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Le paillasse de la Saint-Jean (Patrick Cintas)
Chapitre XXII

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 Article publié le 19 janvier 2014.

oOo

« Votre femme est sur le toit ! » disait l’évêque. On le voyait gesticuler derrière la baie vitrée de la bibliothèque. J’étais sur les genoux de mon père pour l’aider à transposer une partition. Une minute plus tôt, nous nous moquions de l’évêque qui fourrait son nez pointu dans un rayon chargé de cette encyclopédie qu’on ne pouvait consulter que sous la surveillance d’un clerc vaguement étranger à ce qu’il appelait des « simagrées ». La racine du mot m’enchantait. Je reconnaissais facilement la nécessité des mécanismes verbaux qu’il m’arrivait même de justifier pour l’étonner et prendre plaisir à son silence. Il occupait un vieux pupitre noir dressé avec une autre vieillerie sur une estrade dont les craquements prévenaient les visites. Le clerc levait alors une tête empoussiérée et jetait un œil agacé sur l’objet qui motivait le dérangement de sa méditation. Ou bien c’était un bruit qui provoquait ce bruissement de la surface sensible qui ne révélait que sa profondeur. Le cri de l’évêque avait dû trahir sa pensée. Le clerc paraissait une ombre debout sur l’estrade dont il était l’objet provisoire. On n’entendait pas ce que disait l’évêque. Ce devait être important puisqu’il s’adressait à nous. Ses poings martelaient la vitre. Il y avait longtemps qu’il s’attendait à ce genre de drame. Il avait prévenu mon père : il ne tolèrerait pas un scandale.

Ma mère était assise près de la table de la cuisine, tournant le dos à leur conversation. J’étais le témoin de son rapetissement. Mon père l’avait traitée de garce et l’évêque l’avait invité à mesurer son langage. L’homme était un étranger. Je l’avais trouvé simplement beau. Il ne me paraissait pas porteur de ces problèmes qui empoisonnaient notre vie quotidienne. Ma mère ne prétendit pas autre chose que l’aimer. Elle avait simplement préparé sa valise. Mon père attendait dans la cuisine. Depuis une heure, il ne buvait plus. Je sentais qu’il cherchait le moyen de rompre ce silence. L’homme était dans la rue, au volant d’une voiture. Il pleuvait doucement. Il avait ouvert un parapluie et l’avait accroché à la grille. Il surveillait l’allée par où elle arriverait si elle réussissait à échapper aux griffes de mon père. Il avait l’air tranquille. Le moteur ronronnait au rythme de la pluie.

L’évêque était venu les raisonner. Il avait jeté un œil sinistre dans la rue où l’homme attendait que tout arrive sans lui. Il avait longuement parlé de cette paresse. J’en ai longtemps retenu le texte, mais cette voix s’est fanée avec les autres fleurs du mal qui nous rongeait. Ma mère semblait les défier.

— Il n’y a pas de loi, grommelait mon père, pas de loi pour ces femmes, rien parce que je suis rien !

L’évêque n’aimait pas le scandale. Il traça plusieurs croix sur mon front :

— Va-t-en maintenant, me dit-il.

Je sortis sous la pluie. L’homme fumait une cigarette dont les volutes étaient brisées par les gouttes obliques. La vitre étant à moitié baissée, je ne voyais que le profil de son regard. Il tapotait nerveusement le volant. Le parapluie raisonnait étrangement. Je m’approchais. Je dis à l’homme :

— Elle ne viendra pas.

J’étais sous le parapluie, soumis au battement de la pluie. L’homme tourna la tête. Son regard me sidéra. Il dit, comme si je n’étais pas là pour l’entendre et assister à sa défaite d’homme :

— Je ne l’attends plus, figure te !

