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 Article publié le 2 juin 2013.

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-1-

Toute morale constituée est constituante : elle structure mon être qui la structure. La morale, ça n’existe pas, il en existe une infinité possible, beaucoup ont péri au fil du temps, d’autres existent encore, perdurent en s’adaptant à l’évolution historique, telle la morale dite judéo-chrétienne, basée sur le Décalogue.

Toute morale donne une impression de fixité, d’intangibilité, c’est là une illusion… En tant que produit historique, une morale x ou y évolue dans le temps, s’adapte, mute et puis meurt un beau jour.

Les morales, toutes sans exception d’origine religieuse, coexistent difficilement : elles se font concurrence, elles se disputent les esprits, le champ social, le champ historique, elles se veulent toutes transhistoriques, éternelles et universelles, elle visent toutes l’hégémonie…

Fort de ce constat, qu’arrive-t-il à un esprit lucide qui prend acte en lui de la mort de Dieu ? Toute religion lui répugne, il s’en tient à l’écart, cependant perdure en lui une tendance morale et moralisatrice, soit le besoin, la nécessité pratique de se conformer à des règles de vie communément admises. C’est que la morale, c’est-à-dire toute morale, répond au besoin de paix sociale, de bonne entente, seules à même de garantir que n’aura pas lieu la guerre de tous contre tous, l’anomie, le n’importe quoi du désir prédateur.

Il s’agit essentiellement de faire en sorte qu’une communauté humaine, à l’échelle de la cellule familiale, d’un quartier, d’une nation toute entière, puisse perdurer, s’inscrire dans la durée, afin de prospérer.

Le jeu se complique quand la guerre est gage de prospérité : au néolithique, quand les hommes ont commencé à se sédentariser, est apparue la guerre : il fallait que les sédentaires se protègent des nomades pillards. Qui, des pillards ou des sédentaires, a entamé les hostilités ? On pensera : les pillards, mais est-ce si sûr ? Tout s’en suit chez les sédentaires en tous cas : si vis pacem, para bellum…

La prohibition du meurtre est levée par une société qui s’adonne à la guerre : tuer un ennemi est un acte glorieux. On voit que ce n’est pas le meurtre en soi qui est condamné, mais seulement l’assassinat des proches, des membres d’une communauté à laquelle on appartient.

La morale - toute morale passée ou présente - condamne le meurtre en tant qu’il est inutile, mais l’admet, et même l’encourage, quand il est utile : pour protéger ou acquérir des richesses, pour préserver un état de fait favorable à la bonne marche « des affaires ».

Outre cela, il y a le meurtre légal, l’exécution capitale : une société élimine les fauteurs de trouble, les personnes dangereuses : la peine capitale, nullement dissuasive, est un acte de vengeance déguisé en parodie de justice : en fait, justice et vengeance ne font qu’un, quand la justice, qui est la recherche de la vérité pour le bien de tous, s’abaisse à condamner à mort, c’est-à-dire se laisse aller à ce qu’elle réprouve.

Il y a là un aveu : ce n’est pas le meurtre en soi qui est condamnable, mais l’intention dans laquelle il a été commis : le meurtre qu’on dit gratuit provoque le dégoût autant que le meurtre d’intérêt, pour peu que ce dernier nuise à la communauté…

Le cynisme de toute morale est patent : elle invente des entorses aux règles qu’elle édicte, des exceptions qui confirment les règles que les hommes s’imposent à travers elle.

Il faut plaire aux dieux ou à Dieu, gagner « son ticket pour le paradis », tout en ne s’attirant pas d’ennuis ici-bas. Se conformer à une morale, c’est se garantir un présent prospère, tout en assurant son salut éternel…

Le conformisme, c’est le désir de se conformer à des règles communes pour, assurant le bien de tous, tirer son épingle du jeu, prospérer, faire des affaires, c’est un opportunisme, car enfin si le paradis est pour tous, les richesses ne sont que pour quelques-uns dont on aime à faire partie.

A priori, quoi de plus légitime à vouloir vivre bien, fût-ce au détriment des autres ? Ce détriment doit être déguisé : mes talents, mes compétences chèrement acquises doivent me servir, me distinguer du commun, tout en servant la communauté humaine à laquelle j’appartiens. Il y a là à l’oeuvre un compromis : je sers mes intérêts propres, en servant la communauté dans laquelle je m’inscris.

On a inventé la notion de mérite, elle est d’essence libérale : elle sanctionne dans le monde moderne la promotion de l’individu qui oeuvre au sein d’une communauté. On mérite son sort, son salaire : on a le train de vie qui correspond aux services que l’on rend. C’est là une belle illusion : nos sociétés ne valorisent que ce qui leur est utile : c’est l’utilité économique d’un faisceau de compétences qui déterminent son niveau de rémunération. On peut être bourré de talent, être génial, si ce génie, ce talent au moins ne rapportent pas, ne sont pas rentables, n’ont pas « de potentiel commercial », alors il ont peu ou pas de valeur, et toute valeur en ce monde est marchande.

