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Le paillasse de la Saint-Jean (Patrick Cintas)
Chapitre XII

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 Article publié le 14 octobre 2013.

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La Vierge passa près du bûcher en compagnie d’une donzelle qui pouvait être sa mère. Elles marchaient lentement en se surveillant. L’une d’elles portait un panier de victuailles, l’autre des fagots décoratifs. Elles installèrent en silence le présentoir avant de suspendre la pancarte qui indiquait qu’un loto aurait lieu après le feu.

Je secouai mon chapeau pour la saluer. L’autre se mit à rire et s’adressa au cracheur de feu pour lui demander des nouvelles de son pays. Dans le jardin de son père, près de Carrara, il avait connu l’amour et n’y avait pas cru. Cela s’était passé si vite qu’il ne pouvait pas se souvenir de ce qu’elle avait répondu à ses mots d’amour. Le plaisir l’avait décontenancée. Il se souvenait d’elle à partir de ce silence. Elle ne demandait rien. Il composait lui-même les bouquets, qu’il lui offrait. Il savait exprimer sa passion. Elle se disait flattée. Il aimait sa grâce tranquille. Ils se promenaient sous la vigne, s’arrêtant de temps en temps pour assister à l’agonie des insectes dans les bouteilles de verre que son père renouvelait le soir si c’était nécessaire. La mort ressemblait à la vie.

— Quelle erreur ! s’était-elle écriée en touchant l’insecte avec une brindille jaune : il n’est pas mort.

Le cracheur de feu songeait souvent à ce sommeil. Il avait écrasé l’insecte pour que la mort retrouvât le sens exact qu’il lui connaissait pour avoir guerroyé avec elle plus d’une fois.

La Vierge aimait les champs de bataille. Elle s’était retournée pour le dire et la donzelle lui avait barbouillé le visage avec une poignée de paille arrachée au bûcher. Elles se chamaillaient maintenant. Le chien lorgnait le papier. Mais la donzelle avait l’œil. Elle l’envoya balader d’un coup de pied qui révéla ses cuisses. Le chien retournait à la niche en grognant. Elle rajusta sa robe et essuya une goutte de sueur sur sa poitrine. La vierge riait. Elle arrangeait les coussins de son trône. Un voile transparent et lumineux tombait des cintres du barnum. La donzelle travaillait à le nouer. Puis elle lâchait le nœud et le voile ensevelissait la vierge redevenue tragique et silencieuse. Un lampion révélait un regard infini qui venait du passé et promettait un futur de bonheur et de plaisir sans fin.

— Et le voyage en hiver ? dit le cracheur de feu.

Elles nous regardaient. Je me sentais absurde.

— Nous avons voyagé tout l’hiver cette année-là, commençai-je.

Je ne me souvenais plus de quel hiver il s’agissait. Combien d’années avaient passé depuis, veux-je dire. Je ne savais rien de son aventure avec Antoine. Je ne les avais jamais vus ensemble depuis que l’enfance nous avait séparés. Elle se donnait avec facilité ou disparaissait semblait-il pour toujours et je la retrouvais parce que je l’attendais. Au début d’un autre hiver, disons que c’est le début de mon histoire, je demandai à mon maître un congé en prétextant un héritage embrouillé qui exigeait ma présence sur les lieux de mon enfance. Elle m’attendait à Venise où s’achevait une autre aventure à laquelle je ne pouvais pas attacher de l’importance. Elle avait superbement dépouillé cet idiot et il ne s’en plaignait pas.

— Un voyage ? dit-elle doucement quand je lui proposai de nous en aller.

Un voyage et les mots du voyage. Elle s’absenta trois jours et revint avec de l’argent. Il ne m’était pas destiné. Elle m’avait laissé le temps de l’oublier. Trois jours lui avaient paru une éternité. Elle s’étonna presque de me retrouver dans sa chambre. Je venais de passer trois jours à commander des repas princiers pour qu’ils bornent inoubliablement des promenades qui n’en finissaient pas de m’éloigner d’elle parce que je ne désirais qu’elle. Cet aveu la troubla, mais elle trouva le sommeil sans le commenter.

