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Madame Rachilde homme de lettres et reine des décadents
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 Article publié le 7 janvier 2006.

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Madame Rachilde
homme de lettres et reine des décadents
Benoît PIVERT
Tous les ingrédients de l’univers rachildien sont présents dès ce premier roman qui fit grand bruit lors de sa sortie : l’héroïne sera désormais le plus souvent une femme qui refuse l’asservissement au mâle et déploie des trésors de perversité cérébrale pour plonger au fond du gouffre afin d’y trouver du nouveau...

Rares sont les écrivains qui eurent l’heur d’échapper aux foudres littéraires de Léon Bloy, auteur des Propos d’un entrepreneur de démolitions[1]. Rachilde est de ceux-là. Mieux, elle peut s’enorgueillir d’avoir reçu les hommages de l’intraitable critique. Faut-il y voir la marque de la sympathie née d’une commune ascendance périgourdine ou bien plutôt l’estime d’un rebelle pour l’un des esprits les plus libres de son temps, auteur d’ouvrage aux titres aussi sulfureux que La marquise de Sade[2] ou L’heure sexuelle[3]. L’admiration de Léon Bloy n’a pourtant pas permis à l’écrivain d’échapper à l’injustice de la postérité. Sans doute Rachilde eut-elle grand tort de prendre parti contre Dreyfus et de se laisser aller à écrire Pourquoi je ne suis pas féministe[4]. Dans l’univers des lettres, davantage encore que devant le tribunal de l’histoire, il y a des crimes qui ne pardonnent pas. Pourtant, à l’heure où la mode est aux gender studies [5]et à la réflexion sur l’identité littéraire et sexuelle, il semble urgent de redécouvrir l’itinéraire hors du commun d’une femme dont l’œuvre, admirée d’Oscar Wilde, de Louis II de Bavière et Kafka, est là pour rappeler qu’en littérature pas plus que dans la vie la transgression n’est l’apanage de l’homme.

 

Faut-il invoquer les planètes pour éclairer la personnalité hors norme de cette femme née un 11 février 1860 qui semble s’être ingéniée à donner raison aux astrologues[6], lesquels décrivent ainsi la native du Verseau : « résolument non conformiste et quelque peu excentrique, elle passe pour une « douce toquée », victime de l’incompréhension des esprits bourgeois[7] ». Conrad Moriquand[8] complète ainsi ce portrait : « insurgée sur tous les plans, nature cérébrale, qui se guide uniquement par les sentiments, en marge de tous les conformismes. Idéal très élevé en dépit du désordre de l’existence ». Il conviendra de se souvenir de ces lignes lorsque l’on abordera l’œuvre de l’écrivain.

Pour comprendre qui fut Rachilde née Marguerite Eymery, on peut encore avancer l’hypothèse de l’atavisme. La femme qui distribuait dans les salons des cartes de visite portant la mention « Rachilde, homme de lettres » n’avait-t-elle pas hérité quelque chose de cet ancêtre, chanoine de la cathédrale Saint-Font à Périgueux qui, sous la Terreur, avait jeté le froc aux orties pour faire un mariage d’amour ? Longtemps, les paysans du Périgord demeurèrent persuadés qu’il se transformait toutes les nuits de la Chandeleur en loup-garou errant dans la campagne et Rachilde qui n’était pas sans savoir que la malédiction couvre cinq générations fit du loup-garou le symbole de ce qu’elle aspirait à devenir : une femme qui ne fût pas une simple mortelle. Mais comme nous l’a enseigné la psychanalyse, c’est probablement vers l’enfance qu’il convient de se tourner pour comprendre l’adulte. Nul doute que les premières années passées au côté d’un père vivant dans le regret que la jeune Marguerite ne fût pas un garçon laissèrent une empreinte durable et firent naître les premières interrogations sur la question du genre et d’une supériorité d’un sexe sur l’autre. Ajoutons à cela une enfance solitaire entre ce père, le colonel Eymery, exclusivement passionné par la chasse et ses chiens, et une mère s’enfonçant peu à peu dans la schizophrénie à force de ressasser au fond du Périgord le naufrage d’une vie qu’elle avait rêvée parisienne et grisante ; on comprend mieux dès lors que la jeune Marguerite, abandonnée à elle-même se soit réfugiée dans l’impressionnante bibliothèque de son grand-père et ait découvert à 15 ans, sans doute avec une préjudiciable précocité, l’univers du marquis de Sade où la chair est inlassablement malmenée, triturée, torturée sous l’effet d’une imagination insatiable. Voltaire et son anticléricalisme furent une autre révélation. Peut-être inspirée par l’irrévérence de ses lectures voltairiennes, la jeune Marguerite Eymery se mit en tête de rédiger une interview du diable dans les rues de Périgueux. Il fallait à une jeune fille de dix-sept ans un fier culot pour oser s’attaquer à un pareil sujet. L’article fut publié par l’Echo de la Dordogne[9], comme le prologue d’une carrière à venir placée sous le signe d’une audace qui ne se démentirait plus.

