut-être, aux yeux des jaloux ?... Encore que tu te demandes si ce n’était pas un bienfait de s’être vu refuser l’entrée de ce cénacle archaïsant d’hommes blancs en vert, institué par un cardinal pour régenter à sa guise le monde des lettres, toujours inféodé, alors, à un classicisme corseté par des morales très " grand siècle ". Amateur d’intrigues baroques, d’imbroglios et de quiproquos rocambolesques, que serait-il allé faire dans cette galère passéiste ?)
À la veille d’être enfin admis à entrer au Panthéon, ses Mânes devaient être apaisés. Acte de vandalisme, dites-vous ? Tapez-le tant que vous voudrez dans votre maudit procès-verbal. Tu as fait œuvre propitiatoire.
" Acte de vandalisme avec préméditation " ? Tape toujours, frère ! Tout ce que tu veux ; tape tant que tu veux. " Préméditation " ? Tu parles ! Parce que tu as fait faire à l’avance les plaques où tu as fait inscrire le nom d’Alexandre Dumas, avec l’espoir de le graver dans la mémoire de ton peuple ? Chez qui ? Dans quel atelier ? Ils peuvent se fouiller... Tu n’es pas près de vendre un frère ! Il rêve tout debout, le babylone ! Des fois, tu as envie de tout casser, de prendre un gun, tirer dans le tas... Là tu t’es seulement contenté de changer des plaques. De quoi se plaignent-ils ?
Pourquoi le boulevard du Général De Gaulle ? Parce que c’est - ou ça devrait être - les Champs-Élysées foyalais. Tu n’as rien de spécial contre De Gaulle. Mais tu as beau sillonner Fort-De-France, tu trouves la rue Victor Hugo... (D’accord, il était négrophile, le créateur de Bug-Jargal, mais seulement du bout de la plume, pas au point de recevoir dans sa maison la négresse qui avait fait le voyage pour lui ramener sa fille Adèle du bout du monde, des lointaines rives de la Barbade et des abords de la folie)... Nichée au fin fond des Terres Sainville, tu dégotes une rue Montesquieu, non loin de la rue de la Pétition des Ouvriers de Paris contre l’esclavage... (Pourtant, en matière d’abolition de l’esclavage, le bel aristocrate s’est contenté de faire de l’esprit, des lois, point du tout, se contentant de donner dans l’ironie et l’antiphrase sécurisantes, à l’abri de la censure, sabordant dangereusement sa propre argumentation, lorsqu’il daigna blâmer l’inhumaine institution de " l’esclavage des nègres " !) Mais tu as beau chercher, chercher : pas une avenue, pas un boulevard, pas une rue, pas même la moindre venelle baptisée " Alexandre Dumas ", dans ta Fort-De-France natale, la ville dont le maire fut un poète.
Ô iniquité ! Ostracisme ! (Ou peut-être racisme, sans le ost-...) Si l’on note qu’entre autres Hugo lui doit d’avoir été, lui, Dumas, le précurseur du drame romantique, en sonnant bravement la charge avec Henri III et sa cour... Pourquoi a-t-il sa rue Victor Hugo, cossue, bien achalandée, et Dumas rien ?
Ou si elle existe quelque part, la rue Alexandre Dumas, c’est qu’elle est si ignominieuse, si mal famée, innommable - puisque nul ne la connaît, puisque personne ne la fréquente - qu’il vaut mieux ne pas en parler. Ce serait aggraver l’offense déjà faite aux Mânes de Dumas. (Aurait-on voué à l’auguste Alexandre un vilain fond de cour inavouable ?)
