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Le paillasse de la Saint-Jean (Patrick Cintas)
Chapitre VI

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 Article publié le 4 septembre 2013.

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À cette époque-là, nous passions un mois d’été à Bélissens. Les noms de rue que je proposais régulièrement depuis des années ne convainquaient personne au conseil municipal où je n’ai d’ailleurs jamais eu ma place. Le boulanger voulait ouvrir une vitrine sur la place où il provoquait des assemblées divisées. À l’autre angle de ma rue, le forgeron, qui ne fermait plus le rideau de son atelier depuis la floraison des cerisiers, donnait son avis sans attirer l’attention.

La rue semblait inachevée pour toujours. Les palettes de pavés étaient envahies de ronces et le fer rouillait au pied d’un mur, nourrissant la terre où poussaient de la moutarde et des ancolies.

Antoine n’avait pas mieux réussi au Bois-gentil. Il n’avait construit que deux maisons et avait trouvé un acheteur pour l’une d’elle à condition de céder pour le même prix le pré ovale qui la jouxtait. L’Américain passait de longues heures dans ce pré. C’était l’hiver. Cecilia semblait le servir.

Ce silence nous troublait. Ils s’en allaient avant la Saint-Jean pour revenir après les morts. J’en entendais parler. On me montrait la maison pour en dénoncer l’étrangeté. Chaque année, elle ressemblait de moins en moins à nos maisons traditionnelles. Et le pré était étrangement fleuri. La clôture était électrifiée. Cecilia chassait les vaches en imitant la voix des paysannes chez lesquelles elle allait chercher l’essentiel de leur nourriture.

Mais je ne pouvais pas la connaître. Je n’ai jamais trouvé le temps nécessaire. Nous arrivions à la mi-juillet. Le regain était coupé. Un factotum peignait les volets du Bois-gentil. Le cracheur de feu, qui était de Carrara mais avait de la famille à Cremona, préparait son bagage sous les mûriers de la place. Il ne voulait pas partir sans me remercier. Sa femme est morte depuis, noyée dans une rivière dont il ne prononce jamais le nom. Nous mangions au café pendant deux jours et puis il partait en promettant de revenir. Il avait aidé au regain. Il emportait un peu de notre argent, mais pas assez pour atteindre la mer. Il vénérait saint Jacques. Il avait un ami qui habitait tout l’été la maison de Peyo Montvieux à Priorenia. Il y arriverait peut-être avant la fin de l’été cette fois.

Nous nous quittions sur cet espoir toujours déçu qui faisait l’objet de la première conversation de l’été, sous les mûriers, à Bélissens, en été. La perspective du Bois-gentil ne pouvait pas changer. À la tangente de cet inachèvement, la maison de Cecilia exhibait ses fenêtres. Les volets bleus étaient couchés sur des tréteaux. L’air était rempli de leurs cendres.

Au bout d’une semaine, ils étaient de nouveau fermés et parfaitement rectangulaires et bleus sur la façade de fausses pierres. Le forgeron était en vacances. Il avait laissé la clé de l’atelier au boulanger, en cas de besoin. Le boulanger prenait ses vacances en hiver. Personne ne le remplaçait pendant ces deux semaines. Il fallait qu’on m’en parle toujours dans les mêmes termes, une fois le cracheur de feu embarqué dans l’autobus rouge qui le déposerait une heure plus tard dans une gare de chemin de fer déserte et tristement fleurie.

La gare est toujours déserte. Il ne manque que les fleurs. Le buffet est fermé depuis longtemps. Il mange des fruits en attendant. Et le temps passe de la même manière. Il arrivait toujours à temps pour les voir dans leur maison du Bois-gentil. L’ouvrier examinait le crépi autour des fenêtres. Il allait s’asseoir sur le rebord du bassin et communiquait par gestes avec les vieux qui ne le quittaient pas des yeux. Il ne voyait pas Cecilia qui prenait le soleil derrière la maison.

L’Américain était assis sur une chaise qu’il avait amenée avec lui. Le pré l’environnait de fleurs dont les tons se mélangeaient jusqu’au gris. Il ne se passait rien. Ils semblaient s’ennuyer. Ils avaient hâte de s’en aller. Il ne pouvait plus pêcher sous le pont. En semaine, parce que la compagnie des pêcheurs du dimanche l’agaçait.

Agnès était peut-être amoureuse. Ou il lui donnait de l’argent. Cecilia ne la connaissait que de vue. Elle la rencontrait à la foire du jeudi, s’il ne pleuvait pas. Elles se saluaient à peine. Agnès en savait trop et Cecilia pas assez. L’Américain ne parlait pas. Il buvait de la gnôle au café. Il y mangeait quelquefois si la viande était grillée. Il avait l’air agacé chaque fois qu’un gosse traversait la place en braillant ou qu’un vieux se mettait à tousser dans l’ombre des mûriers. Il fuyait les zones d’ombre et s’installait toujours à une table inondée de soleil. Il jouait tranquillement avec les reflets du verre et répondait brièvement aux saluts. Il emportait toujours un livre avec lui. On ne le voyait jamais le lire. Il le posait sur la table ou sur le banc et semblait ne s’intéresser qu’au verre dansant entre le pouce et l’index. On ne l’avait jamais vu ivre. De temps en temps sa voix, qui portait comme celle d’un ténor, nous arrivait du Bois-gentil, mais sans les mots qui étaient destinés à Cecilia.