De l’audace, il en fallait aussi pour quitter la province à 18 ans et entreprendre de conquérir Paris sous le pseudonyme de Rachilde, nom d’un gentilhomme suédois du XVIème siècle dont Marguerite Eymery avait, au cours d’une séance de spiritisme, « fait la connaissance » par table tournante interposée - ce qui devait faire dire plus tard à sa mère qu’elle était possédée. Le choix du pseudonyme est plus révélateur qu’il n’y paraît, choix d’un nom d’homme par une jeune fille dont le père aurait aimé qu’elle fût un garçon, qui, enfant, implorait Dieu pour qu’il la fît changer de sexe et qui n’allait cesser de mettre en scène l’ambiguïté des genres. Le choix de ce pseudonyme ne fut qu’une des premières excentricités de la jeune femme de lettres qui, pour décourager les ardeurs masculines et faciliter ses déplacements de journaliste, demanda bientôt à la préfecture de police de Paris l’autorisation de s’habiller en homme, se coupa les cheveux et fit cadeau de sa chevelure à un décadent fortuné au service du tsar de Russie. C’est à cette même époque, au début des années 1880, que Rachilde commença à fréquenter la bohême littéraire, les excentriques du moment, au nombre desquels l’écrivain homosexuel Jean Lorrain. A la suite de Voltaire, elle devint, en compagnie de Verlaine, une assidue du café Procope, fréquenta Villiers de l’Isle Adam dans les cafés du boulevard Saint-Germain où les esprits échauffés échangeaient des verdicts littéraires qui tournaient parfois au pugilat. C’est ainsi qu’un jour, Rachilde, surnommée alors « la reine des décadents », administra une gifle vigoureuse à Jean Moréas qui s’était avisé de traîner dans la boue le nom de Victor Hugo. Plus retentissante que cette gifle fut en 1884 la publication de Monsieur Vénus[10] que d’aucuns considéreront comme le grand œuvre de Rachilde, qualifiant toutes les productions ultérieures de pâles copies de ce premier succès. L’héroïne porte - procédé très rachildien, fidèle au pseudonyme de l’auteur - le prénom ambigu de Raoule et un nom, de Vénérande, qui suggère tant la vénération que le vénéneux. Et c’est à cette vénération vénéneuse que finit par succomber le personnage masculin de Jacques Silvert. La belle Raoule est venue commander à cet ouvrier fleuriste un déguisement de nymphe des eaux. Troublée par son physique androgyne, elle décide de l’entretenir. Il ne sera pas son amant mais sa maîtresse car elle a résolu de se travestir en homme et de faire de lui une femme qu’elle humilie. L’unique jouissance qu’elle tire de cette aventure tient aux souffrances qu’elle inflige et aux perversions de plus en plus raffinées nées d’une imagination débridée. Elle jouit d’entendre Jacques la supplier de ne plus l’humilier, jouit de le voir se faire battre par l’un de ses prétendants, de le fouetter et de planter ses ongles dans ses chairs à vif : « D’un geste violent, elle arracha les bandes de batiste qu’elle avait roulées autour du corps sacré de son éphèbe, elle mordit ses chairs marbrées, les pressa à pleines mains, les égratigna de ses ongles effilés. Ce fut une défloration complète de ces beautés merveilleuses qui l’avaient, jadis, fait s’extasier dans un bonheur mystique[11]. » Elle finira par le faire mourir après l’avoir précipité dans la folie.