Le babylone tripote convulsivement l’annuaire de Martinique. Y a pas de boulevard Dumas. Ni d’avenue Alexandre Dumas. Il tourne fiévreusement les pages, ressassant : " Pas de boulevard Dumas. " Ça devient réellement assommant. D’ailleurs on jurerait que le lascar brûle d’envie de t’assommer ; comme si c’était ta faute, en plus ! (Toi qui as voulu y remédier ! C’est justement pour ça que tu es là !). Il contemple pensivement l’annuaire, le tourne, le retourne, le triture... Il a vu les mêmes films que toi ! Tu t’étonnes ? On n’a guère le choix, à Madiana !... Et en plus, on a le même P.A.M. (Le Paysage Audiovisuel Martiniquais !...) Du travail " propre "... Ça ne laisse pas de traces, les coups d’annuaire. Ça te remettrait les idées en place. Tu arrêterais de raconter des conneries ! Après tout, tu n’es ni rasta ni toxico ni alcoolique. Tu serais même plutôt quelqu’un de bien, dans le genre... Les babylones n’y pigent que couic !
" Les trois Mousquetaires étaient quatre et les trois Dumas mulâtres. " Tu te tues à le leur ressasser. Les trois Mousquetaires étaient quatre et les trois Dumas mulâtres... La vérité est ailleurs. Toujours ailleurs. Mais les babylones s’en fichent. Ce qui compte, c’est que tu avoues ton crime. Ils veulent les recueillir, tes aveux ? À Dieu ne plaise ! Ils ont intérêt à s’accrocher...
Tu te rendis nocturnement sur la Levée. Tu dévissas, non sans peine, une à une, la demi-douzaine de plaques - posées par la D.D.S.T. ou la D.D.E., oui, sûrement la Direction Départementale de l’Équipement, t’en sais rien, t’en as rien à teindre), où s’étalait, blanc sur bleu :

VILLE DE FORT-DE-FRANCE
BOULEVARD DU GÉNÉRAL DE GAULLE

Pardon au Sauveur de l’Appel du 18 juin ! Mais lui, il n’a plus besoin de ça ! Les honneurs, il en est couvert. Qu’est-ce qu’il en a à foutre, d’un boulevard à Fort-De-France, même si c’est la capitale de Martinique, lui qui brille au firmament de la capitale de la France avec la place de l’Étoile pour lui tout seul, et même un aéroport, afin que nul ne l’ignore ! Et puis, c’est tant pis pour lui : pas un Martiniquais n’ignore que, Président de la République en visite officielle, le grand homme bougonna, bonhomme : " Mon Dieu ! Que vous êtes français ! " devant la foule noire accourue pour l’acclamer. Aujourd’hui encore on rigole : restituée par un gosier créole, l’exclamation se transforma en " Que vous êtes foncés ! "
Dommage qu’ils t’aient surpris trop tôt. Tu n’avais eu le temps d’accrocher que deux ou trois plaques DUMAS. Et de guingois ! Les pas de vis étaient tous foirés. Les vis rouillées cassaient net, pas moyen de fixer correctement tes belles plaques neuves toutes rutilantes, où l’on peut lire, désormais :

BOULEVARD ALEXANDRE DUMAS

Et tu signas " YICH LUMINA ", d’un graphe que seuls purent décrypter ceux qui gardaient en mémoire l’histoire du peuple martiniquais. Ceux qui avaient encore en bouche l’amertume du sang versé en septembre 1870.
Tu avais jeté les anciennes plaques dans le coffre de ta voiture, pour ne pas salir ta ville : " Ta ville sera bien plus belle
Si tu n’en fais pas une poubelle. "
Arrête de te foutre de la gueule du monde ! Tu aggraves ton cas. " Propriété de l’État " : rien à battre. " Propriété de l’État, donc il y a vol " ! glapit le babylone déchaîné. " Vol " allonge la liste de tes crimes. Ça va te coûter bonbon !
Il avait signé " Yich Telga ", l’inconnu qui a, naguère, décapité la statue de Joséphine, cette békée qui s’est bien gardée d’empêcher son impérial époux de rétablir l’esclavage. Toi, tu signas " Yich Lumina ". C’est politique ? Tu rétorques : " Tout est politique ! "
Tu as beau faire l’exégèse de la généalogie de Dumas, les babylones ne veulent rien entendre. Ils sont tous " de couleur ", pourtant. On n’est pas chez les gendarmes. C’est la Police Nationale. Pas un seul Gaulois parmi eux. Un brun longiligne à tête de cheval, un chabin à lunettes de soleil bien qu’il fît nuit, un cafre, un chapé-kouli, un calazaza aux yeux gris, et même un grand escogriffe qui ressemble à un Congo. Mais cette affaire de Dumas au sang noir commence à sortir par les yeux marron, noirs, noisette ou gris fer.