Nous répétions chez Antoine, fenêtres ouvertes et bavards entre les essais. Antoine râlait sur son pupitre. S’il apercevait Cecilia sur le seuil de sa porte, il sortait pour s’excuser d’être un musicien. L’Américain sirotait un autre verre sous un parasol. La musique ne le dérangeait pas. Il aimait ces recherches. Il préférait toujours les chercheurs au silence. Cecilia parlait de l’été qu’ils passeraient comme d’habitude dans sa maison familiale à Polopos en Espagne. Antoine proposait une pause qu’il mettait à profit pour courtiser Cecilia et surtout mettre à l’épreuve l’influence de L’Américain sur son propre pouvoir de séduction.

Au clavecin, Constance pleurait. Je ne connais pas Constance. Je l’ai vue une seule fois et je n’ai pas trouvé le temps de l’approcher. Elle passait l’été dans sa famille et sans Antoine. Elle ne l’aimait pas. Elle vivait avec lui pour ne pas vivre seule. Constance est l’institutrice du village. Les enfants respectent sa beauté. On ne lui connaît pas d’aventures. Je ne me souviens pas de son adolescence. La musique l’ennuyait un peu, mais elle avait l’art de la transposition. Les jours de concert, elle cédait sa place au clavecin à une étudiante plus précise mais sans âme. Je ne sais rien d’elle que ce qu’on raconte.

J’ai honte. Ce désir. Maintenant je suis avec les vieux parce que j’ai vieilli en même temps qu’eux. Je ne rêve pas. À Cremona, ma femme repose avec les siens. J’ai restauré le caveau de mes pères. Cette distance me voit dans une autre mémoire. J’entendais les raclements de la petite truelle. La dalle était un mortier de sable blanc et de galets rouges et noirs. Il n’y avait rien d’écrit. Un autre bloc gisait dans l’herbe près du mur d’enceinte. C’était une statue inachevée. On y devinait une étreinte, un cri, une éternité. L’emplacement des lettres avait été repérée par le burin. La croix était un objet parfaitement géométrique. Mais ce n’était peut-être pas une croix. En tout cas, le monument était resté à l’écart de la tombe. Elle ne s’en occupait pas. Elle raclait les mousses bleues à la surface de la dalle sans nom. Une jardinière de fonte était posée sur quatre pierres au pied de la dalle, vis à vis de la croix. Les fleurs s’y fanaient aux premiers jours de l’été tandis que des inflorescences de verges d’or envahissaient les brèches noires de la statue abandonnée. L’allée n’allait pas plus loin. Le terrain s’achevait ensuite dans les trèfles. Dans la pente, des digitales étaient secouées par un vent intermittent. Plus bas, une sente serpente entre les acacias. La rivière s’évade dans le pré à la tangente d’un autre bois au parterre de lierre bleu. Un canal se perd dans la vallée. Nous allions manger sur le quai désert. Les enfants adoraient cette eau. Puis elle se troublait, devenait verte et ma femme passait le reste de l’après-midi à les décourager. Je somnolais dans la turbine. Le clapotis de l’eau dans la mécanique grippée pouvait capter toute mon attention. Je me sentais inutile parce que le bonheur était à la portée de la main. Ma femme avait un regard toujours un peu larmoyant. Elle guettait le malheur et se plaisait à en décrire les poses. Il était vautré dans les fougères et mâchonnait des fleurs de coucou en nous regardant. Il nous jalousait. Sans lui, nous eussions été heureux. Mais ce n’était pas le cas. Elle trouvait quelque compensation à cuisiner des tomates dont les sauces embaumaient toute la rue. Les coulis s’accumulaient dans des bouteilles aux bouchons de liège. Jamais elle ne laissa les enfants s’éloigner plus loin que son imagination. La nuit, des apnées lui faisaient craindre le sommeil. Elle ne s’endormait que par épuisement, quelquefois au lever du jour. Elle rêvait d’une retraite parmi les siens.

Je suis le seul veuf de ma génération. Il y a des veuves plus anciennes. La veuve du boulanger par exemple, qui possède un herbier que les enfants continuent d’alimenter. Constance l’invitait plusieurs fois par an pour illustrer la leçon. Elle arrivait avec les fleurs de saisons, qui pouvaient être innommables. J’ai un enfant qui se souvient de ce lexique comme d’une leçon de prosodie. Il a écrit ses premiers poèmes à la cheville de cette végétation en lieu et place d’une mythologie dont les adaptations modernes n’avaient aucun pouvoir sur son esprit en formation. Je n’ai compris que beaucoup plus tard l’importance de cette différence. C’était un enfant presque sans chair. Il remontait à la surface avec des algues étranges. Il en mesurait la biologie en connaisseur. Sa mère lui inventait des noyades. La rivière revenait à l’orée d’un bois d’épines et de houx. Elle en extrayait des fins tragiques, selon sa conception de la tragédie qui commençait toujours par l’illusion du bonheur et se terminait par la mort ou à défaut le malheur le plus grand. Le personnage avait simplement eu le tort de ne pas renoncer à ses instincts. La comédie de la foi pouvait commencer, là où en principe prennent source les meilleures tragédies de la littérature. Dans la turbine paralysée qui gémissait encore, je ne dormais pas. Je ne pouvais pas m’absenter. C’est le drame de ma vie. Je n’ai pas fermé l’œil. À Cremona, on connaissait mes fioritures plus que la fidélité des instruments qui me devaient ce vernis infini. J’ai dessiné des roses d’argent, des spirales d’ivoire, des abîmes de teck. J’ai vécu à la surface du système mélodique. Ces enchaînements m’étourdissaient. Ils existaient au cœur des roulements qui avaient conservé leur graisse rouge et transparente. Toute la caisse était habitée par ce système. Mais je n’y trouvais jamais le sommeil. Les cris de ma femme voyageaient dans cet espace pour en détruire les lignes. Les enfants étaient verts, ralentis, hors de portée. La surface du canal ne pouvait pas être plus impénétrable. Je m’angoissais. Ma place n’était pas ailleurs. Mais notre été se finissait.

 

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