Il avait raison. Il oublia le parapluie. Je suis descendu le lendemain pour le décrocher et le refermer. Le clerc l’a rangé avec les autres parapluies perdus. Le lendemain, j’en ai perdu la description qui le différenciait des autres parapluies. Le clerc avait surpris cette méditation. D’un doigt expert, il désigna le parapluie que ma mémoire venait de perdre pour sans doute ne plus se souvenir de ce qu’il m’avait inspiré. Le clerc aimait mes yeux toujours sujets à ces effondrements. Il ne pouvait plus chercher à me consoler en me répétant qu’il ne s’était rien passé, au fond. Ses propres yeux étaient porteurs de la même angoisse, mais je ne lui demandai pas d’éclairer ma lanterne, ce qu’il eût fait de bonne grâce, je suppose. L’homme ne revint pas.

Ma mère paraissait convaincue d’avoir été sur le point de commettre une faute irréparable. C’est cet inéluctable qui n’était pas arrivé. Il n’avait pas pris corps et mon esprit en construisait l’abstraction chasseresse. Mon père passait son temps à archiver de vieilles mélodies et des psaumes oubliés si le gardiennage du palais ne le sollicitait plus. Ma mère écrivait des lettres et ne les expédiait pas. Ce qui me chagrinait, ce n’était pas tant de n’avoir pas eu l’occasion d’approfondir ma relation à l’homme qu’elle n’avait pas suivi finalement, que de ne connaître aucune semblable relation à ce père qui m’épouvantait en cas de délire et que je trouvais le plus charmant des hommes quand il s’agissait pour lui de me convaincre de la prépondérance de la musique sur tous les autres arts.

Je cherchais cette femme parmi les visiteuses toujours alanguies du palais. Elles arrivaient presque à bout de souffle parce que l’autocar les avait laissées sur le môle dont la terre rouge maculait leur chaussures. Je les suivais pour les imaginer. Mon père était indifférent à ces variations. Le clerc, lui, respectait ces silences. Et ma mère préparait en secret d’autres voyages. Pouvait-il s’agir du même homme ? Elle aimait la beauté de ses mains et elle en parlait si mon père était trop ivre pour l’entendre. Je l’ai vue pleurer, assise dans l’escalier de la tour, et répéter inlassablement son regret de ne pas avoir trouvé la force. Elle devait tout savoir de cette force. Le chemin traversait une douleur infinie. L’homme devenait idéal. Elle avait ce style désarmant au moment d’être embrassée. Mais la tendresse ne durait pas. Ses mains devenaient exigeantes et perverses. Il y a toujours eu cette distance.

Mon regard la tourmentait. Elle en attribuait la tristesse à une hérédité qui n’avait pas de sens pour moi. Ce pays me paraissait tellement improbable, mais si nous en venions, pourquoi cette trace intime qui l’éloignait de mes désirs ? Les livres ne m’apprenaient rien, d’autant qu’il fallait d’abord poser la question au clerc. Il réfléchissait en marmonnant les épisodes de ma question, puis le titre du livre lui venait à l’esprit et il en prononçait l’accumulation. Voyons si c’est de ton âge. Il préférait les illustrations, les cartes, les graphiques et les commentaires explicatifs. Il se méfiait de la fiction comme des chiens et il redoutait les effets du sens figuré sur mon esprit enclin à la paresse. C’était le seul point commun, cette paresse, et je lui consacrais le meilleur de mon temps, malgré les violences qu’il exerçait sur mon corps avec l’approbation de mon père.

Ma mère était plus critique, mais il ne lui est jamais arrivée d’aller au bout de sa pensée. Ces lettres qu’elle écrivait pour ne pas l’oublier témoignaient aussi de sa faiblesse. Mon père ne força jamais ce tiroir qui contenait toute la matière de sa défaite. Je le voyais mal se livrer à ces épanchements, ni même en détruire les mots qui ne pouvaient être qu’un reflet à la surface de ce qui ne manquerait pas d’arriver s’il franchissait cette limite imaginée par ma mère qui résistait encore parce que sa folie n’avait pas atteint le point de non retour. Je n’en savais rien. Je craignais ce malheur, mais il ne me détruisait pas, au contraire. Je me suis surpris plus d’une fois à revendiquer la paternité de ces recommencements, mais l’homme était fictif, reconstruit d’après ce que j’en savais et imaginé à la limite de mon propre reflet.

