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Dernier amour
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 Article publié le 8 décembre 2005.

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Pour la première fois de ma vie, je dirais volontiers la dernière si j’avais assez de morphine sous la main, j’eus à me défendre contre un sentiment qui s’arrogeait peu à peu, dans mon esprit glacé, l’affreux nom d’amour.
Beckett - Premier amour

 

Ma mère a toujours eu un fort sens de la réalité, et mon père a toujours eu ce que ma mère avait. Ma mère parlait trop, mon père, jamais. Ma mère cuisinait, mon père mangeait. Ensemble, ils faisaient un couple.

Cette nuit-là, je me suis réveillée tout d’un coup, après avoir d’abord mis longtemps à m’endormir, et avec une telle énergie que je sentais la nuit vibrer comme si elle n’était pas au-dehors, mais moi-même, elle. Je savais très bien ce que j’avais à faire, je cherchais le livre où se trouvait le portrait de Paganini dont je me rappelle le nez aquilin et les yeux perçants, je le découpai, le collai sur un bout de carton, après quoi je le mis à la place de la petite icône que j’avais suspendue moi-même au mur quelques mois auparavant. Mais le portrait, grisâtre et voilé, était à peine visible sur le mur, et fort insuffisant pour mon état d’esprit de l’époque. Alors, après avoir fouillé parmi de vieux vêtements, je finis par trouver un reste de velours rouge que j’enveloppai autour d’une boîte de carton, placée par terre, sous le portrait. C’était beaucoup mieux.

Le lendemain j’achetai des bougies et de l’encens, et chaque nuit depuis, après que tout le monde se fut couché, je me livrais en extase, les yeux fermés et les narines ouvertes, à une profonde méditation devant ledit portrait. Agenouillée et inspirant, et la fumée tout autour, et les bougies, courtes flammes au-dessus du velours rouge. Ainsi prosternée, j’essayai d’abord de faire revenir dans mon esprit la musique de Paganini, mais peu à peu, l’idée s’empara de moi que si j’avais assez de foi, mon âme pourrait rencontrer la sienne. Et pour cela, je restais comme ça, pendant des minutes, jusqu’à une heure, mon âme bondissant en avant et en arrière, mais, hélas, toujours en deçà ou au-delà du point magique de la rencontre. Mais je ne perdis pas l’espoir. J’avais lu quelque part que Byron était tellement transporté quand il lisait des poèmes, qu’il lui arrivait parfois d’atteindre l’orgasme rien qu’en lisant. Ce n’était pas entièrement clair pour moi à l’époque—treize ans—ce que ça voulait dire, mais je me disais qu’il devait y avoir une relation entre mon désir de posséder l’âme de Paganini et un certain sentiment d’envoûtement que j’avais quand je lisais, et tout cela se liait d’une manière obscure à Byron. Je fus donc persuadée à partir de ce moment-là que je devais changer de méthode, et que la clé était dans un livre. Mais lequel ? Après des recherches et de nombreux calculs, dont j’ai malheureusement oublié le chiffre, je conclus que l’âme de Paganini s’était réfugiée en Dostoïevski, et que c’était seulement la lecture de ses livres qui aurait pu m’aider dans ma quête. Je commençai donc à lire Les Frères Karamazov, très attentivement, sachant que derrière les lignes, quelque chose d’autre était caché, un souffle glacial et brûlant à la fois, que j’aurais voulu extraire si je l’avais pu, de chaque lettre, tout en lisant chaque mot et en l’écoutant retentir dans ma tête.

Vers cette époque-là, mes parents commencèrent à se douter de quelque chose. Et tout d’abord ma mère, qui avait un nez très fin, et qui, un jour, remarqua naïvement que notre appartement sentait comme une église. Je dois préciser que je cachais avec soin durant le jour tous les signes de mon culte secret, le velours rouge, les bougies, l’encens. Seul, le portrait de Paganini restait tout le temps au mur, événement que mes parents avaient accueilli chacun à sa manière : mon père, sans rien dire, en élevant seulement les sourcils et en toussant de sa toux sèche qui était sa façon de communiquer ; ma mère, en faisant le signe de quelqu’un qui a perdu la raison : “Elle est bonne celle-là, elle fait des prières maintenant à Paganini.”

Je ne sais plus pendant combien de temps je me dédiai à cet exercice déraisonné. C’est peut-être environ la quatorzième année de ma vie que j’ai cessé de le faire, mais pas d’y penser. Car, tout en lisant de cette manière, c’est-à-dire en écoutant les mots en eux-mêmes, je suis parvenue à la conclusion qu’il devait y avoir une essence de la langue, et s’il y avait une essence, une méthode devait forcément exister pour la saisir. Ce fut ça, la tâche, depuis. Tâche difficile, puisque le travail était immense. Avec une amie—car je me rendis bientôt compte que, toute seule, je ne pourrais jamais toucher au bout—, on faisait des calculs interminables, selon la méthode suivante : chaque lettre de l’alphabet avait un nombre corrélatif—A, 1, B, 2, etc.—et la valeur d’un mot était donnée par la somme de tous les nombres qui le composaient. Ainsi, on prenait des textes à tout hasard et on en calculait la valeur interne obtenue par la somme de la valeur de tous les mots, celle-ci, à son tour, résultat de la somme des chiffres composant chaque mot. Il va sans dire qu’on arrivait de la sorte à des chiffres gigantesques—quelque chose boitait dans la méthode. Alors, on décida de diviser la valeur d’un mot au nombre des lettres dont il était fait, et après, la valeur du texte au nombre des mots qu’il avait. C’était beaucoup plus raisonnable. Ainsi, on calculait, chacune de son côté, la valeur interne des différents textes, et on confrontait les résultats obtenus, mais ce n’était jamais le même. Le même chiffre, un chiffre. C’était cela l’idée, un chiffre qui exprime en lui-même l’essence de la langue. Projet avorté, comme tous les autres.

