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Le paillasse de la Saint-Jean (Patrick Cintas)
Chapitre XX

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 Article publié le 5 janvier 2014.

oOo

Constance était stérile. Antoine avait rêvé de cet enfant puis il s’était résigné. Et Constance s’était mise à penser à un enfant d’un autre sang. Mais les enfants de sans-logis étaient aussi inaccessibles que les autres. Elle renonça vite à ces délations.

Elle a eu l’idée d’aménager les granges. L’idée m’a tout de suite parue absurde, mais elle donnait un sens à une acquisition qui n’était que le produit de mon incohérence vitale. Le projet n’a pas eu de suite. Les granges sont demeurées en ruine et Constance n’a plus parlé des enfants ni de la passion qu’ils lui inspirent. On louait si facilement la pédagogue et on ne s’étonnait plus qu’elle finît toujours pour avoir raison.

La mort de Coco lui inspira des sentiments qu’elle n’eut pas l’occasion de partager parce que les enfants étaient en vacances. Antoine était trop préoccupé par la construction de la maison du Bois-gentil, d’autant que l’Espagnol était menacé de dépression nerveuse et que les travaux n’avançaient plus. Il parlait moins du noyé dont l’identité était encore une énigme. L’enquête progressait, nous disait-on. Les parents de Coco furent durement interrogés, mais ils ne savaient rien. Quelqu’un les avait vus en compagnie d’un autre vagabond et il aurait juré que c’était le noyé dont il n’oublierait pas le profil d’algues et de boue. Il y eut d’autres évanouissements, mais ils ne révélaient rien.

Antoine, qui avait aidé à sortir le corps de cette vase infâme, revint de la préfecture sans les réponses qu’on attendait de lui. Pendant les jours qui suivirent la « découverte macabre », il se tint à l’écart, soucieux de remettre l’Espagnol à un travail qui paraissait l’épouvanter maintenant. Le camion est resté deux jours dans la position où on l’avait trouvé avec l’Espagnol effondré sur le volant et, plus loin, sur la chaussée, le cadavre de Coco qui pissait un sang étrangement transparent. Maintenant, la sciure avait absorbé ces fluides.

Des oiseaux becquetaient des mottes noires. Personne n’avait songé à nettoyer la jante où ce qui paraissait nettement encéphalique avait l’aspect d’un oubli, masque d’angoisse. En amont de l’écluse nº 2, on pouvait les voir enquêter et échanger leurs idées sur le sujet. On ne s’approchait pas. Ils mangeaient au café et ne se mêlaient à nos conversations que dans l’espoir de nous tirer les vers du nez.

Un jour, à midi, l’Espagnol se résolut enfin à mettre le feu aux mines dont l’explosion souleva un nuage de paille et de branches au-dessus du Bois-gentil. Les policiers sont des rats. L’Espagnol les toisa du fond du trou où la poussière prenait le temps de retomber. La roche avait été pulvérisée. Il montra la brèche noire qu’il ne s’était pas attendu à trouver. Antoine se précipita dans le trou. Les policiers observaient la scène en silence.

Antoine jurait et bousculait l’Espagnol qui venait de perdre son travail. Antoine s’introduisit dans la brèche.

— Il y a de l’eau, dit-il.

L’Espagnol alluma la torche.

— C’est une grotte, dit-il.

Les policiers se penchaient au bord du trou. La brèche s’étendait sur la longueur de la diagonale. Antoine n’était plus visible. On n’entendait que l’écho de sa voix. Il paraissait émerveillé. L’Espagnol vit alors comment les policiers installèrent une échelle pour accéder au fond du trou. Il les vit descendre et secouer leur habit. La poussière leur jouait des tours. Ils s’approchèrent.

— Une grotte ? fit l’un d’eux.

L’Espagnol haussa les épaules. Ses yeux étaient encore marqués par la lutte qu’il venait de livrer contre le désespoir, mais il paraissait serein maintenant et ses mains étaient prises d’un tremblement révélateur d’une nouvelle passion. Antoine apparut dans un rayon de lumière.

— C’est fantastique, dit-il.

