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Le paillasse de la Saint-Jean (Patrick Cintas)
Chapitre II

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 Article publié le 7 juillet 2013.

oOo

Monsieur de Vermort vint sans madame qui était en vacances. Il dit :

— Vous pouvez compter sur moi. Vous le savez.

Mais Antoine ne répondit pas. La nuit allait tomber. Le bûcher était prêt sur la place. Une échelle de bois était restée appuyée contre le mur de la mairie. Des gosses en éprouvaient en riant les premiers barreaux. Ce ne sont pas nos enfants. Antoine visitait les chambres qu’Agnès venait de nettoyer. Une fenêtre ne fermait pas à cause du linteau. Je ramassais encore du crin sous l’armoire. J’avais ce désir de parler avec quelqu’un, mais Agnès bougonnait et le jeune homme la courtisait. Je pouvais rentrer chez moi si on n’avait plus besoin de moi. Je vis dans la cuisine, entre la chaudière et une armoire de merisier que je n’ouvre plus. Je n’ai plus repeint les murs depuis si longtemps. La fenêtre reste ouverte l’été, même s’il pleut. Il ne pleuvra pas cette année, dit-on. L’année dernière, la grêle a saccagé la toiture. Seuls les arbres ont survécu finalement. Les toits exhibent des blessures noires. On les voit bien d’ici, parce qu’on est sur une hauteur. Mais la rue est une impasse. L’allée centrale se termine par une broussaille de ferraille et de rouille. On ne construira plus rien dans ces parages.

Monsieur de Vermort a garé sa voiture sur la place, dans un triangle de lumière qui s’amenuise. Je le regarde s’avancer sur cet écran, maigre, long, avec ce tic nerveux, qui agite son œil. Je pense toujours à la petite boîte d’ébène qu’il nous a montrée un jour. L’œil m’y parut monstrueux. Je n’ai rien dit parce que personne ne voulait s’étonner. L’écrin est resté ouvert sur le comptoir. Il l’avait oublié. Il est revenu dans la nuit en s’excusant. Personne n’y avait touché. Il referma l’écrin et fit pivoter la fermeture d’argent. On ne l’a plus jamais revu, sauf dans son orbite, encore qu’on n’aime pas se surprendre à le regarder. L’autre œil, le véritable, était conservé, paraît-il, dans un bocal qui ferait partie un jour des objets du musée.

Le musée, Antoine n’y pensait plus. Il demanda des nouvelles du musée, mais sur un ton tellement sinistre que monsieur de Vermort ne répondit pas. Il saluait un homme qui venait de ralentir le pas sur le chemin. Le chien l’avait rejoint et maintenant il le suivait. Monsieur de Vermort souriait et continuait de saluer en agitant la main. L’homme disparut dans une allée d’aubépines.

— Il nous guette, fit monsieur de Vermort.

Il tendait la main en même temps. J’y déposais servilement ma blague à tabac.

— J’avais oublié la Saint-Jean, dit Antoine.

L’homme reparut sur la place. Les vieux le retinrent par un bras et il s’assit avec eux. Le feu d’une torche les éclaira un instant puis la torche s’éleva dans le ciel presque noir. Le jongleur était habillé de rouge et d’or. Il cracha sur la flamme, ce qui fit reculer les enfants et aboyer les chiens. Un autre fou activait un feu sous une grille. Une guirlande se mit à clignoter dans les platanes. Monsieur de Vermort émit un petit sifflement aigu en passant devant le piano.

— J’ai maintenant toutes les raisons de regretter de vous l’avoir vendu, dit-il.

Je frémis. Il allait s’adresser à moi, renouveler sa demande et je demanderais encore à réfléchir, invoquant la vieillesse et surtout le désespoir. J’ai tellement peur de cela que je n’entends plus. J’avais refermé le piano sans le vider des gravats qu’on y avait intentionnellement déversé. La harpe rendait un son sinistre. J’avais aligné les autres instruments après les avoir négligemment époussetés. Monsieur de Vermort passa un doigt expert sur la table d’un violon. Agnès nous épiait, à genoux sur le sol de la cuisine, un couteau à la main avec lequel elle récurait un angle de la plinthe. Antoine admira tout haut ce zèle rare chez une femme qui préfère toujours aller à l’essentiel.