Mais, si cette essence s’était lentement dispersée et finalement résorbée peut-être dans l’encrier d’où elle était d’abord sortie, comme dans un dessin animé que je regardais, petite, où un personnage géométrique au corps triangulaire et à la tête parfaitement ronde, sautait de l’encrier d’un coup, comme je n’ai jamais sauté du lit le matin, mais j’ai toujours rêvé de le faire, et après de nombreuses péripéties, y rentrait à la fin, comme pour dire que le monde ne valait pas la peine d’y rester ou—qui sait ?—que le monde était enfermé dans une tache d’encre, et si c’était le cas, quel bonheur alors, d’être enfermé dans un petit encrier en forme de pélican qui s’appelait en effet comme ça, “Pélican,” d’ici à l’idée de boire le contenu même de l’encrier pour voir ce que ça allait donner, il n’y avait qu’un pas que je franchis bientôt.

C’était à l’histoire de l’encrier que je pensais, longtemps après, me trouvant face à face avec Xn, et étant obligée de contempler le bout de son nez sur lequel il y avait, solitaire et désemparée, une tache d’encre. Je m’efforçais de regarder à travers lui, pour ne pas voir la tache, mais ses yeux cherchaient, pour une raison ou une autre, les miens.

— Je t’aime, dit-il. C’était la vingt-troisième fois qu’il me le disait ce jour-là, et je commençais à en être un peu fatiguée. J’ai toujours été sentimentale, mais j’ai mes limites.

— Ma lumière, dit-il. Est-ce que tu sais que je t’aime ?
“Ça recommence. C’était toujours le même refrain : ‘Je t’aime. Est-ce que tu sais que je t’aime ?’ Tant de sentiments c’est vraiment trop pour moi.”

— Comment ne le saurais-je ? Dis-je d’une voix timide, car les gens sont très vulnérables dans ce genre de situations. Tu me le dis tout le temps.

— Ma lumière, mon étoile. Que ferai-je après ton départ ? Comment vivrai-je sans toi ?
“Et tintin et tonton. Mais comme tu as vécu avant de me connaître, mon cher.”

Cette manière de s’accrocher ! Je regardais dans la rue des couples, des hommes et des femmes qui s’accrochaient les uns aux autres pour mieux se tromper. C’était vers la même époque que j’enlevai tous les tableaux de mon appartement, je ne les supportais plus. Ensuite j’écrivis ce qui devait être la dernière page de mon journal, oui, encore une dernière page :

« Parce que la créature n’a pas assez de force pour se tenir devant l’infini, elle s’en détourne et l’arrête par l’amour d’un être fini. Plus la soif d’infini est grande, plus on se laisse tenter par l’illusion que cette fois, cet être est celui qu’on attend, bien que nous sachions quand même si bien, si bien, que c’est toujours le même mensonge, la même image fausse et passagère parce que si glissante. Et la perversité de l’infini est de se cacher si profondément et en même temps de se dévoiler dans un regard, de se laisser pressentir à fleur de peau et de nous donner l’illusion qu’il est à la portée de la main, pour se retirer toujours quand on croit l’avoir saisi. Et plus l’amour pour l’un de nos semblables est profond, c’est-à-dire plus l’infini nous se donne facilement, plus on risque d’être puni pour cette trahison, d’autant plus grande que l’illusion de l’amour est grande. Et c’est toujours par la créature que la punition vient, par la même image qui était censée tenir place de l’infini. La créature n’est pas capable de fidélité. Et à quoi serait-elle fidèle ? A l’infidèle même, à l’image, au mensonge. Chaque fois qu’on cherche la vérité dans l’autre, c’est dans le mensonge qu’on la cherche. »

Mais un jour, le dernier jour à Paris, je le vis, lui, dans une vitrine, au milieu d’autres partenaires de souffrance de la même race, petit, les oreilles aussi grandes que le corps, essayant de se trouver un périmètre pour lui seul, dans l’espace encombrant. Nos yeux se sont rencontrés et nous nous sommes reconnus à l’instant. Seul, si seul, perdu parmi les siens, un exilé aux yeux de velours, les pattes contre la vitrine, ayant à peine de l’air pour respirer. J’ai quitté Paris le même jour, frappée par la cruelle ironie du destin : mon dernier amour devait être un exemplaire d’une autre race—délicat exemplaire, mais quand même—oui, mon dernier amour était de la race canine. Et aujourd’hui quand je regarde derrière, je me dis que peut-être j’aime encore, peut-être aimerai-je toujours, mais celui que j’aime, un autre moi-même, je ne le veux pas, non merci, moi-même c’est déjà assez. Et je demande à Dieu de me donner le pouvoir d’être de plus en plus morte, plus morte que la mort même, à Dieu, mon seul amour, s’il existait.

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