Tous les ingrédients de l’univers rachildien sont présents dès ce premier roman qui fit grand bruit lors de sa sortie : l’héroïne sera désormais le plus souvent une femme qui refuse l’asservissement au mâle et déploie des trésors de perversité cérébrale pour plonger au fond du gouffre afin d’y trouver du nouveau, comme si Rachilde n’avait jamais oublié que son père avait tenté de la marier à l’un de ses officiers, comme s’il lui fallait venger sa mère, obligée de suivre le colonel Eymery de garnison en garnison et de se consumer dans l’ennui.

On peut se demander si un livre signé de la main d’un homme eût causé un scandale aussi grand. Il est probable que dans un monde des lettres majoritairement masculin une telle intrigue ne pouvait que susciter un tollé, lequel n’était sans doute que l’expression des angoisses des lecteurs masculins devant leur propre vulnérabilité face à des Raoule de Vénérande encore plus menaçantes par leur réalité. Le scandale fut durable. D’ « obscène » à « pornographe », Rachilde se vit décerner les épithètes les moins flatteuses. Le parquet de Bruxelles, ville de l’éditeur, fit procéder à la saisie de l’ouvrage. Pour son goût des fleurs du mal, Rachilde se vit surnommer par Barrès, dans un nouveau mélange des genres, Mademoiselle Baudelaire. Avec un flair certain, Rachilde avait trouvé une veine en flattant le goût du public fin de siècle pour le scabreux et le sulfureux, la surenchère dans la perversité, l’amoralité et les errements inavouables. On spécula beaucoup sur ses mœurs. Se souvenant de cette époque, elle notera plus tard « qu’on l’accusa d’aimer les hommes, les femmes, les chiens, les chats et les cochers de fiacre »[12].

La publication de Monsieur Vénus n’empêcha toutefois pas Rachilde, après une passion sans retour pour l’écrivain Catulle Mendès, de convoler en 1889 en justes noces avec le jeune Alfred Vallette, rencontré au bal, futur auteur de Monsieur Babylas. La même année, Vallette, Rachilde et quelques autres, parmi lesquels Jean Lorrain et Maurice Barrès, ressuscitèrent le Mercure de France, originellement Mercure galant, fondé en 1672 par Donneau de Visé puis tombé en déshérence au début du XIXème siècle. Rachilde se vit attribuer la responsabilité de la critique littéraire, fonction dans laquelle elle se distingua pendant plusieurs décennies (1897 - 1925). La direction conjointe du Mercure de France aux côtés de Vallette et la notoriété croissante de la revue furent pour Rachilde l’occasion d’étoffer les réceptions qu’elle donnait depuis quelques années le mardi soir dans le quartier latin. C’est ainsi que les soirées du mardi devinrent les « mardis du Mercure » courus par tout ce que le Paris littéraire de l’époque comptait de jeunes espoirs, d’esprits originaux et de curiosités. A travers le salon de Maurice de Saulérian dans Le Mordu. Mœurs littéraires, Rachilde livre un tableau de ses propres réceptions : « De dix heures à minuit défilaient des jeunes, une originale réunion de tous les doubleurs d’étapes de l’époque, les singuliers, les énervés, les délicats, les monomanes, les maladifs. Saulérian avait l’horreur de la banalité poussée jusqu’à la prédilection pour les monstres[13]. »

