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 Article publié le 16 juin 2013.

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L’immanence me convient.

Les dieux se sont éteints.

Quelques forces éparses courent encore dans mes yeux, vestiges des temps anciens. Je ne suis même pas savant, pas même animé par le désir de conserver pour converser avec le passé.

La nostalgie rend fou, je le sais, qui plus est, elle ne projette que des images personnelles nourries de lecture, c’est un bien étrange mélange de références livresques, de souvenirs vécus et d’espoirs par avance déçus : on ne remâche le passé que pour échapper au présent qui ne fait pas de cadeaux. L’absence des dieux m’agréent, je ne suis à l’aise que dans l’élément humain, mais animé par aucune foi en l’homme, dans son progrès moral ou matériel.

L’histoire avance toujours, on peut lui faire confiance, même si on a l’impression qu’elle piétine. Oui, l’histoire avance toujours, de travers, mais elle avance.

Je suis frappé par ceci : dans les périodes de grande misère - guerres, catastrophes naturelles, épidémies - c’est le chacun pour soi et Dieu pour tous qui prédomine. La famille ou la tribu reprennent tout leur sens, les querelles cessent pour un temps, parce qu’il faut organiser la survie. Tout le monde est occupé à chercher de quoi manger, de quoi se chauffer, le reste, déjà bien négligé en temps normal, passe au second plan, devient un luxe qui n’a plus de sens.

Les gens isolés et les solitaires, par goût ou contraints de l’être par les circonstances de leur vie, ne sont pas à la fête dans ces périodes-là. On aurait même tendance à les voir d’un mauvais œil. On oublie que ceux qui oeuvrent dans la solitude n’oeuvrent que pour communiquer ce qu’ils ressentent, et ce qu’ils ressentent, par-delà les milles variantes de leur aventure personnelle-impersonnelle, c’est à peu près ceci : la sensation que quelque chose est perdu pour la vie, que de brefs instants de grâce ou de lucidité nous la fait entrevoir, cette chose qui n’a pas de nom. Et ils oeuvrent pour « user de liberté », pour dépasser le pur donné.

Quelques-uns parmi les créateurs vont vite en besogne, « la chose qui n’a pas de nom », ils l’appellent Dieu. Je n’en suis pas. Qui plus est, le qualificatif pompeux de créateur me fait sourire.

Oui, ils vont vite en besogne…

La besogne, c’est le besoin, le besoin de s’appuyer sur plus grand que soi pour avancer dans la nuit. Ce mouvement me répugne. C’est celui du petit enfant perdu dans la nuit et qui appelle sa mère au secours. On appelle toujours les mères, jamais les pères, c’est drôle, pourtant Dieu est homme, il est sexué, il parle d’autorité, et dans la Bible jusque chez Levinas, les femmes sont toujours les gardiennes de la maison et le repos du guerrier, celles qui organisent le séjour, rendre la terre habitable et pansent les blessures de la vie, mais qu’ils ne faut pas fréquenter, à cause de l’éros, qui lui, dans sa manifestation éhontée, est d’essence grecque…

J’ai la chance moi-même d’avoir eu une mère aimante, une mère aux petits soins, je n’échappe pas à la règle, et je ne songerais pas une seconde à m’en plaindre, ce serait être bien ingrat envers ma mère.

Le sang froid des mères est incomparable, quand elles ne sont pas hystériques. Les pères travaillent ou bataillent, loin de la maison, les mères, elles aussi, travaillent, tout en se coltinant le travail domestique. Les pères rentrent à la maison, veulent le calme, ne l’instaurent pas, ils jouent, ils se divertissent, mettent les pieds sous la table et attendent leur heure de satisfaction, le fameux devoir conjugal. Ils réclament leur dû, l’obtiennent de gré ou de force et s’endorment contents.