Faut leur mettre les points sur les I ? Vanter la verve pléthorique de celui qui mena sa vie comme un roman ? Qui a écrit La Reine Margot ? Dumas. Le Vicomte de Bragelonne ? Dumas. Les Quarante Cinq ? Encore Dumas. La Dame de Montsoreau ? Dumas. Et La Dame aux Camélias ? " DUMAS, on le sait ! " vocifère Yeux Gris Fer, tout fier. (Bravo, il se prend pour un champion dans un jeu télévisé ; inutile de se demander qui veut gagner des millions...) " Ça va, on a déjà compris ! Tu nous prends pour des abrutis ? "
Tu te marres : " Dumas, mais Dumas fils ". " Mais là n’est pas le problème... " s’enferre Yeux Gris Fer éperdu.
Justement ! Qu’une reine de France soit compromise, que comtes, vicomtes et belles dames avec ou sans toutes sortes de fleurs, de Mont-Que-Sais-je ou de Mon-Cul aient à voir avec Haïti, de près ou de loin, voilà qui vraiment dépasse le représentant de la force publique. C’est au-dessus de ses forces : " Le papa des Trois Mousquetaires, sorti d’Haïti ? Tchip ! À d’autres ! "
À ses yeux gris, les Haïtiens sont tous des voleurs, des fourbes, des fauteurs de troubles en tout genre, des misérables qui viennent prendre le travail des Martiniquais bon teint, augmenter le taux de chômage, déjà assez élevé comme ça, et creuser le trou de la Sécurité Sociale, déjà assez énorme comme ça ! Et encore, ça, ce n’est rien : chez lui, en Guadeloupe, on en vient aux mains, on lynche, on fait des pogroms " d’immigrés " Haïtiens ou Dominicains, blacks contre blacks, mais attention ! Blacks bons français contre " sales blacks étrangers ", saletés de sans-papiers crève-la-faim " qui viennent manger notre pain " et faire des kyrielles de marmailles pour toucher les allocations.
Quant à l’exemple de la première république noire, mieux vaut ne pas le brandir : il s’avère plus répulsif qu’attractif pour les Domiens en Mercedes, 4X4 ou BMW. Aucune aide, nulle compréhension, à attendre, donc, de ce côté. Qui viendra plaider ta cause ? La communauté haïtienne de Martinique ?
Mais quid d’Haïti elle-même ? Les Champs-Élysées de Port-Au-Prince ont-ils été baptisés Avenue Alexandre Dumas ? Y a-t-il même une rue Dumas dans la capitale d’Haïti ? En tout cas, s’il y en a une, une chose est sûre, c’est que ce n’est pas " l’artère principale ", sinon ça se saurait !...
Dès que tu seras libre, tu vas faire un saut en Haïti... Histoire de voir... Parce qu’ils vont finir par te relâcher ! Tu n’as rien fait de mal... Non, ce n’est pas de la démence. Tu n’es pas quelqu’un de marginal ni d’asocial. Tu fais même partie des notables. Tu es un produit fini de l’acculturation aboutie et des strates d’assimilation (pas chlorophyllienne mais domienne) qui ont maté, sédimenté, compartimenté ici, là, les velléités et sursautsdedignité.
Ondiraquetuas pété les plombs. La peine ne sera pas bien lourde, à moins que...
Tu peux déjà prendre ton billet pour l’ancienne Saint-Domingue. Mais surgit la question cruciale : si, par les hasards de la Traite et du trafic triangulaire, le vaisseau négrier avait livré sa cargaison de bois d’ébène en Martinique au lieu de Saint-Domingue, le jour où y débarqua l’ancêtre esclave issu d’Afrique, les Martiniquais d’aujourd’hui auraient-ils plus d’enthousiasme pour mettre en avant et revendiquer l’origine caribéenne des Dumas ? Tu ne le sauras jamais. Et ce ne n’est sûrement pas Yeux Gris Fer qui va te répondre !