Le goût de Rachilde pour les excentriques n’avait donc pâti ni de son mariage avec Vallette ni de la naissance de leur fille unique Gabrielle en 1890 comme en témoignent également ses sorties coutumières dans le milieu des femmes de lettres lesbiennes de l’époque, ainsi le salon de Nathalie Barney. Il semble à ce sujet que dans son Histoire de l’homosexualité en Europe Florence Tamagne ait confondu les fréquentations de Rachilde et son orientation sexuelle[14], confusion qui mérite d’être soulignée car chez Rachilde, l’anticonformisme fut avant tout une attitude intellectuelle. Sa propre vie ne connaissait pas les « dérèglements » de ses personnages dans la mesure où elle ne versait dans aucun excès, ni dans l’alcool, ni dans la drogue et moins encore dans l’ivresse de la chair. En ce sens, elle fut à l’intérieur même du décadentisme une décadente marginale puisqu’elle ne cultivait que par l’esprit ces dérèglements raffinés que les autres mettaient en pratique. Cela n’empêcha pas la bourgeoise excentrique de fréquenter jusqu’à un âge avancé les dancings où elle aimait être entourée d’une cour de jeunes éphèbes au charme équivoque et où elle s’épanouissait comme une fleur au milieu des gigolos, des quinquagénaires en quête de chair fraîche et des travestis fardés. C’est peut-être dans une histoire d’amour tardive - qui inspira entre autre le roman Mon étrange plaisir (1946)[15]- que la réalité faillit rattraper la fiction rachildienne. A soixante-dix ans passés, Rachilde s’enticha - alors que son mari était encore vivant - d’un rastaquouère roumain faisant profession de danseur turc, Joan Nicolescou rebaptisé Nel Haroun. Le jeune Roumain, habile manipulateur, fit manifestement tourner la tête, en d’autres temps plus solide, de Rachilde, laquelle se laissa entraîner sous le coup de la passion dans des dépenses et des interventions inconsidérées. Difficile de dire toutefois si la passion fut également charnelle. Apparemment Rachilde avait fini par voir clair dans les malversations du séducteur et par se protéger comme l’incline à penser cette lettre du 1er octobre 1936 : « Je suis à la fin de ma vie et j’ai gardé le goût du risque. Ce serait absolument ridicule si j’étais une femme ordinaire mais, vous le savez, je n’ai aucune de leurs faiblesses et pas même un seul de leurs instincts primordiaux. Je n’aime pas les hommes, ni d’une façon ni d’une autre. Je ne suis guère capable que d’une camaraderie sincère et d’une suite d’idées dans cette camaraderie[16] ». Si l’on ajoute à cette blessure, la perte de son mari et la survenue de la seconde Guerre mondiale, on comprend mieux l’angoisse qui transparaît à travers le titre d’un livre de souvenirs publié en 1942, Face à la peur[17]. Paradoxe pour cette femme qui avait été toute sa vie des plus entourées mais aussi lourd tribut payé à une longévité peu commune, la mort vint en 1953 surprendre Rachilde à 93 ans dans une profonde solitude. Rachilde n’avait plus pour compagnes fidèles que ses souris blanches, gardées jusque dans l’exode en souvenir de son enfance où, abandonnée à elle-même, elle hébergeait dans sa chambre une chouette et une couleuvre, ayant pris le parti de « tous les animaux que les humains ont qualifiés d’immondes, les rats, les souris, les bêtes déclarées nuisibles et qui le sont, en effet, mais certainement bien moins que l’homme[18]. » 

 