« J’ai eu quatre enfants, j’ai vécu vingt ans avec un connard. »

Cette phrase dite par une femme de bonne famille, née dans la tradition catholique, bien pensante, de droite, devenue féministe vers 1968, qui a participé à toutes les luttes pour l’émancipation des femmes, elle m’a frappée par son ton serein, presque jubilatoire. Elle s’est émancipée sur le tard, elle a eu ce sursaut.

Elle a eu des filles. Elle a fêté avec elles, avec gâteaux et champagne, la venue de leurs premières règles, parce qu’elle, quand elle est rentrée ensanglantée à la maison, elle n’a eu droit qu’à une phrase sèche de la part de sa mère, une bigote : « Bon, eh bien ce sera comme ça tous les mois maintenant. »

Elle a tout lâché, mais pas pour fuir, elle a empoigné l’époque qui était alors à la lutte, et maintenant elle a refait sa vie, elle est sereine. Elle est vieille, mais elle regarde sans amertume sa vie passée. Au fond ce qu’elle a d’abord subi pour faire comme tout le monde, elle en a fait la base de sa révolte fructueuse. Elle disait aussi qu’elle avait des camarades au lycée qui l’attiraient, mais que sa mère « veillait » : il fallait qu’elle arrive vierge au mariage.

Pendant vingt ans, elle a fait l’amour avec la peur au ventre. Elle dit que ça tuait le plaisir au moment où il montait en elle. Elle a refusé ça, tardivement, après avoir mis au monde quatre enfants, elle a vécu sa vie, libre enfin, et maintenant sereine…

Alors oui, les mères, elles sont à bien des égards déterminantes. On les imite, on les rejette, quoi qu’on fasse, on en est tributaire, mais les pères… Des absents, presque toujours. Comme le bon Dieu, jamais là quand on l’appelle, là seulement pour jouer, faire quelques remontrances.

A mon sens, une mère aimante, ni captatrice ni castratrice, agit par la parole et par des actes : c’est elle qui instaure un dialogue possible avec les autres, qui se ramifiera au cours de l’existence. Les pères, le plus souvent, sont laconiques. Ils parlent pour dire ce qu’ils veulent et désirent, rarement pour faire plaisir et pour le plaisir de parler, parce que parler, c’est prendre le risque de dévoiler ses sentiments, ses peurs et ses attentes. Toutes choses qu’un homme est censé tenir en lisère de sa vie pour pouvoir travailler, se donner à son travail…

Le laconisme ne me convient pas, quant à faire, je préfère le bavardage des femmes. Quand la chance veut qu’une femme soit non seulement cultivée, mais bien décidée à vivre ses désirs de femme, alors c’est une extraordinaire chance pour les rares hommes de parole qu’elles rencontrent dans leur vie. Ne pas la saisir, c’est se recroqueviller, c’est être bien lâche. Ma mère, au fond, parlait peu, surtout vers la fin de sa vie, pour ne pas inquiéter, ne pas blesser, je crois. Ce n’est pas la quantité de mots qui est déterminante, mais leur choix et le moment choisi pour les dire…

Mon père est un bavard… Comme quoi, tous les hommes ne sont pas laconiques. Mais le mien s’écoute parler. Il a besoin qu’on s’intéresse à lui, c’est légitime, mais il ne faut pas que son besoin m’enferme dans une pure écoute, que je ne puisse pas placer mon mot…

Dieu ne m’a jamais parlé. Il n’existe pas pour moi. Je n’existe pas pour lui. Aucune envie d’attirer son attention. Il n’y aura pas d’alléluias, jamais.

La plus grande injustice, ce serait de faire des femmes des mères de substitution. Non, je n’attends d’une femme qu’une seule chose, qui ouvre sur un infinité d’autres : qu’elle me parle et qu’elle m’écoute. Toute la saveur de la vie en commun en découle.

C’est la seule attente que je formule en cette vie vide de dieux. Cette attente a été comblée par ma mère quand j’étais petit. Maintenant que je suis « grand », c’est à moi de faire en sorte qu’en ce monde étroit vienne à moi une femme élue qui m’a élu et que la parole entre nous fleurisse…

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