L’Espagnol voulait le rejoindre, mais un policier le retenait par le bras.

— Personne ne connaissait l’existence de cette grotte ? dit-il.

L’Espagnol dit :

— Il ne construira pas la maison.

Antoine remonta :

— Tout le monde dehors, dit-il, l’endroit n’est pas sûr.

Il jeta un regard perplexe sur l’échelle.

— Après vous, fit-il.

Les policiers hésitaient. Antoine leur tendit la torche.

— À vos risques et périls, dit-il. Mais ne touchez à rien !

— Ce ne sera pas nécessaire, dit l’un des policiers, je crois qu’on ferait bien de sortir tous de là.

Ils laissèrent un gendarme de faction au bord du trou. Il plaisantait les curieux qui arpentaient la rue du Bois-gentil. Il ne savait rien à propos du trésor mais on pouvait légitimement se demander s’il n’y avait pas une relation entre cette grotte et le noyé du Fournels. La conversation allait bon train.

J’avais découvert un trou fileté sur la face interne de l’œil de verre et je ne pouvais pas m’empêcher d’en rechercher l’utilité. Ces raisonnements occupaient mon esprit. Si j’avais été au bout de ma pensée, j’aurais fini par trouver la chaîne d’or au cou de la vagabonde sourde et muette et elle m’aurait laissé m’abandonner à la contemplation de ce filetage nécessaire sans doute soudé à un anneau coulissant sur les anneaux de la chaîne comme je me l’étais toujours imaginé. Ces douleurs sont atroces, au point de rencontre de la mémoire et du désir. J’écoutai l’histoire de la grotte sans y croire.

Antoine était chez lui, au téléphone, à la recherche d’un correspondant dont la tâche était assez mal définie selon la confidence d’un fonctionnaire de la préfecture qui avait été pressenti. Ses arguments s’accumulaient dans l’esprit d’Antoine qui ne savait plus vraiment ce qu’il venait de découvrir. Il devenait moins clair, et donc moins convainquant. Il raccrocha et sortit.

En passant devant le trou, le gendarme lui demanda si une relève était prévue. L’Espagnol ricana. Il marchait devant Antoine qui semblait le suivre. J’étais assis à la terrasse du café et je parlais de l’œil. Quelqu’un de mon âge se souvenait vaguement de l’histoire. Il ne se souvenait pas de moi. Il avait taquiné le gardien du palais épiscopal, comme tous les enfants.

— J’étais l’un d’eux, affirmai-je.

La grille est un alignement de lances aux hampes noires et parallèles. Nous jouions du côté de la rue. Cette cour était interdite. Quand le gardien s’amenait pour vérifier la fermeture du portail, les enfants se moquaient cruellement de sa jambe folle et on les entendait courir sur le pavé vers le môle où ils se dispersaient. J’exhibai l’œil, prenant soin de ne pas en révéler l’attache inexplicable. L’Espagnol traversait la place, suivi d’Antoine.

Ils s’engagèrent ensemble sur le chemin derrière l’église.

— Agnès doit savoir quelque chose, dit quelqu’un.

Je le regardai sans comprendre.

— Cette rue est maudite, dis-je.

L’été, le forgeron et ma femme s’en donnaient à cœur joie. Quel silence, cette attente ! Je renonçai à les convaincre de ne pas s’en tenir à la surface des choses qui n’est qu’une apparence. Dans le miroir, j’avais l’air de ce que j’étais, et je me haïssais. On ne m’écoutait plus. Le lendemain, j’ai appris que si l’Espagnol était bien allé chez Agnès où il avait une chambre, Antoine ne l’avait pas suivi jusqu’au bout de ce chemin. Il s’était arrêté une bonne demi-heure au niveau de l’écluse, mais sans se montrer. Ensuite, il était revenu à l’endroit où l’Américain était mort parce qu’il lui avait fracassé le crâne avec un tube d’acier qu’il avait trouvé dans les environs du moulin. Il s’était montré parfaitement lâche et n’avait pas affronté sa victime. Il avait fait preuve d’un opportunisme qui était un vieux compagnon de voyage sur lequel il pouvait toujours compter.

