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Le paillasse de la Saint-Jean (Patrick Cintas)
Chapitre IV

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 Article publié le 21 juillet 2013.

oOo

Il leur faudrait briser la chaîne que j’ai soudée moi-même. Aucune fenêtre n’est accessible de la rue. Les fenêtres qui donnent sur la cour sont barreaudées. Ils sont assis dans la demi-lumière de l’horizon. L’herbe du pré est noire, les arbres rouges, la rue transparente. Cent mètres nous séparent.

Le gosse est tranquillement assis sur une borne, la femme explore les granges du regard. L’homme semble parler. Je dissimule le chapeau de paille sous ma veste. Je fume ma pipe sur le seuil de ma maison. Agnès n’est pas venue cette semaine. Elle a travaillé comme une forcenée cette après-midi dans la maison d’Antoine. Nous n’avons pas beaucoup parlé. Antoine nous épiait. Il avait l’air tranquille. Il n’était que de passage. Agnès bougonnait. Elle ne croyait pas au musée. Monsieur de Vermort était intarissable sur le sujet. Antoine semblait l’écouter. Il ne se voyait pas en employé fidèle.

— Mais ce n’est pas ce que je vous demande ! s’était écrié monsieur de Vermort.

Concluant par un : allons voyons : qui fit sourire Agnès. J’examinai les châssis. Les pointes avaient toutes rouillé, faute d’avoir été vernies. Mais les artistes sont de mauvais artisans. Au château, on ne respectait pas plus les règles d’or. Les apparences ne trompent personne, elles prennent la place des seules conversations qui valent la peine d’être vécues.

— Je n’en ai parlé que très rarement avec monsieur.

— Il ne vous écoute pas. Il cherche la véritable raison de se taire. Et vous continuez de parler, jusqu’à épuisement du sujet sur lequel il n’a exercé aucune influence. C’est un critique oblique, finalement présent au moment de conclure l’avantage de ne pas vous avoir compris si c’était ce que vous désirez.

Agnès était anxieuse à cause de la nuit. Elle se mit à parler de ce chemin tout en faisant claquer la serpillière sur les marches de l’escalier. J’avais roulé le tapis pour le mettre à l’écart avec les meubles inutilisables. Antoine y avait négligemment jeté la carcasse d’un cistre. Une angoisse acide m’étreignait. Les meubles, les objets, les instruments s’accumulaient dans un angle circulaire où jadis trônait un samovar. J’avais ouvert cette brèche dans le cuivre, provoquant la projection des incrustations dans la poussière et sous les meubles. Un tableau gisait à l’endroit où j’avais trouvé l’appui nécessaire. L’escalier monte en oblique dans cette rouge horizontale. J’y avais oublié le pied de biche.

Et pendant des mois, j’ai vécu cette angoisse sans jamais trouver la force de retourner dans la maison pour effacer toutes les traces (j’en imaginais de si évidentes quelquefois que j’en vomissais d’impuissance à les raisonner) qui trahissaient mes intentions. Il a fallu ce tremblement de terre pour me sauver. Ce furent dix huit secondes de terreur opaque, suivie d’un jour de crise de nerfs, jusqu’à ce qu’on me demande d’enquêter sur les maisons inoccupées du village. Je commençai par la maison d’Antoine.

Cette fois, à la vue de tout le monde. On ne s’en souvient pas. J’en ai vaguement entretenu le cracheur de feu. Il est libre de ne pas me croire. D’ailleurs, cette biche l’empêche de comprendre le reste de l’histoire. Il surveille les allées et venues des enfants qui n’osent pas franchir les barrières pour accéder au bûcher. On entend leurs insultes. Je secoue le chapeau de paille. Des briquets s’allument dans l’ombre. Ils savent ce qu’ils veulent. Je ne les vois jamais dans ma rue. Ils traversent la place en vitesse, évitent la rue et se faufilent dans le bois de hêtres où ils ont tous des habitudes secrètes. On me confie encore des restaurations. Mais ils ne veulent rien apprendre. On me voyait à la fenêtre prenant la mesure d’une courbe dans un rayon de soleil. Mais personne n’entendait ces harmonies. Le violon avait appartenu à un grand-père fonctionnaire ou commerçant qui n’en jouait pas bien sûr. L’instrument avait dégringolé du mur où il était accroché depuis un demi-siècle. L’histoire du violon (si c’était un violon) se terminait dans le salon où l’on m’imaginait capable de toutes les solutions. Je visitais ces salons.