Il m’a manqué un confident. Mon frère ne pouvait pas jouer ce rôle. Sa vie était ailleurs, sur le chemin de l’école, dans la cour de l’école, ailleurs, peut-être plus loin que la rivière qui inspirait ses aventures mentales. S’il exprimait cet écœurement, c’est parce qu’il en nourrissait sa fièvre. Je ne l’ai jamais vu au cœur du drame, ni en valet ni en maître de cette enfance qu’il n’évoque aujourd’hui que pour la renier.

Il était allé pêcher ce jour-là. Il se postait dans les saules et il aimait cette pluie molle et infinie. Il était le plus souvent seul. Mon père accaparait mon esprit. Ces jours de pluie me suffoquent. Il massait mes mains parce qu’elles étaient le bien par lequel je pouvais commencer à construire le réalité de son rêve. Dans la cour du palais, ces jours de pluie, nous sommes sous le couvert de la cour du palais. Mon père manipule des partitions annotées depuis ce temps où mes mains ont joué avec les registres compris une bonne fois pour toutes. L’évêque gesticulait comme un pantin. Le clerc était son ombre. Le nombre des livres infini. La profondeur de champ, vertige à l’entrée du labyrinthe. Et ma mère sur le toit. Elle parlait, mais c’est la pluie qu’on entendait.

Pendant une minute, j’ai voulu imaginer ce qu’aurait été sa vie si elle avait choisi de suivre cet homme. Le bonheur était la seule conclusion. Mais le corps, qui tombait comme un oiseau sur une proie fascinée, était en train de se désarticuler sur la corniche et les tuiles éclatèrent au milieu de la cour. Cet éparpillement était le prédateur de mon silence. La haie vola en éclats. La gargouille avait déchiré le corps à cause d’une langue grotesque. Elle semblait se détacher lentement de l’angle où elle épouvantait le ciel. Le jet d’eau ne sortait plus de sa gueule immonde. La pierre oscillait sous la pression de l’eau qui clapotait dans la rigole. Le corps était ouvert comme une fleur. Mon père s’était agenouillé. L’homme m’est apparu. Il ne ressentait rien. Je ne pouvais pas le haïr. Il avait toujours eu raison. La pluie était chaude. La main du clerc barbouillait mon visage. Il m’étranglait doucement. Son paletot avait l’odeur des murs. Là haut, le ciel s’éclaircissait. La gargouille glissa lentement sur la corniche et la bibliothèque dégringola d’un coup. Le clerc poussa un cri aigu. Le moine n’avait pas bougé. Il semblait désespéré. Mais il ne pleuvait plus. Le bonheur ne dure pas.

On m’a attaché à mon lit. Une main tremblante introduisait des aliments dans ma bouche. Le bonheur était fragile. J’ai vécu des mois sous l’effet de cette fièvre. Pendant ce temps, je n’ai rien appris du bonheur détruit. L’homme m’apparaissait. C’était comme un rêve. Je n’y pouvais rien. Le bonheur se mettait à exister et je me disais que ma mère avait encore une chance. Mais elle ne partait pas. L’homme ne semblait plus l’attendre. Et l’hallucination devenait intolérable. Mon frère revenait de la rivière. Il remontait l’escalier et une nonne diaphane recevait l’aumône d’une truite qui était une preuve d’amour. Mon père observait le tremblement de mes mains.

— Ces mains ? dit Constance.

L’Américain n’était rien pour nous. Le bonheur de Cecilia ne nous inspirait pas. Il en était tout autrement de Constance. Nous l’entourions de notre amour. C’est le bonheur d’une femme qui ne s’épanouira plus. J’avais peut-être raconté mon histoire. L’été se finissait et nous n’avions pas trouvé une seule raison de ne plus rien nous cacher. Le silence est l’or de ce temps qui n’émerveille plus personne.

 

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