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 Article publié le 14 octobre 2013.

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Elle se réveilla un matin… ou peut-être un soir… quelle importance ?

Etait-ce le jour ou la nuit ? Cette question ne l’effleurait jamais : volets toujours fermés, elle devinait à peine ce que les hommes appelaient le temps. Elle prit une cigarette, la première de la journée, toujours la meilleure… Elle se leva, se dirigea vers la salle de bains, comme d’habitude. Elle se regardait souvent ainsi dans la glace : le visage pouvait-il changer d’un jour à l’autre ? C’était la constatation qu’elle faisait chaque jour : le visage ne changeait pas, il ne changeait malheureusement pas. Après cette déception quotidienne, elle quittait la salle de bains pour rejoindre la cuisine : la tasse, la cuillère, le sucre puis le café ; s’asseoir et boire… toujours pareil, toujours pareil…

Après avoir bu son café, elle fuma une autre cigarette. La logique du réveil voulait qu’elle quitte la cuisine pour finir son parcours dans le salon. Comme chaque jour, elle allumerait la chaine et écouterait la musique. La musique engendrait chez elle ce que l’on pourrait appeler le rêve éveillé : elle voyait ce que les autres ne peuvent pas voir, elle voyait l’invisible. Une autre cigarette… Ecouter la musique, avait pour but de plonger dans un monde parallèle. Ce qu’elle ressentit à ce moment précis venait-il de ce monde parallèle ? Cette sensation, ce sentiment d’une présence étrangère étaient nouveaux. Elle eut l’impression (ou la conviction) que quelqu’un l’appelait. Elle se dirigea doucement vers la chambre, lieu d’où venait l’appel. Il faisait noir, mais elle pouvait très bien distinguer les formes de ce corps étranger : un homme se tenait là.

Elle se dit que c’était sûrement le fameux monde parallèle qu’engendrait la musique qui avait provoqué la présence de cet homme inconnu. Elle retourna dans le salon et éteignit la chaine. Tout fut soudain silencieux. A première vue, tout était bien réel. Elle se sentit lucide pour affronter ce qui n’existait pas, ou plutôt ce qui ne pouvait pas exister !

Retour dans la chambre : il est toujours là.

Premier objectif : se changer les idées. Elle se déshabilla dans la salle de bains puis entra dans la douche. Elle resta ainsi longtemps sous l’eau glacée. Elle s’observa à nouveau dans la glace. Comme toujours, son visage ruisselant était identique, peut-être une lueur dans le regard, une petite lueur différente. Elle retourna dans la chambre : personne… Le monde musical parallèle lui avait-il joué un tour ? C’était une question qui restait sans réponse. Elle s’habilla à la hâte, désireuse de quitter la chambre, lieu de la découverte de « l’autre ». Elle décida de poursuivre sa journée comme à l’accoutumée. L’étape suivante était de se nourrir. Direction la cuisine : manger pour se remplir ; mais se remplir de quoi ? La nourriture investissait son corps pour un plaisir purement oral, plaisir de se sentir à nouveau pleine : un poids dans l’estomac qui la soulage du vide de son corps. Elle retourna s’asseoir sur le canapé, observant fixement la chaine. Prendrait-elle le risque d’allumer la musique ? Mais… voir l’invisible était-il un risque ? Elle décida de ne rien faire qui pourrait déstabiliser son quotidien. Elle se mit à errer dans l’appartement, passant d’une pièce à l’autre avec à chaque fois l’appréhension de découvrir à nouveau cet homme qu’elle ne connaissait pas (ou peut-être trop).

