Retour à la RALM Revue d'Art et de Littérature, Musique - Espaces d'auteurs [Forum] [Contact e-mail]
Navigation
Le paillasse de la Saint-Jean (Patrick Cintas)
Chapitre XV

[E-mail]
 Article publié le 10 novembre 2013.

oOo

Antoine entra dans la cour du palais. Giselle (qui orthographiait son nom Gisèle dans les lettres qu’elle lui écrivait) l’attendait devant le retable, fumant une cigarette que le gardien n’osait lui reprocher. Antoine fit une petite courbette et baisa les mains de la comtesse. Ensuite, elle le conduisit dans le hall des antiquités. Le gardien les suivait nonchalamment. Ils marchaient lentement, mais leur conversation était indéchiffrable, sans doute parce qu’ils s’exprimaient dans une langue étrangère qu’il ne pouvait même pas identifier.

Antoine était un inconnu. Madame la comtesse lui avait une fois avoué prendre du plaisir à amener des étrangers pour les éberluer. Le gardien avait souri tristement. Il ne se souvenait plus de l’histoire du retable. Elle lui avait pourtant fait la leçon plus d’une fois. Il était un élève appliqué, mais sa lenteur lui interdisait le trop-plein de mémoire. De plus, son œil de verre intriguait toujours le visiteur. C’était une autre histoire. Il s’en souvenait mal. Il ne se la racontait jamais avec les mêmes mots. Madame retrouvait ces mots, quelles que fussent les circonstances. Elle éblouissait son télémaque. Il reconnaissait sa phrase, mais ne cherchait pas à l’imiter.

Un jour, elle aurait son propre musée. Elle se confiait quelquefois, à la sauvette parce qu’elle n’aimait pas s’attarder. Elle n’agissait pas autrement avec les visiteurs qu’elle amenait. Il avait vu comment elle les bousculait d’une salle à l’autre. Quand elle venait aux concerts, il n’était pas difficile de reconnaître sa voix au moment des silences qui n’étaient pas forcément ceux qu’on s’applique à peupler dans les entractes pour avoir de la conversation et se donner au jugement des autres.

Antoine avait longuement observé les chevilles plâtrées dans les murs qu’elles avaient outrageusement fissuré. Il n’agissait pas en connaisseur, mais plutôt en critique. Elle ne semblait pas s’impatienter comme d’habitude. Antoine prenait le temps des commentaires. Il avait remarqué l’état lamentable des connexions du système d’alarme. Giselle lui montra la cloche sous la voûte de la salle principale. Un électro-aimant datant de la préhistoire de l’électricité était à peine fixé à une poutre beaucoup plus ancienne. On essayait la cloche une fois par semaine, le lundi, le musée étant fermé ce jour-là. On entendait la cloche sur le môle où l’on passe la plupart de son temps si l’on est en congé. On s’était habitué à la cloche du lundi. La voûte était ajourée et les pigeons la conchiaient depuis des siècles. Ils s’installèrent devant un écran.

Le gardien entendit alors les grincements de la porte d’entrée. Il refit le chemin à l’envers d’un pas presque pressé. Sa jambe droite était capricieuse, mais il ne s’aidait plus d’une canne. Il accueillit médiocrement les nouveaux visiteurs. Ils étaient venus voir les instruments de musique. Ils passèrent ensemble devant le retable sans le remarquer. Au bout de la salle de concert, il faut d’abord présenter la musette ayant appartenue à un pape dont il a oublié le nom. Madame n’enfle jamais cette outre sans émotion, se souvient-il, mais il ne raconte rien, il décroche le deuxième instrument et constate sur le visage des visiteurs les premiers signes de l’ennui qu’il leur inspire. Il voulait leur parler de l’enchaînement des gammes, il ne réussit qu’à les confondre au seuil d’un troisième instrument dont il avait le nom sur le bout de la langue, je souffre peut-être vraiment de cette maladie dont elle m’a parlé, se dit-il.