— Gisèle est en vacances, dit-il comme pour expliquer le regard d’Agnès. Je n’en prends pas, vous le savez. Vous me demandiez des nouvelles du musée ? Je n’en ai pas.

Maintenant il regardait le portrait qui avait aussi appartenu à sa famille. Portrait étrangement parallèle au destin des Vermort. Cette femme pouvait être une étrangère. La toile était crevée dans un angle. Sous la crasse, Antoine crut deviner des traces de chancis. Monsieur de Vermort se dressa sur la pointe des pieds pour examiner le mal de plus près.

— En effet, dit-il. Je n’aurais jamais dû accepter de vous la vendre. C’était une intruse de qualité. Une habitante nécessaire.

Antoine haussa les épaules. L’œil de monsieur de Vermort le suivait. Je le surprenais encore en flagrant délit d’asymétrie. Je baissais la tête. Agnès me trahissait peut-être. Je ne les entendais plus. Tout le monde connaît ces malaises que je nie toujours avec force. Le jeune homme me parlait. La grille qu’il avait ouverte sans difficulté ne voulait plus se refermer. J’allai examiner avec lui les effets de cette mauvaise volonté. Il me montra la charnière brisée. Volonté de la grille, ce fer mal forgé. Combien de temps a-t-il résisté à la torsion ? Le casse-tête réapparaît dans sa main. Il en a trouvé presque toutes les pièces.

— Voyez, dit-il, quelqu’un l’a jeté dans les ruines et il s’est éparpillé géométriquement.

Il savait déjà presque tout de cette figure.

— Combien en manque-t-il à votre avis ? me demanda-t-il.

— Deux, fis-je et il sut que j’en étais l’auteur.

La rue m’appartenait. La forge. Le fournil. Les appartements exigus où logeaient les journaliers et leurs familles. Je n’ai pas construit la place dont je rêvais. Le champ est resté circulaire. J’y élève une chèvre et des poules. Et j’ai lutté contre des squatters. Le jeune homme ne me reconnaissait plus. Les morceaux d’acier cliquetaient dans la paume de sa main.

— Je ne l’ai jamais achevé, avouai-je. Ne cherchez plus.

Agnès poussa un soupir de soulagement en entrant dans la dernière pièce. C’était la chambre choisie par le jeune homme. Elle n’avait pas souffert. La poussière en était légère. Seul le rideau était mangé des mites, mais le sommier sentait encore la lavande. Il avait ouvert les fenêtres. L’une donnait sur un méandre ombragé de la rivière, l’autre saisissait une dernière pente au bas d’un ciel infini. En se penchant, il voyait l’autre maison, plus modeste, plus harmonieuse, presque nécessaire à cet endroit du tableau. Il redoutait les comparaisons. Elles alimentent toujours des conversations destructrices. Il tremblait.

Agnès vidait l’armoire sur le lit. Je descendis tout le linge. Antoine palpa plusieurs fois le drap jaune et rigide. Il cherchait une broderie particulière. Elle n’avait rien emporté. Il avait fait l’inventaire de sa mémoire. Elle lui laissait tout après avoir tenté de tout détruire. Il pouvait imaginer cette colère, ces visites orageuses, les témoins qui se défilent, le silence guetteur. Il ne manquait rien à ce théâtre. Elle avait brisé tous les verres parce que c’était facile. Les tableaux étaient à peine meurtris. Une lame furieuse avait ébauché la mort dans les sofas. Une porte de verre avait éclaté en mille morceaux. L’évier était définitivement mis hors service. Il avait lui-même transporté cette grande pierre plate creusé au burin. Il en avait seulement amélioré le rendement en la perforant à un diamètre standard pour y installer un siphon. La rigole ne servait plus à rien. Il l’avait comblée de ciment et la pointe de la pierre disparaissait dans le mur. Elle avait fendu cette désuète adaptation d’un coup d’épée symbolique. Pas un mot, pas une lettre, rien que ce saccage qui explique tout. La nuit allait tomber.