L’Américain venait de laisser Constance sur le chemin. Ils s’étaient embrassés et elle lui avait montré en riant leur reflet à la surface du canal. Elle s’était éloignée sans se retourner, se contentant de secouer son foulard dans l’air acide. Il avait attendu de la perdre de vue. Antoine était encore au moulin. Il avait trouvé le tube d’acier en même temps qu’elle détachait ses lèvres en soupirant. Antoine avait remarqué la caresse obscène, ombre discrète. L’image de cette main commença à l’obséder. Il attendit. Il était fiévreux. Il aurait préféré crier son désespoir plutôt que de supporter cette attente. L’Américain coupait par le bois d’acacias. Antoine se détendit comme un ressort. Il grimpa les escaliers de la passerelle sans provoquer les habituelles vibrations des poutres d’acier. Sur l’autre rive, il se dénuda et cacha ses vêtements sous les marches qu’il venait de descendre en animal. Cette nudité augmenta sa conviction. Il courut à la limite des fougères en espérant ne pas être vu par quelqu’un qui sortirait du bourg juste à ce moment-là. Il entra dans le bois d’acacias. Le soleil se couchait. Il s’accroupit derrière une roche jaune qui est le premier repère de son aventure. Il n’avait pas de temps à perdre en réflexion. Cecilia était partie depuis deux jours. L’Américain avait prévu de s’en aller le lendemain à la première heure. Constance s’était couchée dans mon lit, se dit Antoine. Qu’il disparaisse plus tôt ne changera rien à cette indifférence. Je peux le tuer. Le bois était plongé dans une obscurité faite de transparences et d’incohérences vite résolues. L’Américain marchait vite. Il cherchait à rejoindre la route. Son sens de l’orientation laissait à désirer. Il perdait du temps. Il ferait nuit quand le hasard le mettrait sur le chemin du Bois-gentil. Antoine tentait de mesurer ce temps. Était-ce le temps nécessaire pour casser la tête de l’Américain ? Il faudrait ensuite traîner le corps jusqu’au canal, le lester, le balancer dans l’eau noire de l’écluse nº 1 et attendre le moment favorable pour revenir au Fournels. C’est ce qui arriva.

Ses habits avaient absorbé l’humidité écœurante du canal. Il s’habilla sans hâte. Personne ne le surprendrait sur le chemin à cette heure. Constance le retrouva au bout de l’allée où il méditait. Elle reconnut cette humidité et la lui reprocha. Il n’y avait pas de lumière dans la maison de Cecilia et les fenêtres étaient ouvertes. Antoine frémit. Il regarda Constance s’approcher de la clôture. Il lui sembla distinguer l’ombre de l’Américain de l’autre côté du jardin où le parasol était resté ouvert. D’habitude, à cette heure-là, il lisait à la lumière d’une lampe-tempête et elle pouvait voir Cecilia qui dormait sur le canapé du salon. Elle cligna les yeux pour tenter d’entrer dans cette ombre qui était tout ce qui restait de lui après un printemps d’amour secret parfaitement exploré. L’Espagnol la faisait chanter. L’Américain n’en savait rien. Il reviendrait à l’automne et tout aurait changé à cause d’une petite erreur.

L’Espagnol avait été clair. Il lui avait montré les gros plans de ses jambes dans la robe soulevée. Elle avait déchiré la photo en pleurant. L’Espagnol n’avait encore rien exigé. Il se contentait de lui rappeler son pouvoir. L’Américain l’aurait tué. Elle aimait ces mains puissantes. C’était un créateur. Il aimait que la matière lui résistât aussi longtemps qu’elle lui révélait son génie. Et elle le croyait encore à sa portée, là, dans l’ombre fausse d’un parasol où il ne pensait peut-être plus à elle. Une goutte de sueur descendit lentement le long de son dos. L’Espagnol pouvait parler après tout. Ce n’était plus important. Mais il s’appliquerait plutôt à la montrer sur le fil du plaisir, telle qu’il avait su l’immortaliser. Le cri n’était plus possible. Elle revint vers Antoine. Il avait l’air d’une statue.

 

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