On ne m’y reçoit plus guère. Nous y avons joué quelquefois. Mais personne ne s’en souvient. Le passé a fini par mettre tout le monde d’accord. Je ne suis pas amateur de ces rites. J’ai été très étonné (et flatté, pourquoi ne pas l’avouer ?) qu’ils m’aient choisi pour jouer le paillasse allumeur de feu. C’est que le passé n’est plus rituel. On s’est laissé allé à un peu de désordre, ouvrant la porte aux confidences voilées encore, mais révélatrices d’autres personnages dont je ne suis pas le moindre. On a pensé à moi. Mais nous n’avions pas prévu le retour d’Antoine un jour de la Saint-Jean.

Je l’imaginais plutôt un jour de pluie, alors que tout le monde est à la maison, ne voyant pas plus loin que le bout de son nez s’il le met à la fenêtre à la recherche des autres et de ce qu’il leur arrive qui ne nous arrive jamais parce qu’on est ordinaire et discret. Après la pluie, on voit les traces des roues dans le chemin et on en parle. Cet argent que nous n’avons pas trouvé faute d’un minimum de fraternité, il nous manque. Un jour, il ne nous restera rien, pas même une épitaphe. Le musée n’est pas celui de ce que nous avons été. Antoine avait des idées. Monsieur de Vermort ne voyait pas d’inconvénient à les mettre en pratique si c’était pour le bien du château qui avait besoin du musée pour continuer d’exister en tant que château. L’observatoire astronomique n’était plus guère visité. Sa technologie appartenait à un passé si lointain qu’on n’en comprenait plus les résultats. C’était une visite statique et il n’y avait plus aucun chercheur pour aider à l’argumentaire.

Le musée, tout en se référant à un moment précis de l’histoire où la pratique de la torture était un fait juridique d’importance, par sa nature ne limitait pas l’imagination pourtant stéréotypée du visiteur. Il y avait des mannequins aux articulations sonores. Le sang ne coulait pas, mais les grimaces qu’on arrachait aux automates étaient d’une vérité parfaitement inoubliable. On venait chercher cette mémoire. On pouvait les surprendre au bord de cette douleur, l’espace d’une demi-seconde que l’imagination venait de mettre à profit pour atténuer le côté artificiel de la gamme et des rictus qu’elle inspirait à la mécanique interne. Des cliquetis vous ramenaient immanquablement à la réalité. Il n’était pas question des procès, quoiqu’on en venait à vouloir en savoir plus sur le sujet des passions qui avaient animé les personnages à ce point faciles et intransigeants que la justice avait fini par les encercler physiquement et surtout verbalement. La machine était expliquée, la doublure du supplicié était convenablement installée dans les prises et les rouages faisaient entendre leurs sinistres et magiques grincements d’horloge. On avait bien la sensation du temps perdu à n’être que soi-même quand d’autres, plus éclairés ou mieux inspirés, s’étaient donnés corps et âmes à la trituration exemplaire de leurs os. Monsieur de Vermort n’entrait jamais dans les détails.

Il avait loué les services de deux filles presque nues qu’il avait finalement renvoyées parce que leurs grimaces n’étaient pas celles qu’on s’attendait à les voir jouer de l’autre côté du cordon. Les automates étaient un peu mon œuvre. Je n’étais pas responsable de leur chair, de leur regard, mais on me devait leur cri, longuement improvisé dans les ondes Martenot. Antoine se retourna alors pour exprimer sa surprise. Il ne me connaissait pas ce talent d"imitateur. Il avait toujours compté sur moi pour la cadence et surtout pour la couleur. Il ne lui en fallait pas plus pour se montrer génial et trouver la bonne distance à faire respecter pour ne pas tomber dans le piège de leur consentement.