— Et où irons-nous ? avait-elle dit pour étonner nos voisins de table qui avaient l’habitude de mes excentricités culinaires.

Elle disparut en me laissant l’argent du retour. Le portier m’assura qu’elle avait réservé l’appartement jusqu’au printemps. Elle ne pouvait pas s’être éloignée beaucoup de Venise. Je pouvais demeurer à l’hôtel tout ce temps si je me restreignais un peu au niveau des repas.

L’attendre à la veille de ce voyage, sans espoir de la convaincre. Elle téléphonait tous les jours à la réception de l’hôtel pour prendre de mes nouvelles. J’arrivai toujours trop tard. Elle venait de raccrocher. Avait-elle parlé de son retour ? On n’en savait rien. Elle avait peut-être juré en attendant mes pas dans l’escalier. Le concierge me tendait le combiné pour que je me rendisse compte par moi-même. Je n’avais plus de bagage depuis que l’essentiel avait été consommé. J’ouvris un livre et me couchai.

La fenêtre était restée ouverte. On ne me visitait plus. Je mangeais dehors, sur le pouce. J’oubliai Venise. Je ne savais plus que j’étais à Venise. Elle espaça ses appels, puis n’appela plus. J’étais seul et mon congé se terminait. Elle m’écrivit. Antoine l’avait amenée dans un pays si lointain qu’elle avait peur de revenir sans lui. Ce chemin l’épouvantait. C’était plus facile de quitter Venise si je l’y attendais. Antoine n’attendrait pas. Il ne la chercherait pas. Il se raisonnerait, Antoine. Il voulait être maire du village.

Il amenait ses amantes le plus loin possible de ce théâtre quotidien. Et il les abandonnait dans un lit où il n’avait pas laissé de traces parce qu’il savait se raisonner. J’étais fou. Elle ne disait rien de leur rencontre. Pourquoi était-elle venue à Venise sinon pour l’attendre et se soumettre à son goût raisonné du voyage à l’étranger ? Je me liais même d’amitié avec le gogo qu’elle avait détroussé. Il portait la moustache en connaisseur du regard, mais elle avait attendu le moment favorable pour faire main basse sur ce qu’il possédait de plus cher au monde.

La police m’interrogea à peine. Il s’excusa d’avoir parlé de moi dans sa plainte. Mais il ne se plaignait plus. Il avait pleuré toutes les larmes de son corps en pensant à elle. Depuis, il courtisait une vierge si facilement effarouchée qu’il pensait avoir découvert un nouveau plaisir, un plaisir inconnu, il hésitait sur les termes parce qu’elle ne lui laissait pas le temps d’y penser, toute occupée à empoisonner ce qui lui restait de vie avant de se mettre religieusement à penser à autre chose. Il gratouilla sa moustache puis se mordit la langue.

— Je ne devrais pas tant parler des femmes, dit-il. Elles me possèdent et je les dépossède. Je vous assure que c’est ce qui m’est arrivé avec votre amie.

De quoi parlait-il ? Je ne savais rien d’elle. Je la désirais parce qu’elle avait donné un sens à mon enfance. Elle avait violé ma solitude. Mais ce n’est pas le plus grand de mes secrets. Je lui avais ouvert mon cœur. Elle ne pouvait pas avoir tout oublié. Quels rapports entretenait-elle avec les enfants qu’elle prétendait avoir mis au monde ? Je ne croyais pas à leur existence, mais je connaissais leurs noms et même leurs désirs. Elle en parlait pour être heureuse de n’avoir pas perdu son temps. Qu’avais-je fait du mien ?

Je lui avais parlé de mon fils bien aimé. Elle se méfiait des poètes. Elle ne souhaitait ce malheur à personne. Elle m’offensait sans le vouloir, dit-elle. Elle avait une fille trop rêveuse mais qu’une douleur acide maintenait heureusement à la surface du monde qu’elle désirait habiter.

— Les enfants sont paresseux, dit-elle. Ne l’avons-nous pas été nous-mêmes ?

