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Le paillasse de la Saint-Jean (Patrick Cintas)
Chapitre IX

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 Article publié le 22 septembre 2013.

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Il n’avait pas vendu le retable. Mes accusations ne l’avaient pas troublé. Mais où avait-il trouvé l’argent pour entreprendre la construction d’une troisième maison au Bois-gentil ? Et surtout : qui était l’acheteur ?

Rien ne l’obligeait à répondre à mes questions. Je ne les posais pas. Il arrangea la bâche et renoua les attaches. On pouvait sortir pour continuer d’en parler. Il me trouvait nerveux et imprudent. Depuis un an, il n’était plus revenu dans cette oubliette. C’était une découverte de l’enfance. Monsieur de Vermort, le père, était dans le secret. Il avait démonté lui-même, à coups de burin, le parterre qui représentait un combat de l’homme avec le lion. Au mur, une mosaïque montrait des femmes attentives et secrètes. Il y avait peut-être un enfant parmi elles. Il n’avait pas trouvé d’acheteur pour le moment. Je craignais l’humidité, la moisissure, les rats.

Il haussa les épaules. Il fallait avoir de la patience. Les photographies du retable circulaient. Il se vendrait bien si on avait cette patience. Je le haïssais. Il répondait à mes questions sans se troubler. J’avais examiné de près le vernis du retable. Ce ne pouvait plus être un faux. J’étais pressé. Il trouvait toujours l’argent avant moi. Nous puisions aux mêmes sources depuis si longtemps. Agnès avait cette patience.

Elle ne se souvient pas de l’interrogatoire sans ce tremblement qui agite ses lèvres. La police l’avait harcelée, mais elle ne leur avait consenti que des plaintes qui semblaient la détruire chaque jour. Ils abandonnèrent cette hypothèse.

Antoine cacha le retable dans l’oubliette. Personne ne retrouva la yole sabordée la même nuit. En voyant le trou, les machines, les matériaux accumulés sous un appentis provisoire, j’ai eu un coup de sang. Nous étions dans le trou quand Antoine est arrivé. L’Espagnol refusait de garer son camion dans une autre rue du village. J’étais descendu dans le trou à cause de son insolence. Il me menaçait avec la barre à mine. Antoine lui ordonna de me laisser tranquille. L’Espagnol l’injuria. Constance apparut. Ils échangèrent ce regard qui me renseigna sur leurs relations.

L’Espagnol jura encore dans sa langue. Il me tourna le dos pour s’expliquer avec Antoine. J’en profitai pour rejoindre le musicien qui était resté dans la rue. Il m’avoua ne pas aimer ce genre de confrontation.

— Chacun veut avoir raison, dit-il, et je ne sais pas qui a raison.

Antoine avait trouvé de l’argent. S’il avait vendu le retable, il ne m’en avait encore rien dit. Je rentrai chez moi. Il ne tarda pas à frapper à ma porte.

J’avais besoin de cet argent. Je lui montrai le dessin de la nouvelle place. Le métré annonçait un chiffre exorbitant qui devait correspondre approximativement à ma part sur la vente du retable. Une heure plus tard, nous étions dans l’oubliette.

J’évoquais le chancis, les insectes, des visiteurs inattendus. Agnès avait refusé de conserver le chef d’œuvre. Il y avait bien la maison de l’Américain. Il ne poserait pas de question. Antoine se troubla. Il regrettait les déplorables conditions de conservation, mais les acheteurs potentiels étaient réticents. Le bruit courait que le retable était faux. Son histoire avait paru dans les journaux. Il avait conservé ces coupures. Je les lus chez Agnès. Nous étions bien mal renseignés.

Le retable figurait sur une liste de chefs d’œuvre monnayables. Mais personne n’en voulait maintenant. Je n’avais pas les compétences nécessaires pour me charger de la vente. Antoine connaissait du monde. Il connaissait tout le monde. Il progressait plus vite que moi. C’est-à-dire à mes dépens. Agnès voulait me rassurer. Mais elle ne réussit pas à m’enlever cette idée de la tête : Antoine était en train de nous doubler.

