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Armance Oblomova
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 Article publié le 8 décembre 2005.

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A neuf heures du matin, Armance Oblomova ouvrit un oeil, constata qu’il était neuf heures et se tourna de l’autre côté, à moitié enveloppée dans la couverture qui s’enroulait autour de son corps un peu comme le coudrier et le chèvrefeuille de la célèbre histoire d’amour. Jamais de la vie elle ne se serait séparée de sa couverture.

Il était encore très tôt. Elle entendit, du doux royaume où le réel et le sommeil s’entrelaçaient dans une étreinte délicate mais non moins passionnée pour autant, le gazouillis d’un oiseau qui s’entêtait à faire son devoir d’oiseau matinal. Armance Oblomova sourit dans le sommeil, car elle aimait le chant des oiseaux et en général tout bruit produit par la mère-nature, pourvu qu’elle fût quelque part à l’intérieur, dans un espace séparé de la violence aveugle de cette mère imprévisible. Et si elle se trouvait au lit, tant mieux. Une sorte de champ magnétique semblait s’établir alors entre la vie de l’extérieur qui suivait son cours, et sa vie à elle, elle qui, collée au lit, ne suivait rien, sinon le temps qui passait et ne revenait plus.

Neuf heures et demie. Armance ouvrit l’autre oeil, constata qu’il était neuf heures et demie, encore très tôt. Elle se tourna de l’autre côté et essaya de finir le rêve qu’elle avait interrompu pour regarder l’heure. Grâce à sa longue intimité avec la zone d’ombre de l’existence, elle était capable de sortir des rêves et d’y rentrer presque à volonté. Cette fois-ci cependant, elle ne retrouva plus l’esprit ambigu du rêve, elle était parvenue à y rentrer, mais s’y retrouva déboussolée, comme une Alice rapatrié après l’exil au pays des merveilles. Sentant que les bras du dieu-sommeil lâchaient prise, elle se tourna encore une fois de l’autre côté, mais cette fois lentement, goûtant en profondeur chaque flot de chaleur qui venait de son corps.

A moitié endormie, Armance se rappela que lorsqu’elle était petite, la paresse combinée avec la peur de la nuit étaient beaucoup plus fortes que son besoin d’aller aux toilettes, et que parfois elle restait couchée avec le besoin dans son ventre pendant une ou deux heures, en proie à des souffrances terribles, et qu’elle finissait toujours par se soulager au lit, produisant une flaque qui occupait toute la largeur du lit et qui s’étendait le long de ses cuisses jusqu’aux pieds. Les premiers moments de ce soulagement étaient accompagnés toujours d’un sentiment de plaisir intense qui durait, diminuant progressivement, tant que la flaque restait chaude. Mais dès qu’elle commençait à se refroidir, une sensation d’insatisfaction irritée remplaçait le plaisir, avec, de plus, cette culpabilité insupportable.

Après avoir reçu pendant plusieurs années son habituel breuvage nocturne, le lit acquît une odeur de forêt marécageuse. Les parents voulurent s’en débarrasser, mais Armance s’opposa avec entêtement et menaça d’appliquer le même traitement à tous les meubles de la maison, lits ou non. Ils comprirent que seul un échange à la mesure du sacrifice du lit aurait pu la convaincre, et offrirent les murs contre le lit. Armance avait la passion du dessin, elle remplissait toutes les feuilles qui lui tombaient dans les mains de formes et de couleurs, et elle aurait volontairement peint les murs aussi, si on le lui avait permis. Et un jour, le moment était venu. Elle perdait un lit, mais elle gagnait cent dix-neuf mètres carrés de surface chromatique. Bientôt, tous les murs de la maison furent remplis de cercles, spirales, tortues, escargots, jeunes filles avec ou sans vêtements, et de temps en temps une tentative de cheval. Dans cette cave où elle était le premier homme qui entrait en contact avec les choses, elle se sentit pour la première fois chez elle, et elle aurait peut-être même renoncé à abreuver le nouveau lit acheté par ses parents, si elle n’avait pas ressenti l’obligation morale de regagner l’intimité perdue avec le doux tremplin qui la projetait dans l’espace des rêves.

Armance Oblomova se réveilla brusquement à onze heures moins cinq, avec le sentiment déplaisant qu’elle avait raté quelque chose d’important. Le choc du réveil avait perturbé tout l’équilibre de son corps qui s’en ressentait comme la corde d’un violon résonnant longtemps après avoir été touchée. Pendant une bonne demie heure, elle resta prostrée, l’ombre du dernier rêve traînant encore sur ses paupières. Comme elle ne réussissait pas à rétablir l’harmonie perdue avec le lit, elle décida qu’il était temps de se lever.

Coup d’oeil vers le réveil : onze heures et demie ! Elle imagina le morceau de chocolat aux noisettes qui l’attendait comme d’habitude dans la cuisine et l’arôme du café chaud légèrement blanchi avec du lait. Elle inspira cet arôme pendant quinze minutes et se dit finalement qu’il était temps qu’elle sente cette chaleur couler dans sa gorge.

Midi moins le quart : encore une journée perdue ! Avec effort, elle réussit à démêler la couverture qu’elle jeta de côté, et le changement de température lui lança un frisson dans tout le corps. Elle se concentra sur l’image du café. Une jambe était déjà hors du lit, pendante. Les pantoufles n’étaient pas là, impossible de sortir du lit sans pantoufles ! Elle remit la jambe au lit, reprit la couverture qui était comme un noeud ficelé, essaya de la déplier et, ne réussissant qu’en partie, ajusta son corps à la mesure de la couverture, dans la position du foetus. La nouvelle position lui rappela l’histoire que sa mère lui avait tant de fois racontée, l’histoire de sa naissance. Elle était née à presque dix mois, elle ne voulait pas sortir ! À la fin, les médecins durent intervenir et la tirèrent du corps de sa mère, à laquelle elle faillit coûter la vie.

Quarante ans plus tard, Armance ne s’était pas encore remise du traumatisme ressenti au premier contact avec le monde, qu’elle revivait pratiquement chaque matin. Elle pensa aux histoires de la Mahabharata où les héroïnes portaient parfois les bébés dans leur ventre pendant des années. Voilà une vie qu’elle aurait choisie si on le lui avait demandé. Mais comme elle partageait le destin de milliers d’autres mortels qui se levaient chaque jour, loin du ventre de leur mère, elle dut se lever finalement, elle aussi.

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