Le grand escogriffe se démène sur son clavier d’ordinateur. En cette veille des élections législatives, après la secousse lepéniste du premier tour des présidentielles et la frustration républicaine du second tour, les babylones ne cessent de beugler : " C’est politique ?! " Ils ont cru que tu faisais partie d’une bande de colleurs d’affiches. Ils radotent, en chœur, à tue-tête : " C’est politique ? " Alors toi tu pontifies ; tu répètes : " Tout est politique. "
- Ouais ! " Un pour tous, tous pour un ", c’est bien connu ! Tu nous crois nés de la dernière pluie ?
Et de s’esclaffer en parodiant, avec force mimiques ignobles, la noble devise des Mousquetaires, qui, dans ces bouches libidineuses, devient " Une pour tous, tous pour une " !
En macho cynique, Yeux Gris Fer t’aboie la phrase en pleine figure, la lippe vorace, prêt à te donner un de ces solides coups de fer dont on se dispenserait volontiers. Au cas où tu n’aurais pas capté, le cafre te gratifie d’un simulacre de sodomie plus vrai que nature, tandis que le calazaza exhibe une langue démesurée, simulant sans ambiguïté une peu ragoûtante fellation, sans doute possible ! Les blagues salaces fusent à tout va, ponctuées de " Elles pour tous, tous pour elles " et autres avatars sordides, plus obscènes les uns que les autres.
Tu sens vaguement que cela te concerne ; tu pressens que ça va être ta fête, que tu vas te faire démolir. Tout est méli-mélo chez toi, bizarre androgyne sans formes, bizarre, en gros jean sans forme. Plus rien n’est identifiable, ta race, ton sexe ni ton âge, dans la confusion de tes sangs. Arrête d’essayer de leur parler ! Impossible de communiquer ; toutes les transmissions sont brouillées. Tout est interprété de travers. Maintenant, ça va saigner, c’est clair. Ton visage est méconnaissable. La sueur t’obscurcit la vue. Ton esprit aussi est confus. Dans la confusion de tes sens, les sons également se confondent : braillent-ils qu’ils ne veulent pas perdre leur temps avec un " sale androgyne enculé " ou quelqu’un d’aussi " sale, en gros jean éculé " ? Qu’importe ! Tu ne les écoutes pas tant que cela. Toi, tu te rêvais en dalmatique de Mousquetaire, jusqu’à ce que se brisât ton rêve, au bout du petit matin, boulevard du général De Gaulle.
- Enculé de ta race ! hurle Chabin, qui a " fait " une dizaine d’années dans l’Hexagone (le 93), avant d’obtenir sa mutation pour rentrer enfin " au pays ". Il va joindre le geste à la parole ?
" Enculé de ta race " ? Tiens... Tiens... Dorénavant tout est clair. Encore que... Enculé de quelle race ? De toutes tes races, ou d’aucune. (Pas facile de s’y retrouver, dans ce pataquès de métissage !) Le bougre a quand même du mal à faire deux choses en même temps (parler, agir et penser ; tiens, ça fait trois ! Mais la troisième est facultative). L’insulte s’est réduite à : " Ta race ! " De quoi ramper à tout jamais (en plus des doucines que tu te prends sur la figure), ou ériger la superbe en principe élémentaire, mon cher Malcolm X ou Y ! Tu te redresses, tu bombes le torse...