Ils étaient toujours devant l’écran qu’ils ne regardaient pas. Antoine parlait. Elle avait posé un doigt sur sa bouche en cul de poule. On pouvait voir l’angle d’une dent dans cette chair entrouverte. Le gardien frémit. Ils entraient dans le patio. Un escalier en colimaçon vous fait entrer dans le ventre de la machine. Une seule lampe vous éclaire. On a du mal à respirer à cause de la poussière qui profite de votre passage pour prendre l’air. Il lui arrive de vendre cette poussière sans en avoir la permission. Il a des clients. C’est un homme discret. Il ne veut rien savoir. Il recueille la poussière avec une spatule de bois et il l’enferme dans un sachet qui épouse parfaitement les courbes de son ventre. Il agit prudemment, camouflant à l’aide d’une brosse de martre les traces de ces enlèvements. Le secret est bien gardé. Cette poussière vaut de l’or, à condition de respecter les règles qui président à l’élection de ses particules si chères à l’exercice de l’antiquité.

Il faut vivre, se dit-il et il surveille sa provision de fatras avec une manie du temps à retrouver qui le déconcerte un peu. Les visiteurs ne manquent jamais de renifler les gaz de putréfaction qui menacent de se transformer en feux follets. Il décrit l’instrument avec précision. On arrive en haut de l’escalier. Il s’assoit sur le pédalier et actionne avec les mains les pédales d’expression. La main d’une femme explore le récit.

 Il s’est tu pour voyager avec elle à la surface de ce silence. L’homme est monté dans le clocher.

Mon frère ne s’est pas marié à cause de cette attente.

Il aime les femmes parce que c’est naturel de les aimer toutes avant de se réduire à l’amour d’une seule. Sa vie est l’histoire de cette réduction. Il n’en finit pas, mais au lieu de commencer à deviner le profil de celle qu’il aimera, et qui a peut-être un nom, l’objet de son désir s’épanche, menace d’infini, dans la matière du temps qui reste à vivre. Elle a des ongles incompatibles avec le doigté qu’il a pratiqué jadis au temps de la théorie.

Il ne m’a pas remplacé quand j’ai enfin déserté ces lieux où notre père prétendait finir avec nous. Mon frère a hérité des pratiques du père, mais elles n’ont rien à voir avec la musique que notre mère n’a pas eu le temps de nous enseigner à la hauteur de son génie.

La poussière du temps n’a pas de prix, mais il la vend en cachette pour financer sa solitude.

Il pense à moi quand elle effleure les touches du grand orgue tandis qu’il lui explique la manipulation des registres et de l’accouplement.

Il vit dans la misère. Il s’est habitué à ce confort mesuré à la limite du possible. Sa chambre est un enfer.

Il est le conservateur des œuvres maternelles que j’ai joué au temps de ma splendeur. J’ai émerveillé sa jeunesse avant de la trahir. Je reviens au palais pour me souvenir et le retable m’obsède encore. Mon père a réussi à déloger les chevilles, mais il n’a pas trouvé le courage d’aller au bout de ses intentions. Il est mort alors que l’idée était depuis longtemps devenue le cadavre de sa pensée. Je voulais perdre ma virginité pour ne pas lui ressembler. J’ai joué à Florence, à Parme, à Vienne peut-être. Comment expliquer Cremona ? Cette habileté qui n’était que la traduction d’une autre facilité héritée de la mère qui a disparu parce que c’était son heure ? — et que je n’étais pas destiné à lui succéder comme c’était le désir de mon père. Nous les avons enterrés tous les deux dans le même caveau et nous n’avons pas effacé le nom de la famille que nous venions de déposséder parce que la chance ne lui avait pas souri. Mon frère souffrait de cette substitution. J’avais payé le notaire argent comptant. Mon frère me haïssait à cause de cet orgueil qui était celui que ma mère employait à des travaux plus durables. Je n’ai aucun souvenir de ses concerts, pourtant vécus plus d’une fois sur les genoux de mon père qui cultivait la même jalousie destructrice. On ne saura jamais s’il l’a tuée ou si elle a désiré cette mort.

— Je montre l’endroit aux touristes fascinés, me confessa mon frère parce que j’étais le conservateur des instruments et qu’il n’en était que le commentateur désabusé.