J’avais promis d’allumer le feu et de l’entretenir, mais nous avions du temps devant nous. J’éprouvai la solidité d’une poutre qui avait été un linteau de cheminée avant de faire office de solive supportant une étroite mezzanine dont le mobilier avait souffert d’un début d’incendie. Je me souviens de cette fumée. Elle ne recommença pas. La menace qui pesait sur elle était sérieuse cette fois. Elle n’est revenue que plusieurs mois plus tard, pour fermer la maison définitivement. Sur la place, elle nous a salués d’un seul mot qui nous condamnait au silence. C’était il y a deux ans.

On parlait déjà de la libération prochaine d’Antoine. Il y faisait allusion dans une carte de vœu qui était arrivée au café comme toutes les autres. Nous n’avons jamais répondu à aucune de ces lettres, non pas que nous cherchions plutôt à tout oublier, mais parce que pour nous le temps n’était plus la bonne mesure. Cette année-là, le four s’est ouvert et peu après, le toit de la forge s’est effondré. Toute ma vie, j’ai volé le boulanger pour ne pas lui vendre le four qu’il voulait acheter. Le boulanger est mort en vacances. Puis la terre a tremblé, Constance a tenté de mettre le feu à la maison et Antoine n’a pas voulu porter plainte. Maintenant, il dit qu’il n’a plus de futur. Il s’occupera du musée pour ne pas s’ennuyer. Le gardien du cimetière est mort, mais ce poste n’est plus à pourvoir. Agnès a dans l’idée d’ouvrir une auberge pour les pêcheurs/ pour concurrencer l’idée d’un musée des tortures/ qui doit être la meilleure idée/ disent-ils ensemble, maintenant qu’ils se trouvent en marge de notre propre vie.

Le jeune homme ne participe pas à la conversation. Il cherche une solution pour la grille qui menace de s’écrouler avec le pilier. Il entretient mon absence. On m’a prêté un chapeau de paille qu’il faudra que je coiffe toute la nuit. Je n’ai jamais allumé le feu de la Saint-Jean. Je n’en ai jamais rêvé non plus. Je n’ai plus l’âge de l’amour. À cet âge, je ne m’imaginais pas finir de vivre aussi lentement. L’année dernière a duré un siècle. Mais aucun locataire n’est venu nous parler de ce que la maison avait enduré avant qu’elle se décide à ne plus revenir. Siècle infini. Le retour d’Antoine ne changera rien. Il décline poliment l’invitation de monsieur de Vermort.

Agnès a rassemblé ses outils contre la grille. Elle a peur de la nuit. Pour arriver chez elle en voiture, il faut faire le tour par le Cazal. Je dois allumer le feu à dix heures ce soir. Le jeune homme ne veut pas manquer cet embrasement. Antoine connaît bien le détour du Cazal. Il ne le reconnaît peut-être pas. Avec le temps, la topographie des lieux a subi des étirements inexplicables. Le temps s’est mis à exister à la surface des choses et les choses durent plus longtemps que la mémoire. En venant, cette après-midi, il a fait arrêter la voiture sur le pont. Le jeune homme s’impatientait. Antoine était descendu sur la berge pour y cueillir des mauves. La carcasse rouillée émergeait des gravats du parapet. Un roncier y prenait peut-être racine. Il se souvenait de la portière agitée par le vent. Sur la place, le feu menaçait de s’éparpiller en mille brandons. Des braises folles survolaient les maisons. Il avait remarqué les reflets rouges et bleus du feu dans le dernier méandre sous les saules. Agnès avait été le seul témoin. Mais elle ne l’avait pas trahi.

 

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