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L'air du temps
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 Article publié le 21 octobre 2013.

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L’air du temps, nauséabond, fétide, délétère, tout ce que vous voulez, c’est l’air du temps. Cette tautologie gluante est votre élément. Sa viscosité est telle qu’elle vous pénètre tout entier. Pas une de vos cellules n’échappe à son emprise.

Si l’air du temps vous déplaît, même sur les sommets enneigés de l’Himalaya, même loin, très loin sur quelque île déserte de votre choix, vous n’y coupez pas. Vous devez respirer. A pleins poumons ou parcimonieusement, vous respirez, sentez, humez, reniflez l’air du temps.

L’air du temps, c’est vous, c’est lui, c’est elle, c’est toi et moi, c’est vous et moi, et eux là-bas qu’on ne connaît pas.

Il arrive que l’air du temps vous inspire une chanson, peut-être même un chant. Un chant profond qui monte de vous vers vous, s’impose d’abord à vous seul, puis à l’air du temps.

Contre toute attente.

Vous êtes le premier surpris d’être ainsi en phase avec votre temps. Votre inspiration vous vient de l’air du temps. Le temps de quelques accords, le temps d’une chanson, peut-être même d’un chant profond, vous et l’air que vous respirez ne faites qu’un dans l’élan qu’il vous inspire.

Respirez profondément, prenez votre élan du plus profond de vous, et allez, allez y !

C’est comme si vous marchiez sur un nuage, puis de nuage en nuage, à grands pas vers l’horizon foudroyant qui poudroie, prend figure, se dénude, revêt mille couleurs entêtantes selon l’humeur du temps.

Une pluie fine monte de vos pas, tombe dans la hauteur, rince le ciel diurne, mange le ciel nocturne, tourne, virevolte et voltige dans les airs transfigurés par l’air de votre composition qui porte votre chanson, peut-être même votre chant profond.

Voilà, c’est fait. Votre chanson est dans le vent. Elle a épousé l’air du temps, mais cet époux volage s’en va bien vite voir ailleurs, s’il y est. Vous restez avec votre chanson dans la tête, peut-être même votre chant profond qui s’éloigne de vous.

Vous n’êtes plus dans le vent, mais vous restez dans l’air du temps.

C’est là que tout se joue pour vous, dans cette césure, dans cette brèche qui vacille.

Vous forcez le mur du son.

Un décalage très subtil s’opère entre les sons que vous rendez et la lumière qui en émane. Pour la première fois de votre vie, ce qui doit être entendu, mais qui dépasse toute entente, n’arrive puis n’advient qu’une fois le cadre propice créé, cette éclaircie chantante dans le ciel noir de l’époque, et que vous appelez poésie.

Ca gronde en vous. Vous ne savez pas encore à quelle cataracte ou quel tonnerre votre terre d’élection est promise, mais vous, dores et déjà, vous tout entier, vous êtes cette lumière qui n’a pas de nom et les appelle tous.

Votre terre d’élection s’anime, votre demeure de cristal tourne sur elle-même. Le soleil est votre ami.

Votre poésie se veut l’écho chantant de cette lumière dans laquelle baigne l’air du temps.

C’est un minuscule interstice accueillant, puis une brèche haletante, bientôt une faille mouvante, très vite un gouffre, un abîme enfin. La perplexité s’installe, s’étale, prend ses aises, élit domicile en vous, fait sa demeure dans votre cœur de pierre devenu cristal ardent. Vous n’y tenez plus.

Votre poésie s’engouffre dans la brèche creusée qui se remplit de vous. Creusée, creusante, elle plaisante, vous taquine, vous ronge, vous abîme, vous tourmente, vous remue jusque dans le corps de l’âme. C’est le moment de partir, l’instant crucifiant, la brèche d’avenir qui bascule dans le solstice d’été. Vous rêvez de feu.

Qu’elle vous plaise, qu’elle vous blesse tout autant n’a pas d’importance.

Vous sautez à pieds joints dans la confiance retrouvée, vous épousez l’élan qui vous anime. Vous devenez corps et âme cette chose chantante qui appelle les noms, les amours, les comptines, les ritournelles, les surprises, les impasses et les ponts.

Un cri serait trop facile. Une parole ardente, c’est mieux.

La poésie détruit tout sur son passage. Elle fore, dévore, ressort enamourée.

C’est un cyclone de force 5 sans morts ni remords, une dévastation silencieuse, un massacre sans victime, une pause qui annule votre nonchalance et frappe d’impuissance votre pauvre dynamisme, un joyeux chaos, et tout ce qu’il vous plaît d’y mettre, d’y sentir, d’y trouver aussi.

Commence dès lors le temps de la désespérance sereine. Au-delà des espoirs faciles, des désespoirs glauques.

Happé par tous les oxymores, vous n’avez pas peur. Vous ne faites pas face à l’indicible, cette pitrerie du réel qui fait l’intéressant. Vous êtes au-delà du réel et de l’imaginaire, ces trop faciles conclusions.

Vous émergez en-deçà, immergé que vous êtes dans l’air du temps qui tourne en chanson, peut-être même en chant profond. Votre chant enfin qui n’appartient qu’à vous.

A une telle profondeur, vous n’appelez plus personne. Tout le monde se joint à vous spontanément.

Les visages sont souriants, les mains pleines de rêves à portée de bouche. Cette surabondance rieuse appartient à tous ceux que vous aimez. Il n’est pas jusqu’à vos ennemis auxquels vous ne souhaitiez un tel bonheur.

 

Jean-Michel Guyot

12 septembre 2013

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