Ce n’est toutefois pas cet anticonformisme au quotidien qui justifie l’attribution à Rachilde d’une place à part dans la littérature, et plus particulièrement dans une étude de la création littéraire féminine. En effet, chaque époque a ses excentriques et les seules extravagances ne suffisent pas à entrer dans l’histoire. Ce qui fait, en revanche, que l’œuvre de Rachilde constitue un tournant, c’est que depuis Monsieur Vénus en passant par Madame de Lydone, assassin[19] ou encore la Marquise de Sade[20] et ces autres romans sur lesquels nous allons maintenant nous attarder, Rachilde a prouvé qu’il n’existait pas une imagination masculine spécifique qui, plus cérébrale, serait seule capable de toutes les audaces, de briser tous les tabous et notamment de s’aventurer sur le terrain littéraire de la sexualité. Rachilde a réfuté l’idée d’une femme tributaire d’une sensibilité qui la condamnerait à ne s’exprimer qu’à travers des romans d’amour heureux ou malheureux, des vers élégiaques ou des revendications de bas-bleu. Et il fallait une fois encore de l’audace pour penser ainsi car les productions littéraires antérieures et contemporaines étaient propres à conforter les pires clichés, entre les vers mélancoliques d’une Anna de Noailles ou le féminisme militant d’une Marcelle Tinayre. Il convient également de ne pas oublier la chape de plomb que le catholicisme bien-pensant faisait peser sur la littérature de la fin du XIXème et du début du XXème siècle. Dans son journal intitulé Le vieux de la montagne, Léon Bloy en donne un aperçu en citant un extrait de Romans à lire et romans à proscrire (1905) de l’abbé Louis Bethléem. Barbey d’Aurevilly y est décrié comme « hystérique, sadique et surtout diabolique », Balzac ne s’en sort pas mieux avec un Père Goriot « fangeux », Flaubert y est déclaré « éblouissant mais pervers », quant à Victor Hugo, « la lecture de ses œuvres complètes ne peut être conseillée qu’aux personnes d’âge mûr et pour des raisons sérieuses ». Les seules femmes dont la lecture soit recommandable ont pour noms Claire de Chandeneux, Gui de Chantepleure alias Jeanne Viollet, auteur de Ma conscience en robe rose, enfin « Zénaïde Fleuriot et ses 83 ouvrages pleins de finesse et d’entrain.[21] »

Certes l’abbé Bethléem n’a pas empêché l’émergence d’une littérature sulfureuse qui se développe non seulement dans les années où Rachilde se lance dans l’écriture mais également dans les années qui suivent. Octave Mirbeau fait découvrir au lecteur Le jardin des supplices (1898). Dans A rebours (1884) de Huysmans, des Esseintes entraîne l’adolescent Augustin Charlot au bordel pour en faire un assassin. Rémy de Gourmont dans Physique de l’amour. Essai sur l’instinct sexuel (1903) consacre un chapitre à « la question des aberrations ». On pourrait encore citer Catulle Mendès dont le personnage de la baronne Sophar d’Hermelingue, héroïnomane et lesbienne, donne dans Méphistophela, roman contemporain (1890) une image de Paris devenu la nouvelle Babel et enfin Paul Bonnetain dont Charlot s’amuse (1883) fait scandale en mettant en scène autour du thème de la masturbation un adolescent aux prises avec un « nymphomane ensoutané »[22].

Parmi les ouvrages qui font scandale en 1884, année de publication de Monsieur Vénus, il convient de citer Le Vice suprême de Joséphin Péladan, A rebours de Huysmans et Le crépuscule des dieux d’Elémir Bourges[23]. Aucun n’est signé d’une femme. Ainsi donc, depuis La Religieuse de Diderot en passant par les confessions masochistes de Rousseau sans parler de l’œuvre « diabolique » de Sade, l’audace nécessaire à la représentation des « errements » de la sexualité semble être dans la littérature française bel et bien une qualité exclusivement masculine. C’est ce préjugé que va renverser Rachilde en démontrant ouvrage après ouvrage que ni l’imagination ni l’écriture ne sont subordonnées à la question du genre. Faisant fi de cette fausse pudeur que la tradition a rattaché à son sexe dit faible, Rachilde explore sans retenue toutes les formes du désir. Ce ne sont pas les parfums délicats du jardin d’Anna de Noailles, comtesse et femme de lettres, qui font vibrer ses narines mais plutôt les odeurs de chair faisandée. Au ramage des oiseaux, elle préfère le son des coups de cravache lacérant l’épiderme. Rachilde entreprend de chausser des bottes d’égoutier pour s’aventurer dans les profondeurs nauséabondes et glissantes de la psyché. Elle a décidé que rien de ce qui est monstrueux, entendons par-là rien de ce qui est humain, ne lui resterait étranger. C’est ainsi qu’aujourd’hui son œuvre peut se lire comme une volumineuse nosographie des perversions et curiosités de l’amour.