Là, disait-il, son corps était obscène et mon père en a rêvé toutes les nuits. Mais notre père avait le goût de bien d’autres hallucinations. Ces récits ont pollué mon imagination. Je ne reviens jamais dans ces lieux sans retrouver le sens de cette voix désespérée. Giselle avait assez d’influence pour préserver l’emploi que mon frère occupait en destructeur de notre passé familial. Nous avons acheté le caveau voisin, mais nous n’y reposerons jamais. Il préfère être réduit en cendres et disparaître dans une autre terre. J’ai fait creuser et aménager mon trou à Bélissens où j’ai mes habitudes maintenant. Dans un cas comme dans l’autre, il n’y aura pas de messe. Nous avons cessé de croire en même temps. Mon frère change le feutre de ses semelles tous les mois. Il aime ces glissements, l’horizontale inachevée d’un couloir, l’oblique réduit à l’horizontale par la force de l’escalier, ces murs qui ne retiennent rien, mais qui reproduisent avec une fidélité désespérante. Nous nous saluons à peine. Notre dieu commun est mort. Les enfants redoutent ces comparaisons. Ils n’ont pas connu leurs grands-parents. Je leur ai présenté ce frère infidèle parce que je revenais avec eux sur les lieux de mon enfance. Nous avons parcouru ensemble ces couloirs de silence, traversé toutes les diagonales porteuses de réminiscences et mon frère claudiquait en bougonnant parce que j’avais interrompu notre conversation.

Giselle pouvait comprendre. Mes récits la fascinaient. Elle pensait que c’était une horreur d’être à ce point marqué (et trahi) par sa propre enfance et surtout de devoir en partager le souvenir avec un être sinistre et peut-être inutile.

Agnès était plus distante encore. Elle évitait le gardien si c’était possible. Il cherchait le moyen de la piéger, mais Agnès était une ouvrière prudente à défaut d’être consciencieuse. Elle ne haïssait pas ce patron désabusé. Agnès ne haïssait personne parce qu’elle était incapable de s’en tenir à un jugement. Giselle la faisait boire pour qu’elle lui parlât du temps où elle avait été la maîtresse du châtelain. Agnès se souvenait des plaisirs. Ces évocations verbales la réjouissaient.

Giselle l’écoutait religieusement. Elles étaient assises dans les jardins et le gardien les surveillait à travers une fenêtre du musée. Il ne pouvait pas entendre ce qu’elles se disaient. Il s’imaginait qu’Agnès était en train de lui rendre la monnaie de sa pièce. Plus d’une fois il tenta de changer d’attitude à l’égard de cette femme qui n’était pas une ennemie comme il aurait souhaité, mais jamais il ne réussit à s’amadouer à ce point. Il aurait voulu l’avoir à la disposition de son esprit jours et nuits, ceci pour approfondir la connaissance qu’il avait d’elle et peut-être s’en servir contre lui.

Au plus fort d’une colère que je regrette encore aujourd’hui, je l’ai traité de pervers. Il ne méritait pas d’entendre de ma bouche cette vérité qui n’avait plus d’importance au moment de commencer à vieillir. Il voulait se jeter dans le canal. J’ai couru derrière lui sur le pavé de la cité. Il pluvinait. Sa jambe folle lui jouait des tours. Il m’a frappé au visage. Nous étions sur la passerelle. Il y eut une éclaircie. Il était sur le point de basculer dans l’eau. Le soleil le troubla. Il ne désirait plus mourir comme elle était morte, elle ensanglantée sur les dalles de la cour d’honneur, lui emporté par cette surface qui a l’air immobile sous les tilleuls. La pluie menaçait cet équilibre. L’orage grondait au-dessus des murailles. Il se mit à crier en s’accrochant à la balustrade.

Les gens revenaient dans les rues et sur le môle. Ils ne levèrent même pas les yeux quand la cloche résonna dans le palais. Antoine venait de déclencher le système d’alarme en s’approchant de trop près d’une statue de saint François. On ne trouvait pas le gardien. Il fallut bien appréhender le coupable. Un abbé s’avança. Antoine s’excusait. Il a toujours eu ce désir de caresser les statues.

 

Un commentaire, une critique...?
modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides. Servez-vous de la barre d'outils ci-dessous pour la mise en forme.

Ajouter un document

 

Site officiel [>>

 

Retour à la RALM Revue d'Art et de Littérature, Musique - Espaces d'auteurs [Contact e-mail]
2004/2020 Revue d'art et de littérature, musique

publiée par Patrick Cintas - 12, rue du docteur Sérié - 09270 Mazères - France

Copyrights: - Le site: © Patrick CINTAS (webmaster). - Textes, images, musiques: © Les auteurs

 

- Dépôt légal: ISSN 2274-0457 -