Le chabin en bave de bonheur. XX ou XY, franchement, ce n’est pas son problème ! Va donc lui parler de chromosomes ! Il s’en tamponne. " Où il y a gènes, y a pas de plaisir ! " qu’il a bégueté. Dégoulinant de concupiscence, dégouttant de phantasmes inavouables, le gros visqueux se répand. Il gigote, carre dans son siège sa puissante carrure pataude. Cette espèce de satyre salive rien qu’à te regarder, imagine !... Ça sent mauvais... Satisfait de son trait spirituel, le faune s’arc-boute agressivement sur les pieds postérieurs de sa chaise. Grâce à cette cambrure subite, l’animal écarte, sûr de lui, deux fortes pattes fourchues, tendues sur de massives chevilles velues. Bouffi de suffisance, le poilu libidineux se délecte du spectacle de ta détresse. C’est qu’il s’en pourlèche les babines, ce vieux lubrique ! Est-ce un bout de sa chemise qui lui dresse, sous la ceinture, en relief, un ithyphalle monstrueux ? À cette vue, tu écarquilles les yeux. Puis tu détournes le regard, tes cheveux hérissés sur ta tête, de saisissement et d’horreur qu’il puisse s’agir, non d’une excroissance fortuite, inoffensive, en tissu, mais d’une terrifiante, sépulcrale et imparable érection de corps caverneux bien vivants. Face au danger, tu ne peux que rester bouche bée, proie involontairement offerte à tant de turgescence potentielle. Soudain tu surprends tout ton corps traversé de part en part par un épouvantable spasme, aussi brutal qu’irrépressible.
De derrière ses lunettes Chanel (des lunettes " de marque ", s’il vous plaît, avec les deux indispensables " C " enlacés, " As-tu vu combien c’est vendu, à la rue Lamartine ? Trois cent vingt euros, messieurs ! ", mais le m’as-tu-vu les a eues pour rien, - ou presque rien : " Rik-rak : un petit deal avec un petit dealer de crack ", il s’en est vanté tout à l’heure...), l’autre hibou barbu s’enhardit à boubouler suavement : " Hou ! Hou ! Une pour tous, toutes pour nous ! Yahou-ou-ou-ou ! ", aussitôt relayé par le chevalin longiligne, qui entre aussi dans la bacchanale : " Une pour tous ! " Ça le met en joie. Quelle ménagerie ! C’est un repaire de pervers ou quoi ? Ça devient diablement chaud, bouillant... Tu commences à avoir chaud aux fesses ! Et ça pue le bouc.
De sa main épaisse, Chabin fait taire l’autre silène hippomorphe en rut : " Faudrait pas l’effaroucher, ce petit trésor... " À tous il impose le silence ; tu appréhendes ce qu’il manigance...
Les voilà en grand émoi, ces beaux officiers bien membrés au garde-à-vous, émoustillés. (Pas protocolaire pour deux sous, leur garde-à-vous, ni tellement réglementaire !...) Ce joli monde s’encanaille en chœur, à qui mieux mieux : " Une pour tous, tous pour une ! ". Finalement, c’est leur variante favorite. Face à l’androgyne sans formes en gros jean sans forme, tous ont opté pour cette formule, sans se soucier qu’il y ait erreur sur la personne ; ça les arrange. Ils ne vont pas te la faire, la tournante ? Ils regardent trop la télé. Tu ne vas pas te faire violer sur place ? Là ce serait le comble ! À qui irais-tu te plaindre, après ? !... Tu vois d’ici le titre de France-Antilles en première page : VIOL COLLECTIF EN PLEIN HOTEL DE POLICE ! Ça se met à virer au cauchemar. Là, tu es vraiment en plein délire ! Ils te font tourner en bourrique. On cherche à abuser de toi. À te perdre dans cette solitude obsédée de présences policières. Ils sont à deux doigts de t’obliger à leur servir de femme à tous. " Un contre tous, tous contre un " : voilà ce qu’ils font de ta chère devise ! Entre deux frappements, ce qui te frappe, c’est l’invective : " Nid à sida ! " Elle te sauvera. (La peur de la contagion...)
Bénédiction ! Le nègre congo les calme. Il vient de réapparaître, te délivre des pattes de ces chiens, te prend sous sa protection, inquisitrice mais salutaire. Quelques lazzi vont encore s’aventurer çà et là au ras du sol, mais de dépit, désormais, davantage que de désir brut.
" Renard, hou !... Vous voudriez vous garder la poulette pour vous tout seul ? Ou-oustre !... " peut toujours hululer Verres Chanel... Qu’il vienne un peu te chercher !