Les cris étaient enregistrés sur une bande magnétique synchronisée avec la souffrance que des explications techniques avaient judicieusement précédée. Ils posaient rarement des questions. Comment auraient-ils pu interroger devant tout le monde leur imagination libérée des contraintes de la non-douleur ?

— N’exagérez pas, dit monsieur de Vermort.

Cris en contrepoint du silence individuel en chape impénétrable interposée entre soi et l’amour des autres. Antoine recula dans l’ombre. Il avait avoué si facilement. Il avait suffi de lui poser les questions rituelles et toute l’histoire était racontable. Le procès fut marqué par cette monotonie.

Cette année-là, notre absence ne fut même pas remarquée à Saint-Lizier. J’y allai tout de même, mais je n’y rencontrai aucun de nos musiciens. Le procès n’était pas encore conclu. On s’attendait à une condamnation légère. Le jury se montra impitoyable. Il n’avait pas cru au crime passionnel. Personne n’y croyait.

Le cracheur de feu ne voulait pas juger les passions. Il ne connaissait pas Antoine. Il s’ennuyait dans les musées où son imagination ne trouvait jamais la solitude nécessaire à des épanchements tranquillisants (le vagabond et sa compagne s’étaient approchés de la barrière).

Je n’avais quant à moi plus besoin de travailler. Je rendais service à l’occasion. Je possédais une rue, un rêve d’enfant. Ce n’était pas une rue fréquentée ni laborieuse. Je l’habitais seul. Il y avait ces squatters en été. Ils rôdaient sans voler ni même demander. Ils reluquaient la chaîne soudée sans trouver de solution à leur errance. Ils attendaient la nuit pour forcer la porte. Je les entendais frapper avec un outil impossible à identifier. Les coups étaient amortis par un linge. Cela pouvait durer des heures. Cet acharnement me comblait. Au matin, je les trouvais endormis au pied du mur sous la même couverture. Le chien les réveillait. Ils partaient lentement, en silence, surveillant le chien qui les talonnait et tentant de deviner ce qui se passait sur mon visage. Mais je ne m’approche pas, je ne dis rien, je n’appelle pas le chien, il les suit jusqu’à l’orée du bois et il revient pour boire l’eau qu’ils ont négligé dans la rigole.

(Le vagabond entraîne sa compagne vers le café dont la terrasse vient de s’éclairer. Le jeune homme arrive. Ses pantalons sont retroussés jusqu’aux genoux. Il s’aide d’un bâton arraché à un tronc de noisetier. Il a arraché les feuilles et sommairement taillé une pointe. Il a trouvé le chemin long et inquiétant. Le chien, qui les avait menacés à l’aller, ne se montra pas au retour. Agnès l’avait remercié en lui offrant du vin qu’il n’avait pas pu refuser pour ne pas avoir à lui parler de son allergie. Il avait désigné le noisetier et elle avait même choisi la branche qu’il avait rompue après une minute d’efforts que le vin troublait. Il avait taillé la pointe en chemin, sans cesser de marcher. Agnès ne viendrait pas à la fête ce soir. Depuis des années qu’elle vivait parmi nous, elle n’avait jamais manqué ce rendez-vous avec les rites de l’été. Elle n’avait pas d’excuses. En tous cas, si elle s’était excusée, il ne se souvenait pas de ce qu’elle lui avait demandé de nous dire. Il aurait préféré se retrouver nez à nez avec le chien et surmonter l’épreuve une bonne fois. Au lieu de cela, le chien ne s’était pas montré et il avait crevé de peur jusqu’à atteindre les premières maisons du bourg. Qui étaient ces vagabonds ? Il avait vu un enfant nu et sale dans le pré.)

 

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