Constance, qui avait pris la place d’Agnès dans le cœur de l’Américain, ne venait plus papoter chez elle pour la mettre au courant des derniers potins. La tranquillité d’Agnès était affectée par l’absence d’une confidente qui savait tout de ses amours, jusqu’à se substituer à elle. Elle n’avait plus d’amant. L’Espagnol la courtisait, mais il ne parlait jamais d’amour.

L’argent du retable devait résoudre bien des problèmes. Elle était aussi impatiente que moi, mais elle faisait confiance à Antoine. Elle croyait à ces difficultés qui à mes yeux n’étaient que le moyen de nous posséder. Je n’en parlais pas. J’avais perdu la tête en voyant le trou.

L’Espagnol était une excuse à mon affolement. Je n’avais pas su me servir de sa propre colère. Antoine avait encore profité de ce vertige. Mais il n’avait pas vendu le retable. Il avait trouvé l’argent sans moi. Agnès ne savait rien.

Le camion était dans la rue. L’Espagnol conversait tranquillement avec ma femme qui avait sorti des chaises sur le trottoir. La nuit était claire. L’Espagnol était assis dans l’entrée. Il ne se leva pas. Je tirai une chaise à l’écart pour assister à un lever de lune qui embellissait toute la rue. Il comprenait que le camion nous gênait. Il fallait lui laisser le temps d’aménager un terre-plein près du Bois-gentil. Il le prendrait sur son temps libre. Il savait bien qu’Antoine n’accepterait pas cette perte de temps. Il comptait terminer la maison avant la fin de l’hiver. Les propriétaires y passeraient l’été prochain. Ce serait peut-être des voisins agréables. Je ne les connaissais pas. Personne ne les connaissait. On s’y ferait. Antoine savait s’y prendre pour gagner de l’argent. C’était un patron exigent mais juste.

—Sur ce, je vous salue bien, dit l’Espagnol et il baisa la main de ma femme avant de s’en aller. C’est promis, dit-il avant de disparaître derrière le camion.

Le fer de ses chaussures résonna longtemps.

— Explique-moi, dit ma femme.

Je lui parlais de la dispute au fond du trou. J’étais allé chez Agnès pour lui acheter du vin.

— On raconte que Constance s’est entichée de l’Américain. Mais il ne faut pas croire tout ce qu’Agnès raconte au sujet de Constance. Je suis revenu par le bois. J’ai rencontré notre ami de Carrara. Il dort à la belle étoile.

Ma femme rit en entendant le mot étoile.

— Au matin, les étoiles tombent en rosée. Mais nous étions si jeunes, dit-elle.

Le camion exhale une odeur qui a chassé tous les arômes de la rue. C’est ma promenade. J’en connais toutes les odeurs. Le bois des fenêtres nourrit la vigne vierge. Le cracheur de feu a la même odeur quand il ne crache plus le feu depuis longtemps. Personne ne le dérange. Il est environné d’orties et de coquelicots. Sa soupe préférée est le mouron des oiseaux. L’herbe de la Saint-Jean lui sert de lit. Il n’entre jamais. Il sait tout et ne dit rien. Cette année, il s’est rapproché de la rivière. Il n’entendait plus le cri des enfants.

— Ils ne sont pas venus, dis-je. Cette femme n’est pas ma femme.

Un an a passé. Elle ne reviendra plus. Les enfants sont en Grèce. Je ne sais pas pourquoi je suis venu cet été. Je n’ai plus le goût de ces promenades. Je suis revenu à la maison par le bois. Notre ami de Carrara couche dans le fossé. J’ai reconnu son bagage. Je ne pensais pas le réveiller. Nous avons parlé des enfants. La femme qui était assise à l’ombre des peupliers était donc la mienne. Mes enfants avaient l’air heureux dans l’eau verte. Je n’aurais pas dû revenir cette année. Pas sans elle.