Dans A mort(1886)[24], elle explore les ravages de l’amour platonique à travers l’histoire de Berthe Soirès, femme d’un banquier parisien qui préfère aux ardeurs de son mari le charme de Maxime de Bryon, lequel n’a d’yeux que pour les ruines archéologiques. En prenant le parti d’un amour stérile contre celui de son mari qui incarne la vie, Berthe Soirès fait le choix du masochisme moral jusqu’à la mort, préférant le sacrifice à la médiocrité. 

Dans La Marquise de Sade (1887), elle décrit non pas la vie de l’épouse du marquis libertin mais une version du sadisme au féminin à travers le personnage de Mary Barbe dont le père - souvenir autobiographique - s’intéresse davantage aux chevaux qu’à sa fille. Alors que son petit frère, unique objet des attentions paternelles, s’étouffe dans son berceau, elle contemple impassible son agonie et ne cessera d’exercer sur les hommes une insatiable vengeance, laissant dans son sillage le cadavre de son oncle concupiscent et d’un mari encombrant pour se lancer dans une vie de conquêtes impitoyables où le donjuanisme le dispute à la cruauté.

Madame Adonis [25](1888) a pour sujet un thème cher à Rachilde depuis Monsieur Vénus, à savoir les ambiguïtés de l’identité sexuelle. Le couple tourangeau composé de Louis et Louise Barteau s’éprend d’une créature au charme équivoque, Marcel(le) Desambre qui devient l’amant de Louise et la maîtresse de Louis avant que le mari n’assassine la créature au charme maléfique.

Ne reculant devant aucune hardiesse, Rachilde dans L’Animale[26] (1893), s’attaque à la zoophilie à travers l’histoire de Laure Lordes et de son chat Lion que la jeune femme excite de ses tresses. L’héroïne finira lacérée à mort par son compagnon félin. Une scène de zoophilie ayant pour décor le bois de Boulogne et pour protagoniste un cocaïnomane émaille également le roman Refaire l’amour [27]publié en 1928.

A travers Les Hors-nature. Mœurs contemporaines[28] (1897), l’écrivain explore à la fois le thème de l’homosexualité et celui de l’inceste. Enfin, dans La Tour d’amour [29](1899)qu’elle considérait comme son chef-d’œuvre Rachilde met en scène Mathurin Barnabas, vieux gardien de phare taciturne, qui laisse volontairement les navires s’échouer afin que la mer lui offre sa cargaison de noyés et qu’il puisse assouvir sur les cadavres des femmes ses appétits charnels.

 

Pas plus qu’elle ne condamne, Rachilde ne plaide, elle interroge plutôt. « Où prenez-vous que l’anormal pur ne vaut pas le normal impur ? »[30] fait-elle dire dans La souris japonaise (1921) à Henry Dormoy, le bourgeois qui dans sa jeunesse était éperdument amoureux de son précepteur, l’abbé de Sembleuse. A une époque où l’homosexualité est en littérature un sujet tabou, elle lance, provocante, dans Le Prisonnier (1928) : « tous les corps sont électrisables par frottement, à la seule condition que les deux surfaces frottées l’une contre l’autre soient de nature différente. Mais est-il nécessaire pour cela que le sexe soit différent ?[31] ». Avant même les publications de Freud sur la bisexualité, Rachilde a montré dès 1884 avec Monsieur Vénus qu’il existait en chaque homme et en chaque femme quelque chose de l’autre sexe. Dans sa rencontre avec Jacques Silvert, Raoule de Vénérande découvre sa part de masculinité et elle révèle à son amant/maîtresse sa part de féminité. Avant Freud, Rachilde déploie l’éventail infini des « perversions ». Elle est d’une curiosité sans borne pour les errements de la libido, les variantes multiples de la rencontre et l’infinie richesse des objets du désir.