Je me souvenais de cette paresse qui était celle de son corps. Elle était leste comme un insecte et silencieuse parce qu’elle était un insecte. Nous ne voyagions pas. Nous étions même respectueux des rites que l’enfance nous léguait si elle nous avait reconnus. Les marelles imitaient la vie, mais nous ne vivions pas encore.

— Je suis différente, avait-elle fini par confesser.

Et elle ne communia plus sans y penser. Je surveillais ces déclarations de paresse.

— Ma fille ne me ressemblera pas, était son credo.

Mais elle ne la voyait plus aussi souvent que c’était nécessaire. Elles s’écrivaient. L’écriture est une troisième personne. Elle parlait plus rarement de ses fils et jamais de l’un d’eux en particulier. Leur silence contrebalançait les excentricités de la fille qui devenait avec les années un modèle de maturité tandis qu’ils étaient prisonniers de leur image et peu enclins à en parfaire les avantages. Oui, je me souviens de cette paresse, et de la lenteur des flux : les mots, les silences, le vent, la rivière, les peuples de l’herbe, les guerres sous jacentes, les terreurs rejouées, l’expérience renouvelée. Flux parallèles. J’étais un observateur de la géométrie insensée qu’elle imposait à l’approche de sa peau. Chevaux du rêve. Une noyade en perspective. Je visitais ces fonds en apnée. Ses baisers me surprenaient toujours à la surface que je venais de traverser parce que mon cœur s’était arrêté de battre pendant une seconde si douloureuse que j’en ai conservé le tic déconcertant.

Le voyage en hiver fut une révélation de ma fragilité au moment de déclarer mon amour. Ma femme savait tout de moi, non pas que je lui eusse tout dit ou que je me fusse livré à elle d’une autre manière moins facilement descriptible, mais elle avait conservé cette distance qui est aussi la meilleure unité de mesure. Distance que je n’ai jamais cherché à franchir, la condamnant ainsi à des répétitions qui devaient finir par ruiner son bonheur. Je n’avais pas le sentiment de la tromper. L’infidélité eût été plus parfaite si le voyage avait duré le temps nécessaire à l’accomplissement de tous les désirs qui me livraient pieds et poings liés à la maîtresse unique de mon abandon, mais aussi les choses étaient plus claires, plus significatives de mon impuissance à mériter l’amour que j’exige des femmes, et mon infidélité devenait efficace, définitive, destructrice. Je n’en espérais pas moins de légèreté. Je quittai Venise sans en avoir goûté le charme de pacotille.

Je retrouvai ma femme qui se plaignait de difficultés financières. Elle devait de l’argent au maçon, au jardinier, au boulanger et même au maître qui n’avait jamais cru à cette histoire d’héritage dont j’inventai la suite et la fin pour expliquer un jugement contraire à mes espérances. Le juge en question fut qualifié de vendu et nous bûmes à sa santé. L’hiver se terminait. Une autre lettre m’informa qu’Antoine était devenu son complice. L’hôtel était luxueux. On y mangeait avec plaisir. La victime portait ses bijoux. Antoine entreprit de la suivre pas à pas tandis que sa maîtresse attendait de s’enfuir avec lui sans laisser de traces. Elle s’ennuyait. Elle pensait souvent à ce que je lui avais dit de notre enfance. Je la confondais peut-être avec une autre, mais elle se sentait maintenant flattée si j’étais dans l’erreur. Elle regrettait pour le voyage qui n’avait jamais été son idée. Elle avait accepté l’amour d’Antoine parce qu’elle se souvenait de lui. Constance, qui était plus jeune et étrangère à ce passé, avait menacé de la tuer. La lettre se terminait sur un portrait d’une Constance que je ne connaissais pas. Elle venait d’épouser Antoine. Sa situation de maîtresse d’école l’éloignait des autres femmes du village. Elle pouvait penser ce qu’elle voulait, disait la lettre, et le crier sur les toits si ça lui chantait, mais rien ne forcerait Antoine à changer de vie.

— Qui est-elle ? demandait ma femme qui lisait la lettre.

— C’est l’héritière dont je te parlais. Qu’est-ce qui lui prend de me raconter sa vie ?

 

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