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Fâme
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 Article publié le 8 janvier 2006.

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Je crois qu’en regardant du côté du féminin dans ma création, je me suis questionnée sur mon identité et sur le sexe, tout en abordant, selon moi, le fondement même du processus de création, le grand creuset des transformations, la fâme et ma Terr’, comme j’aime assez les écrire.

Au départ, j’ai longtemps fui ma féminité dans l’androgynie, en poursuivant plus une recherche sur l’être par-delà les limites du corps. Paumée et plongée dans une errance somnambule, j’ai accueilli et traduit visions, songes et cauchemars en une inter-iconographie, un langage de papiers et d’images. J’ai commencé à raconter des histoires dans mes collages en réalisant, entre autres, des livres-objet ou différents liber mutus (livres muets), qui se prolongent actuellement dans Sseferia et ses livres-monstre (« Genèse », « Agora encore », ...) avec la collaboration de François Richard, (le FR- « efer » de « Sseferia »).

Non sans fureur, j’ai retrouvé plus tard ma chair traversée durement par le viol, comme probablement beaucoup d’autres femmes. J’ai alors invoqué Lilith dans l’ombre de la fâme, sa révolte et sa justice vengeresse. Elle m’est apparue avec son double Samaël, en faisant basculer mon corps dans l’hermaphrodisme. Pendant cette période, j’ai réalisé pas mal de collages redéfinissant l’identité féminine, dont une série de Xs et plus particulièrement le « Recueil des Sorcières », un bouquin bricolé à partir d’un vieux cahier d’école de sciences naturelles, trouvé à la poubelle.

 

MarSsK » série Xs

 

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extrait du « Recueil des Sorcières »

 

Tel un vieux grimoire occulte, que l‘on consulte en vue d’opérations inavouables, le Recueil des sorcières aborde tout le corps humain, sa symbolique et ses possibles transformations, afin de renverser le vivant dans l’ordre de la pensée agissante, des sorts ; où la faune, la flore, les êtres, les ombres, imaginaires ou non, viennent s’implanter dans la chair des possédés... La possession, comme une inscription tatouée sous les replis des dermes vient ici se déplier page à page.

Le livre s’ouvre sur ses quelques lignes empruntées à Gracian, dans « Entrée du Monde », « CRISIS V ».

« C’est avec habileté, sinon sans tromperies que la nature en a usé avec l’hommepour le faire entrer dans ce monde, car elle machina de l’y jeter sans aucune espèce de connaissance afin de pévenir toute objection. (...) La nature semble l’introduire dans un jardin de Délices mais ce n’est qu’un bagne de douleurs et de larmes, d sorte que lorsqu’il ouvre enfin les yeux de l’âme découvrant trop tard le piège, il se trouve engagé sans retou... » r e r

Dans le flot d’images dont je me suis nourrie pour créer cette anatomie de la sorcellerie, j’ai pas mal pioché dans les gravures de « La Sorcière » de Jules Michelet (éd° Jean de Bonnot), l’encyclopédie Diderot et d’Alembert, l’univers de Jheronimus Bosch et de Bruegel l’Ancien, l’iconographie alchimiste, des vieux traités de peinture ou de botanique,...

 

Actuellement plus accaparée par le dessin, je laisse le trait traverser la chair, les peaux, pour traquer plutôt son sang, ses nerfs, son rythme, pour tracer ses prolongations, déceler sa forme, ses limites dans cette intériorité renversée que représente alors la page.

 

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Puis j’écris aussi, un peu. Voilà un morceau de texte assez récent, qui peut peut-être s’inscrire dans cette réflexion.

 

Tu chercheveux...

 

 (...)

- Un jour tu t’es rappelé qu’il avait ton image. Sans lui tu n’avais plus de visage... Bien plus tard, son rire interdit t’a appris à crier... Je crois qu’à ce moment, à cet instant même, tu as retrouvé le premier voile... Un frair.

- Plus loin, bien plus loin encorps, je suis la première enveloppe, celle qu’ont toutes les fâmes, la peau tendue comme un carton, comme un calque sur l’infini... Il faut balayer encore, lessiver, gratter le sol de cette gémellité pour dénicher, déterrer la lâme et l’aiguiser.

- Trancher la côte ? Cette aile d’un il. Je sens déjà apparaître la forme chevaleresque de ce mendiant aux dents pointues que la mer à transformer en galets..., en petites billes transparentes, en sable poudreux.

- Sur son visage blanchi et tanné, la vieille page du livre danse l’écriture insensée. Autour de sa tête, des marques pages effilochées sortent tout juste des cartons de coton de la couturière morte depuis on ne sait quand. Les poux dormaient ici. A côté, en-dessous de la polis, les ventres béants s’occupent à peigner les déchets quotidiens, à les éplucher. A noyer les cloques dans les degrés, à tanner le cuir et les doublures des croquants. L’ancestrale armurerie de Bosch s’attise dans leurs pointes hallucinées. La douleur recroquevillée tord les objets aussi.