 Le pari qui consistait à prouver qu’il n’existait pas une sensibilité féminine condamnant la femme à la mièvrerie a été gagné. Même au plus fort du décadentisme, il n’est à notre connaissance aucun écrivain masculin qui puisse rivaliser avec une telle galerie de portraits. Si pareille hardiesse ne lui a pas valu que des éloges, même ses adversaires semblent reconnaître que Rachilde est sortie du rang dans lequel (s)’étaient cantonnées les femmes. Paul Devaux[32] parle d’une « écrivassière pitoyable », « fausse femelle », « être dévoyé d’un sexe incertain ». Ailleurs le ton est plus élogieux pour reconnaître le caractère inédit de cette écriture chez une femme. Rémy de Gourmontl’encourage :« Riennevous interdit de devenir quelqu’un parce que vous n’êtes pas femme, littérairement(...). Ce qui est nécessaire puisque vous me faites l’honneur de me consulter, c’est que vous restiez une herbe drue parmi les créations artificielles de ces dames. »[33]. Marcel Schwob abonde dans ce sens : « On dit que les femmes ont des antennes au cœur, Rachilde a des antennes au cerveau. »[34]. Il est jusqu’à Aurel, la femme de lettres féministe, pour parler de « notre grande Rachilde, qui femme par excellence, esquive dans son œuvre ce qui dénote l’auteur femme  »[35], allusion sans doute à ce que Rémy de Gourmont appelle « le souci des coquetteries obligées ou des attitudes coutumières »[36]. A cela, ce dernier oppose les « phases de virilité » rachildienne de La Panthère ou des Vendanges de Sodome. Le compliment vaut non seulement pour les sujets dans lesquels Rachilde s’aventure mais aussi pour l’attitude de l’écrivain face à ses personnages, attitude cérébrale à mille lieues des apitoiements larmoyants ou des indignations sentencieuses. Le style est nerveux, enlevé, sans « états d’âme » comme dans ce passage de la Tour d’amour où Rachilde décrit le cadavre d’un noyé : « celui-là était fini depuis huit jours, car il montrait des taches de moisi sur sa peau, l’air comme truffé. Il passa, tourna, valsa, nous salua bien honnêtement, et, tout en évitant notre harpon, il fila, ventre à la mer[37]. » Ainsi donc,  à défaut d’être née dans la peau d’un garçon, Rachilde était parvenue à écrire « comme un homme ».

 

 A l’heure où le débat sur l’existence d’une écriture féminine semble clos comme en témoignent les positions de l’historienne Mona Ozouf dénonçant le sujet comme « la tarte à la crème des années 60[38] », le moment est peut-être venu de relire Rachilde. Avec quelques décennies d’avance, son œuvre démontre implicitement que l’écriture, pas plus que l’imagination, ne saurait être tributaire du sexe de l’écrivain. Si Rachilde tout en étant femme parvient à écrire « comme un homme », c’est peut-être bien plutôt qu’il n’existe ni écriture génétiquement féminine ni écriture génétiquement masculine mais de part et d’autre « des attitudes coutumières », des choix de sujets et des habitudes de langage qu’il appartient à l’écrivain de respecter ou de transgresser. Réfractaire à tout enfermement, Rachilde refusait aussi l’enfermement du genre. Son œuvre semble donner raison à Mona Ozouf lorsque cette dernière déclare : « Chez Staël, chez Colette, on ne découvre nullement une « écriture féminine » mais l’écriture de Staël, l’écriture de Colette. Assigner l’écriture au sexe, c’est enfermer l’activité même qui proteste contre l’enfermement.[39] » Rendons toutefois à César ce qui appartient à César, avant Rachilde, George Sand déjà l’avait dit : « Les deux sexes ne font qu’un pour l’être qui écrit[40]. »



[1] Léon Bloy, Propos d’un entrepreneur de démolitions, Paris, Tresse, 1884.