Voici venue l’heure du café : la tasse, la cuillère, le sucre puis le café ; s’asseoir et boire… toujours pareil… Ce n’était pourtant pas un jour comme les autres et elle le savait. Elle faisait attention à chaque bruit qu’elle pouvait entendre. Etait-ce lui ou le fruit de son imagination ? L’après-midi se passa ainsi, sans signe particulier et peut-être commençait-elle à oublier ce qu’elle avait vu. La nuit tombait à peine, il faisait froid : elle s’emmitoufla dans un vieux pull et alluma la télévision, objet de ceux qui ne peuvent rien s’offrir d’autre. Comme tous les soirs, elle passait d’une chaîne à l’autre, sans trouver ce qui pourrait la combler. Mais la combler de quoi ? Même elle, ne le savait pas. Vingt-deux heures, vingt-trois heures, minuit, une heure, deux heures : les heures défilaient et elle ne dormait toujours pas. Les programmes de la télévision devenaient de plus en plus navrants ; reste à savoir si elle regardait les images qui se succédaient devant ses yeux. Dormir ou ne pas dormir, la meilleure solution était d’aller se coucher. Chaque soir, elle allumait la musique pour s’endormir mais ce soir là elle ne le ferait pas… La nuit se passa comme toutes les autres nuits. Elle ouvrit les yeux puis tendit le bras pour attraper sa première cigarette du matin (ou plus exactement du réveil !). Lorsqu’elle tourna la tête elle le vit : l’homme était bien là, il l’observait attentivement. Elle voulut bouger mais ses membres refusaient le mouvement. Elle reste longtemps ainsi, regardant droit devant, regardant ce que les autres ne peuvent pas voir. C’était pourtant bien la réalité : pas de monde parallèle ce matin là. Elle se dressa d’un coup, attrapant des vêtements au hasard, toujours le regard rivé sur l’homme inconnu. Ce matin-là, elle n’irait pas observer son visage dans la salle de bains, elle ne rejoindrait pas la cuisine : pas de tasse, pas de cuillère, pas de sucre, pas de café ; ne pas s’asseoir et ne pas boire… elle ne finirait pas son parcours dans le salon. Pas de musique et surtout pas de monde parallèle : il s’agissait de rester sobre et lucide pour affronter ce que l’on pourrait appelé le réel et le « pas comme d’habitude ».

Une fois habillée, elle se précipita hors de chez elle et descendit dans la rue : les gens pouvaient-ils la protéger de ce qu’elle était la seule à voir ? Elle marcha ainsi un moment et décida de se retourner pour voir si il la suivait. Elle ralentit le pas et regarda derrière elle. Il était bien là, il était toujours là… Une force « invisible » la poussa à courir, courir, courir… Lorsqu’elle arrêta sa course, il n’était plus derrière elle ; mais au moment où elle s’apprêta à reprendre sa marche, elle le vit face à elle. Il se tenait là, à quelques mètres d’elle, la regardant toujours intensément. A ce moment précis, elle n’eut plus peur, toujours une crainte, certes, mais pas de la peur. Elle reprit sa marche en essayant de faire abstraction de la présence ou de la non présence de l’homme inconnu. Elle entra dans un café, celui où elle venait toujours boire un verre. Elle s’assit, toujours à sa place habituelle. Le serveur s’approcha d’elle en souriant.

-Bonjour, mademoiselle, qu’est-ce que je vous sers ?

-Deux cafés, dit-elle.

-Quelqu’un doit vous rejoindre ? demanda-t-il.

-Non… il est déjà là… dit-elle à voix basse.

Le serveur apporta les deux cafés sans discuter davantage. Il avait toujours pensé qu’elle était un peu « spéciale ». Elle but son café tout en observant ce que l’altérité ne pouvait pas voir. Ils se tenaient ainsi face à face, sans un mot. Elle avait eu peur de lui, puis après, juste une crainte… Et maintenant ? Elle ne pourrait sûrement pas répondre à cette question. Elle paya les cafés et sortit. Elle commençait à avoir faim et décida de rentrer chez elle. Le chemin du retour allait être long. Elle avait beaucoup couru pour échapper à l’homme inconnu. D’habitude, elle aurait pris le bus pour rentrer , mais aujourd’hui ce n’était pas un jour comme les autres ; elle rentrerait à pied. Elle se retourna pour voir si il était derrière elle : il était bien là, fidèle à son poste. Elle l’invita à marcher à côté d’elle. Ils marchèrent ainsi pendant un long moment, sans que personne ait pu le soupçonner. Ami ou ennemi… L’homme devint une sorte de présence qui fit qu’elle n’était à présent plus toute seule : la solitude engendre parfois la vision salvatrice de ceux qui n’ont rien. La crainte dissipée, elle pouvait maintenant étudier à loisir celui qui s’était présenté à elle. Elle alla d’abord à la cuisine se faire un sandwich. elle revint et alluma la chaine : elle n’avait plus peur du monde parallèle qu’engendre la musique. La réalité était bien trop présente pour qu’elle puisse craindre un quelconque dérapage. Elle se dit qu’elle devait entamer la conversation.