 

-2-

Se profile à l’horizon de ma réflexion la notion d’éthique. L’ethos, soit la façon d’être, l’acabit, une manière bien à soi de se tenir en société, dans l’être en commun : la prise en considération de notre singularité, de ce qui nous est propre, soit ce qui nous a fait, a fait de nous ce que nous sommes et qui nous sommes, assurément le produit d’un étrange mélange d’actes et d’actions concertées, non concertées, réfléchies ou irréfléchies, qui nous échappent, dont on n’est en rien responsables, puisque prises et menées avant notre naissance, toutes appartenant parfois à un passé lointain, très lointain qui remonte à plusieurs générations.

Oui, il m’apparaît que toute réflexion éthique - portant sur sa possibilité, je dirais même sa nécessité, autant que sur le contenu que l’on peut désirer lui donner, souverainement - doit être subordonnée dans un premier temps, un premier temps seulement, à une réflexion préalable sur ses conditions d’émergence, différentes de ses conditions de possibilité : cette réflexion initiale porte sur ce que nous sommes pour nous, sur ce que nous pouvons être en étant nous-mêmes, pour nous-mêmes, pour les autres, sur le « matériau » que nous sommes, ce produit biologique tout autant que ce produit de l’histoire - familiale, nationale, mondiale… .

Oui, l’ethos doit être, au préalable, interrogé dans ses fondements. Ceux-ci n’ont rien d’éthique, mais ils mettent en jeu le vivre ensemble dont la morale, toute morale, à toutes les époques, a fait sa pâture et son miel, en légiférant sur les conduites humaines.

Ce faisant, on mettra en évidence la nature non pas aporétique, mais paradoxale, de l’ethos, paradoxie nullement paralysante : elle ne bloque en rien le cours des choses humaines, elle n’empêche aucune réflexion qui se penche sur elle, pour, dans un deuxième temps, mieux se hausser, « s’en extraire par le haut », non pas en s’en gaussant, mais en adoptant une position pratique-critique qui débouche sur des actes : la construction d’une éthique personnelle et sa mise en pratique, son effectuation.

Contrairement à la parodie qui rend hommage à ce qu’elle parodie, reconduisant ainsi un état de fait, en donnant faussement l’impression de le critiquer, la réflexion éthique chemine en terre connue-inconnue (nous, que nous fréquentons tous les jours, mais avec, en arrière-fond au moins, et parfois de manière aigüe, cette question lancinante qui occupe une vie : qui sommes-nous ?) : on ne fait pas exactement table rase du passé, de tout passé, personnel, national, mondial, non, bien au contraire, on se fraye un chemin à travers le maquis de l’ethos, ce temps personnel fait chair qui charrie le passé du monde qui nous porte.

Ce chemin de pensée débouche sur une clairière inattendue : nous-mêmes régénérés. C’est une seconde naissance à soi-même, un soi-même dénué d’orgueil et de vanité, ouvert sur les autres, tous ceux et celles qui veulent bien frayer avec nous sur le même chemin de pensée, chemin qui n’est pas unique ni univoque, chemin où la parole fleurit dans la rigueur, la saveur et l’enjouement du dialogue : la pensée se communique, elle vit de se communiquer, elle est un appel à réfléchir en commun, fondant ainsi une démarche convergente-divergente, où place est faite, toute la place, à la convergence des divergences, la polémique sans hostilité, non ostentatoire ni attentatoire à la liberté d’autrui…

Cette convergence des divergences - la disputatio, la parole raisonnable qui cherche le Bien dans le Vrai - débouche sur une divergence des convergences qui fait la part belle à la parole d’autrui qui a le dernier mot, dernier mot qui appelle une réponse ouverte à nouveau sur la convergence des divergences, où c’est moi qui, provisoirement, ai le dernier mot.…

Je suis d’accord avec toi, tu es d’accord avec moi, nous convergeons, par-delà nos divergences passées, dépassées, cependant il nous reste encore beaucoup à penser chacun de notre côté et aussi ensemble pour dire ce qui nous convient, ce qu’il convient de faire et de ne pas faire en cette vie, que nous avons en commun.

Toute éthique est alors un point de départ : l’on part de soi parmi les autres, sa famille, la nation à laquelle on appartient, bon gré mal gré, point de départ qui « fait la part des choses », point de départ qui permet de se départir d’un certain héritage, en le réévaluant, en le rejetant plus ou moins complètement.

Mais, un rejet complet est-il seulement possible ? Il faut affronter cette question.

Je ne demande pas : Un rejet complet est-il souhaitable ? Non.

La question de savoir s’il est souhaitable trouve sa réponse positive dans la réponse qu’est toute élaboration d’une éthique, née de la nécessité de se distancier de la morale régnante héritée, rejet productif de sens donc, constructif, nullement nihiliste.

La question de savoir, si ce rejet peut être complet ou partiel, reste ouverte, elle ne trouvera réponse que dans le peu à peu d’une réflexion patiente, attentive aux soubresauts de la raison, au « débat de la confiance avec la conscience ». 