La femme qui m’accompagne est une amie d’enfance. L’Espagnol aime ses yeux noirs. Je l’ai présenté à Antoine qui ne se souvient pas d’elle. Il la salue à peine. Elle s’attend à des questions. Elle a préparé toutes les réponses. C’est une femme cohérente quand elle sort de sa coquille. Elle ne remplace rien. Elle s’installe à la surface de ma vie passée avec une autre femme. Elle espérait revoir Giselle de Vermort. Elles ont tant de souvenirs à partager. Mais Giselle est en vacances, inaccessible. Elle comptait sur elle. Elle devra se passer de ses conseils. Mais elle ne perdra pas la tête. J’ai eu tort de m’en prendre à l’Espagnol, pense-t-elle à ma place.

Je ne l’écoute pas. La lune est sur les toits. Son ombre est infiniment noire. Le campanile géométrise le ciel derrière les châtaigniers en fleurs. Cette femme n’est que ma maîtresse. Elle ne me donnera pas les enfants que je mérite. Elle est venue mesurer mon bonheur. Mais elle n’a rien dit de la rue, ni des chantiers qui la bornent et elle ne veut pas entendre parler de mes recherches.

Le retable rutilait côté jardin. Elle se souvient de mes regards obliques. Antoine explorait sans nous des variations insensées. Le public avait mollement applaudi la première partie. Elle était assise, jambes croisées, dans un fauteuil rouge et or. Je m’approchai du micro pour réciter l’introduction de la deuxième partie. En même temps, mes yeux caressaient la surface d’une crucifixion exagérément dorée et trop géométrique. Antoine remarqua mon trouble. Il entama le premier morceau avant la fin de mon discours, profitant d’un silence que je ne pouvais plus combler de toute façon.

À la fin du concert, j’allai à la rencontre de cette femme qui était restée assise et continuait de sourire en regardant la scène jouée par les musiciens qui la quittent. Elle nous avait presque tous reconnus, mais elle ne tenait pas à passer la soirée en évocations nostalgiques qui ne la rassureraient pas sur son avenir. Nous sortîmes du palais ensemble. Je n’avais pas pris le temps de me changer. Nous nous embrassâmes sur les quais. Elle ne croyait plus au bonheur. Je la désirais.

La promenade s’achève par un jardin en colimaçon que je n’ai jamais visité que la nuit avec elle. La rue redescendait sur le môle, mais elle connaissait un chemin de traverse bordé d’aubépines. Le mur du palais était infranchissable. Elle se recroquevilla dans cette ombre et se mit à pleurer. Elle ne me désirait pas. Le retable avait attiré son attention. Je semblais en faire partie. Elle s’était imaginée que j’étais en train d’en rêver pour moi seul. Elle n’entendait plus la musique. Mon visage lui inspira des souvenirs. Elle s’était sentie heureuse d’en être encore capable. La musique avait finalement mesuré la mémoire au fil du désir. Mais c’était fini. Le charme était rompu. Il avait fallu ces larmes pour me remettre à la place que j’occupais dans le cœur d’une autre femme. Des caprices d’enfants dans l’eau verte.

Le cracheur de feu achevait de rouler une cigarette.

— Oui, oui, dit-il, l’autre femme, celle qu’on n’aime pas et qui vous désire. L’inspiratrice de ce qui va se passer aux dépens du bonheur.

Le temps ne passait pas. La fusée désignait une autre étoile dans ce ciel qu’elle n’atteindrait pas malgré notre désir de finir avec elle. Son nez bariolé dépassait à peine du tube de lancement qui était légèrement oblique. Son orientation était le fruit du hasard parce que de toute façon sa trajectoire était imprévisible. Elle pouvait s’écraser contre le campanile, provoquant une gerbe de feux et de couleurs, ou bien survoler les toitures et aller illuminer les champs après le Bois-gentil.

C’était le signal. On avait le nez à la fenêtre depuis la fin du repas. Le cracheur de feu n’avait pas mangé depuis le matin. C’était une saine habitude. Il ne vomissait plus depuis qu’il s’en tenait à cette règle.

— Paillasse, me dit-il. Je me souviens de tes enfants. Tu as tout oublié, dit-il encore en nouant le lacet de sa chemise.

L’horloge du campanile ne s’illumina pas quand le soleil se coucha enfin. On entendit le déploiement de l’échelle contre son mur, mais il n’était pas possible de voir le pompier qui s’échinait dans le cadran ouvert comme une porte.

 

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