Le plus patibulaire des bouledogues s’érige en cousin de Zorro, en deus ex machina ! D’un goupil, il n’a que le nom ; on dirait le sosie de Dumas : c’est son portrait, qu’on aurait foncé au brou de noix. (Tu l’avais trouvé sympathique, l’épicurien homme de lettres, déjà coiffé avant la lettre d’une afro à la Jimmy Hendrix, couronnant de crêpelures noires sa bonne bouille gourmande à bajoues, débonnairement négroïde.)
" Prends garde ! Renard va te croquer ! jappe Yeux gris Fer, avalant goulûment le R. Ne te fie pas à ses grands principes !
- Pourquoi a-t-il de grands principes ? C’est pour mieux te c(r)oquer, mon enfant ! " a beau insister lourdement ce chien fer de chabin, Congo revient aux choses sérieuses, si l’on peut dire, bon gré mal gré, à son corps géant défendant, nonobstant la petite idée coquine qui lui trottinait quand même obstinément dans la tête (car, quoiqu’il s’en défendît, le brave bougre eût donné cher pour connaître enfin ton sexe ; il l’aurait même gardé pour lui, pour lui tout seul, en galant homme, raffiné sous ses dehors bestiaux, contrairement à ses congénères, si tu avais consenti à le lui révéler).
" Où sont les autres ? " glapissait messire Renard. " Où est le reste de ta bande ? Tu vas répondre, voyou, ou... " hululait en écho Chabin Chanel, pour faire du zèle devant le supérieur.
Pas moyen de faire avaler à ce bestiaire infernal que tu préfères agir en solo, que si tu avais exposé le moindre de tes projets à tes amis (y compris aux plus virulents des militants), ils t’en auraient dissuadé véhémentement. Qu’il n’y a, à ta connaissance, pas une âme, en Martinique, qui puisse vibrer à l’unisson avec une ferveur identique. Mais non, tu n’as pas de complice ! Non, tu ne veux pas les vendre, les plaques, tu voulais les REMPLACER !
- Qu’est-ce que c’est que ce nouveau trafic ? éructe Yeux Gris Fer, égaré.
Il prend sa retraite l’année prochaine, heureusement ! Le pauvre n’y comprend rien à ces jeunes. Pas si jeune que ça, pourtant, contrairement aux apparences. Lorsque tu as enfin daigné communiquer ta date de naissance, de guerre lasse, après mille questions infructueuses, là aussi les flics ont dit que tu déraillais. Qu’il fallait pas déconner. D’habitude, les gens se rajeunissent... Pourquoi te vieillir d’au moins vingt ans ? " Vingt ans après... " as-tu murmuré sombrement. Yeux Gris Fer se pourlèche les babines. Tu es tombé sur des pédophiles ?
Le pit-bull ne l’a pas pris. Là, il a bien failli te boucler. Qu’est-ce qu’il y en a ! C’est la relève ? Ou ils se sont tous passé le mot qu’il y avait un drôle de phénomène au délit inusité dans leurs locaux ? Il en sort de partout ! Ils viennent tous te regarder sous le nez, ahuris de ta forme insolite de délinquance. Ces gars-là n’ont vraiment rien d’autre à faire ? Tu préfèrerais les voir acharnés à enquêter sérieusement pour savoir qui a tiré au fusil, en pleine rue, en plein jour, à Dillon, la semaine dernière. Tu aimerais mieux les voir se précipiter pour coffrer le malfrat qui est en train de trancher tranquillement la trachée tremblotante d’une vieille femme pour lui voler ses pauvres bijoux, ou se ruer chez la petite malheureuse qui vient d’appeler Police Secours, parce que son seigneur et maître va la saigner à coups de coutelas si on ne se dépêche pas. Quand vont-ils se décider ? Mais quand est-ce qu’ils vont te lâcher ?
Vingt ans après ?... Retiens-toi de faire un malheur ! Tu risques d’en prendre pour vingt ans.


Avenue du Professeur Raymond Garcin (et non avenue Dumas, hélas !), en l’an de grâce 2002.

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