-Comment t’appelles-tu ? chuchota-t-elle.

-Camille, lui répondit-il.

-Tu t’appelles comme moi ? dit-elle étonnée.

-Oui… Comme toi…

Serait-ce la solitude qui l’avait poussée à voir ce que les autres ne peuvent pas voir ? Peut-être.

-Qui es-tu continua-t-elle.

-Je suis ton autre…celui de tes désirs enfouis… une partie de toi-même qui ne demande qu’à être extériorisée, une partie de toi-même que tu ne soupçonnes même pas… ou plutôt pas encore…

Serait-ce la déception qui l’avait poussée à se retirer hors du monde ? Peut-être.

-Disparaîtras-tu un jour ? demanda-t-elle.

-Je disparaîtrai lorsque tu t’éveilleras à la vie, lorsque tu décideras enfin d’exister et de ressentir les choses.

-Puisque tu es une partie de moi, tu peux sûrement m’aider, dit-elle à voix basse.

-Je t’aiderai lorsque tu seras prête, le moment venu je serai là

Elle s’allongea sur le canapé. La musique la berçait doucement. Pour la première fois de sa vie, elle sentit le réel l’envahir ; ce réel de l’homme qui vit, qui existe dans un monde à sa mesure. Elle s’endormit.

Elle se réveilla en sursaut. Quelqu’un sonnait à la porte. Elle se trouva étonnée d’avoir passé la nuit sur le canapé. Mais qui pouvait bien venir la déranger à une heure pareille ? Elle se dirigea vers la porte et ouvrit : c’était sa meilleure amie.

-Pourquoi tu viens aussi tôt ? dit-elle en baillant.

-Il est quatre heures de l’après-midi ! rétorqua-t-elle en entrant.

Elle s’avança pour entrer dans le salon.

-Non ! N’entre pas ! cria Camille.

-Tu n’es pas seule ? dit son amie étonnée.

Camille se souvint : personne ne pouvait voir l’invisible hormis elle.

-Euh… si, si… tu peux entrer…

Son amie s’installa sur le canapé sans soupçonner qu’elle était assise près de « l’autre » de Camille.

-C’est ma meilleure amie, dit Camille.

-A qui tu parles ? dit son amie de plus en plus déstabilisée.

-A personne… je me parle… tu veux un café ? dit-elle en changeant de ton.

Son amie acquiesça. Camille alla à la cuisine préparer le café. Machinalement, elle sortit trois tasses, puis elle se rappela que personne ne pouvait voir l’invisible à part elle, personne ne pouvait voir son « autre ». Elle revint avec le café. Elles le burent en silence. Elles discutèrent ainsi, de tout et de rien : Camille ne pouvait révéler son secret à personne, même pas à sa meilleure amie. De toute façon, qui la croirait ? Elle était la seule à connaître un certain type de vérité que l’altérité ignorait totalement. L’expérience de ce que l’on pourrait appeler métaphysique dépassait les mots. C’était certes cette force (ou cette faiblesse) qui fait que l’on n’est pas comme les autres et qu’on ne le sera jamais. Dépasser l’expérience d’une réalité universelle , dépasser l’expérience du sens commun, Camille savait ce que cela signifiait, pourtant elle resterait silencieuse devant son amie. C’est parmi ces diverses réflexions que son amie la quitta. Elle resta seule…

Les jours passèrent, passèrent, passèrent… Camille retrouvait une complicité avec elle-même, avec son « autre ». Ce dernier lui fit découvrir les ressources qu’elle avait en elle : ressources psychiques, ressources morales, ressources de la femme qui existe et regarde la vie comme inhérente à elle-même. Serait-ce l’Eveil ? Personne ne pouvait le savoir mieux que Camille… et Camille le savait… exister enfin, telle était la quête à accomplir. L’élan vital allait sûrement apparaître pour engendrer la renaissance. C’est alors que, dans ses pensées, elle se tourna vers lui, son « autre ». Elle savait au fond d’elle-même que quelque chose allait changer.

-J’ai survécu jusqu’à présent, maintenant je sais que je veux vivre, vivre pleinement, dit-elle doucement.

-Je sais, dit son « autre ».

Le moment était venu. Il lui sourit, entra en elle, et disparu à jamais. Elle comprit qu’elle n’était plus seule ; désormais elle vivrait avec elle-même.

 

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