- Et tu t’es promenée nue dans ce jardin des délires ?

- Tu C, tu parles de nudité ; mais je n’avais plus de portes, ni de fenêtres. Elles se sont cassées. Des poussières d’étoiles, des grains de feu, qu’effrayé on croise en se laissant aspirer par l’univers, emporté sur les draps volants. Tu C ça, si l’équivoque des -je- s’indifférencient, les corps aussi... La pudeur somatique secoue cruellement la présence échappée de l’intertexte ou de l’interterre. Pas l’errance. Dans notre jardin en délire, les corps se prêtent, se vendent ou s’échangent.

- Le viol a charcuté ta maison. Tes rideaux, la nuit, font danser des doigts, des mains et des couilles et quand la porte se ferme, tu les attends.... Tu sens leur souffle cassé sur t...

- L’oreille assommée par le poids du crâne a une respiration insensée, asexuée. Elle amplifie la chute du souffle. Je crois pouvoir mourir en fermant les yeux...

- Tu es nue dans le flux, absente à toi-même, livrée aux répugnances du rappel du corps. Tu es nue parce qu’éloignée, tendue vers tes visions hachées, colmatées de papiers déchirés.

- On ne pourra jamais hurler ce que la ville tente de gommer derrière ses affiches paranos. Jamais assez dépeindre cette sensation d’évaporation dans le caniveau. L’écartèlement entre l’attente du sac pastel et livide en travers du trottoir et l’arrogance d’une signalétique criarde qui va s’entailler le premier venu. Les contes de la Rue débordent. Ils dégueulent et ils puent la merde.

- Tu sais, j’ai pas peur de ton lit dans les égouts, ni de coucher dans ton vomir. C’est pas pire que de sentir la crasse moisie sous le tapis de bain, ni de me faire enculer par les Erynnies, assommé en purulences de foutre.Non, j’ai pas peur de dormir sur la prothèse de ton sac à dos, calfeutré dans les merdes de chien, ni de ressusciter tous les mégots mendiés aux arrêts de bus. Tout ça, c’est rien. Rien à côté d’une cuisine, où l’huile vient de s’éteindre. Rien à côté de toutes les cuisines du monde, du bruit des couverts, des tables rondes, de l’assiette pleine qui va frapper la nappe, surtout la nappe en plastique. Puis les cuvettes à dégueuler, les sacs de supermarché et l’odeur du sac poubelle vierge qu’on doit ouvrir. Non, ça peut pas être pire que toutes les odeurs intimes d’une cuisine, que la viande qu’il faut encore sournoisement achever, que son odeur de morgue...

- Punkt ! Noch-berg, ich will noch berg für perdre dir pour de vrai...

- C’est pourtant avec eux, en crevant dans leur jardin que tu as repêché la force d’être, comme par hasard. Et perdu le courage de crier ce qui brille ?

- La femme-squelette, perforée, paumée dans cet éden, cherche dans la terre sa chair. Elle cherche sa mère dans des rituels furieux, en se frottant à la boue, les phalanges écartelées entre ses inflorescences pubiennes, jusqu’à ce que palpite en elle le chaos sourd de la planète, jusqu’à ce que chaque pas claque en elle. La femme-squelette emmaillotée dans la terre sent chaque bombe exploser dans son ventre, chaque mur, fondation, forage, dalle de béton... Elle les sent s’insinuer dans sa chair argileuse. On la tord, on la creuse, on l’empoigne, on la jette et elle soupire à peine.

- Elle accueille non plus la vie dans son sexe, mais les milliers de morts quotidiens et elle tente de les nouer à d’autres envies. C’est la grande transformation de l’un en tout. C’est rien.

- Et c’est ça l’effroi sur le chemin, à ton avis ?

- La femme-squelette, elle bouffe du rouge par dépit. Du souci pour apaiser ses yeux caverneux où viennent s’éteindre les éphémères épuisés. Elle cause aux murs dans une langue d’os que seul le tuffeau, la brique et le granit traduisent. Entortillée de sous-bois, elle s’oublie. Le givre la surprend à rêver de baleines éventrées, d’une tombe à se tailler.

- Quand ses genoux tremblent en surprenant l’écho des femmes abattues, le fleuve la noie. Elle est amoureuse du fleuve. A tout jamais noyée. Elle s’était laissée prendre jadis par ses assauts.

- Dans son corps de boue, il danse à l’infini, il tressaute et se noue dans les anfractuosités de son architecture, comme une algue aux arêtes.

- La neige est venue là-dedans endormir l’angoisse des égouts. La poudre contre cet ongle qui frotte encore aux interstices de la loi...

- Et ma folie, ma schize à chercher dans le centre, dans le fleuve l’oubli, l’ancre.

- Tu voulais allumer sous le rougeoiement de son sexe des jardins où les choses pourraient enfin s’évanouir. Tu voudrais semer encore la rouille et voir s’élever des enfers leurs carcasses. Tu voudrais soulever de la chute l’objet fou pour qu’il crève enfin au zénith...

 

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