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 Article publié le 16 juin 2013.

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Nous sommes partis aux premières lueurs de l’aube. Notre baluchon sur l’épaule et le regard porté par delà les collines. Les enfants se donnent la main et marchent à la file indienne, leurs yeux grand ouverts. J’entends leurs petits cœurs qui palpitent, je sens le sang qui coule et inonde leurs frêles tempes, sous la peau fine et transparente. Ils se demandent, depuis peu arrachés au sommeil lourd des rêves innocents, ils se demandent et on peut lire un peu de crainte sur les visages, au fond des prunelles, sur le bord des lèvres. Au doux frémissement du duvet sur leurs bras fragiles s’ajoutent nos propres angoisses.

Nous les aimons. Ils sont notre chair, notre présent et toutes nos promesses réunies. C’est pour cela, c’est pour cela que nous avons décidé de partir enfin. D’affronter l’inconnu, la peur au ventre et l’esprit hanté, mais la rage plus fort que tout !

Le village serait devenu leur tombe. Il n’y a plus rien à espérer du ciel et de la terre en ces lieux. Les dernières fleurs ont péri au soir tombant. Toutes les poupées ont perdu leur sourire et la chaleur du réconfort. Nous avons pris l’ultime et sage décision.

Nous gardons profondément dans nos narines l’odeur de poussière et d’herbe chaude. Notre attachement au pays, cadavre à peine refroidi, encore noué au fond de la gorge, nous avançons désormais vers notre destinée, prêts à défendre notre descendance comme des fauves au milieu des fauves.

Les vieux sont au plus près des petits corps marchant. Les mères, armées jusqu’aux dents, se mêlent aux hommes qui ouvrent et ferment la colonne, fragile et soudée. Nous progressons d’une seule respiration, entité lourde d’amour et d’affection.

Les premiers cris taillent le ciel et font frémir jusqu’au cœur des pierres. Nous redoublons de vigilance et nos pas se font plus pressants. Là-haut, le soleil darde déjà le grand espace et vient lécher de ses flèches éblouissantes nos ombres et nos corps qui se meuvent au milieu d’une nature sauvage et imprévisible.

Les femmes se déhanchent tout en chantonnant afin de conjurer le mauvais sort et pour s’attirer la protection des dieux, accentuant la pression de leurs mains sur leurs arcs et leurs pieux effilés. L’aïeul lance par poignées comptées la poudre des prières sur le chemin qui serpente maintenant à travers les herbes hautes comme des grandes personnes. Étrangères et menaçantes.

— Dis, Maam, y a des méchants autour de nous ? Pourquoi l’herbe elle crie ?

Petite Fleur a mal au cœur et ses doigts fins, noués à ceux de Maam, deviennent plus blancs à force de serrer. Elle aurait bien voulu rester nichée au fond de sa couche, sentir encore la caresse parfumées des larges feuilles de colab aux apaisantes nervures. Elles se serait réveillée au doux baiser de sa mère sur son front, aurait respiré son haleine tiède et fleurie, se serait blottie au creux de ses bras avant de lui offrir son large sourire. Mais, loin du ciel étoilé et des voyages imaginaires, la voici plongée dans la brutale réalité. Son corps d’enfant s’effeuille au rythme de leur avancée et il lui semble grandir à contre-coeur sous l’or chaud qui coule sur sa nuque. Elle trace ses pas dans les sillons des autres enfants et des grands qui les entourent et les protègent. Ils marchent, trottent, accélèrent le pas sans répit. Il y a urgence. Il y a péril en ce monde et dans cet espace clos.

Petite Fleur cherche mère et père avec quelques larmes au bord, juste au bord, là où la poussière qu’ils soulèvent vient irriter sournoisement ses fragiles paupières. Mais il faut qu’elle soit grande, pour ne pas décevoir ses parents qui viennent de la rejoindre à l’instant, le temps d’une caresse furtive, d’un mot d’amour offert à la sauvette dans le creux de son oreille. Elle se tourne vers la petite qui s’accroche à sa main et ne parvient pas à maîtriser son émotion. La chaîne ne peut rompre. Il y a trop d’amour entre eux. Ils sont comme un champs de fleurs pourpres qui plient sous l’orage et attendent, confiantes, le retour du bleu et de la lumière.

Soudain les cris ! Les mains qui se lâchent et des éclaboussures, des pleurs et des tremblements. L’herbe qui se déchire, s’entrouvre sur l’innommable, des pas de course effrénée, des halètements. Sifflements stridents au-dessus des petites têtes qui vont et viennent comme des oiseaux apeurés. Les grands se sont resserrés tout autour, formant un mur infranchissable et qui les cache à l’horreur qui les guette et les désire.

Petite Fleur s’est réfugiée tout contre Maam. Les yeux fermés. Fermés comme des poings serrés pour ne plus y croire. Du haut de ses quelques ans elle maudit celui qui les a créés. Celui qu’on ne voit pas mais qui est.

La voici devenue, le temps d’une mort, plus vieille et plus grande que toute une vie.

Elle reprend la route, les yeux mi-clos, se laissant emmenée par Maam sans un mot, silencieuse comme un clair de lune en fin de nuit. Il y a un peu de sang sur le côté du chemin et des perles vermeilles s’écoulent à la pointe des herbes qui se figent muettes.

Les prédateurs ont fui, emportant leur proie sans remord.

Petite Fleur entend la voix de Père et Mère qui la rassurent. La poudre des prières s’élève au devant, là où le ciel se dessine à travers les bouches de l’herbe toujours plus grandissante.

La petite vient pour replonger sa main dans la sienne. Sa poupée borgne balance et scande une étrange chanson qui se vrille au plus profond de leur être. Chanson de l’enfance perdue, d’un monde assassiné, d’une révolte et d’une force à venir.

Les collines sont désormais à portée de main et Petite Fleur tend son bras pour atteindre le rêve universel...

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Francis DENIS

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