[2] Rachilde, La Marquise de Sade, Paris, E. Monnier, 1887.

[3] Rachilde, L’heure sexuelle, Paris, Mercure de France, 1898.

[4] Rachilde, Pourquoi je ne suis pas féministe, Paris, éditions de France 1928

[5] C’est sous cet angle que Rachilde est étudiée aux Etats-Unis, cf. Diana Holmes, Rachilde. Decadence, Gender and the Woman Writer, Berg Publishers, 2001. Melanie C. Hawthorne, Rachilde and French Woman’s Authorship : From decadence to Modernism, Nebraska University Press, 2001.

[6] Claude Dauphiné, biographe de Rachilde, semble accorder quelque importance à ce détail puisqu’elle précise à propos de l’écrivain « saturnienne, du signe du Verseau », in Rachilde, Paris, Mercure de France, 1991, p. 23.

[7] Joëlle de Gravelaine, Connaissez-vous par votre signe astral, éditions Marabout, Paris,1992, p.205

[8] cité par Joëlle de Gravelaine, cf. note ci-dessus.

[9] l’Echo de la Dordogne, 18 décembre 1877.

[10] Monsieur Vénus, roman matérialiste, Bruxelles, A. Branquart, 1884.

[11] P. 104.

[12] Rachilde, A mort, Paris, E. Monnier, 1886, p. 22

[13] Le mordu. Mœurs littéraires. Paris, F. Brossier, 1889, p. 224.

[14] Dans Histoire de l’homosexualité en Europe, Paris, Seuil, mai 2000, F. Tamagne parle (p. 27) de « la fine fleur des lesbiennes parisiennes : Romaine Brooks, (...), Rachilde, Gertrude Stein . »

[15] Paris, Baudinière, 1946.

[16] Cité par C. Dauphiné, Rachilde, p. 149.

[17] Paris, Mercure de France, 1942.

[18] Ibid., p. 55/56.

[19] Paris, J. Ferenczi, 1928.

[20] Paris E. Monnier, 1887.

[21] Cité par Léon Bloy dans Le vieux de la montagne (1907 - 1910) , d’après l’éd. Robert Laffont, Paris , 1999, p. 128 sq.

[22] cité dans l’Anthologie de l’érotisme de René Varin, p 152.

[23] source : Claude Dauphiné, op. cit. p. 53

[24] Paris, E. Monnier,1886.

[25] Paris, E. Monnier, 1888.

[26] Paris, Simonis Empis, 1893.

[27] Paris, J. Ferenczi, 1928.

[28] Paris, Mercure de France, 1897.

[29] Paris, Mercure de France, 1899.

[30] ibid. p. 123

[31] Rachilde et André David, Le prisonnier, éditions de France, 1928, p. 44.

[32] Dr Luiz (pseudonyme de Paul Devaux), Les Fellatores, Paris, Union des bibliophiles, 1888, p. 201sq.

[33] C. Dauphiné, op.cit. p. 216.

[34] Ibid. p. 93

[35] Aurel, Voici la femme, 1909, cité par C. Dauphiné dans Rachilde, p. 39. C’est nous qui soulignons

[36] Rémy de Gourmont, Le livre des masques, cité par C. Dauphiné, ibid., p. 93

[37] La Tour d’amour, Mercure de France, Paris, 1994, p. 74

[38] interviewée par Laurence Liban dans L’écriture n’est d’aucun sexe, Lire, avril 1995.

[39] Ibid.

[40] ibid.

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2004/2018 Revue d'art et de littérature, musique

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