 

L’ethos, donc, qu’en est-il de lui qui est nous, qui nous fait être, autant qu’il manifeste qui nous sommes à nos propres yeux et aux yeux des autres ? En d’autres termes, qui sommes-nous au sein de la question éthique ?

-3-

Ce qui fait que nous sommes qui nous sommes - dans la lucidité, l’extrême lucidité même ou bien l’aveuglement, le déni, la mauvaise foi, ou bien encore la fuite dans la communauté fusionnelle, qui nous autorise à nous fuir en subordonnant qui nous sommes à un chef, une tête, tout en s’anéantissant dans un groupe avec lequel on fait corps - ce qui fait qui nous sommes, cela n’est pas nous, cela provient d’un « nous » qui nous échappe, auquel on appartient, duquel il faut se démarquer pour s’affirmer.

S’affirmer, c’est la grande affaire, l’enjeu capital, un enjeu rendu possible par l’évolution du monde, l’état actuel dans lequel il se trouve, que nous trouvons à notre naissance, au sein duquel, heureux, malheureux, nous grandissons, nous nous formons, nous oeuvrons, nous existons…

D’aucuns parleront d’individualisme, pour le critiquer, en faire une variante de l’égoïsme. Laissons-les à leurs vieilles lunes ! Cette critique émane autant des nations musulmanes qui nous jugent immoraux que de certains cercles religieux ou non qui déplorent « la perte du sens de la communauté ». C’est en effet une réflexion sur le sens du mot communauté qui nous fait défaut, qui est à repenser de fond en comble, ce à quoi se sont employés Georges Bataille, Blanchot et Jean-Luc Nancy… On ne l’abordera pas ici.

Je disais à l’instant : L’ethos, soit la façon d’être, l’acabit, une manière bien à soi de se tenir en société, dans l’être en commun : la prise en considération de notre singularité, de ce qui nous est propre, soit ce qui nous a fait, a fait de nous ce que nous sommes et qui nous sommes, assurément, le produit d’un étrange mélange d’actes et d’actions concertées, non concertées, réfléchies ou irréfléchies, qui nous échappent, dont on n’est en rien responsable, puisque prises et menées avant notre naissance, toutes appartenant parfois à un passé lointain, très lointain qui remonte à plusieurs générations.

Mélange étrange en effet, parce que le produit du hasard et de la nécessité : tout aurait pu être différent en d’autres lieux, d’autres circonstances, en compagnie d’autres personnes : la singularité est là, génétique autant qu’historique : c’est l’histoire familiale prise dans la grande Histoire, celle des hommes, de l’espèce humaine. Il ne pouvait en être autrement compte tenu des circonstances, compte tenu des forces en présence : ce ne pouvait qu’être nous tels que nous sommes. Les facteurs déterminants ne nous échappent pas, pour peu que nous connaissions l’histoire de notre famille.

En pareille matière, les non-dits pèsent encore plus lourds que ce qui a été dit, raconté à satiété parfois, tout ce qui constitue pour ainsi dire la légende dorée de toute famille qui se respecte, ce fatras émouvant et drôle d’anecdotes que l’on se plaît à évoquer lors des réunions de famille, qui reviennent presque comme une litanie, et qui ont une fonction précise : réaffirmer le lien familial, la commune appartenance à une histoire.

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L’étrange, c’est le non-familier, l’inhabituel qui dérange les normes en vigueur, c’est parfois même le monstrueux, ce que l’on montre et pointe du doigt. Beaucoup de gens ont quelque mal à accepter qu’ils sont le fruit du hasard, ils préfèrent se détourner de cette pensée, en la tournant contre les autres…

La monstruosité, l’étrangeté au moins, c’est pour les autres, on ne veut pas se sentir concerné ni cerné par elles. On les fuit, on s’en écarte quand elles surgissent, elle provoquent le dégoût, elle suscitent un sentiment de répugnance.

On répugne à se sentir soi-même un pur produit du hasard. Le monstre, l’étrange, l’étranger étant, eux, d’impurs produits d’une histoire qui a mal tourné : malédiction des enfants de Cham, par exemple, qui justifient dans certaines sectes protestantes américaines le racisme anti-Noirs… 

L’énigme de toute naissance, son improbabilité sont niées. Et pourtant, j’aurais pu ne pas naître, ne pas être, si mes parents ne s’étaient pas connus. Oui, mais quand on a le sentiment d’être quelqu’un de bien, d’appartenir à une famille « bien sous tous rapports », comme on dit, le hasard est inacceptable. Toute personne bien née aura tendance à se croire de droit divin…

Et cependant, le hasard de la naissance, comment le nier, sauf à s’aveugler ?

Il faut bien se le demander un jour : Mes parents, comment se sont-ils connus ? Pourquoi ont-il voulu un enfant ? Pourquoi moi ?

« Qui suis-je ? » est la question par excellence, et y répondre passe par la médiation d’autrui, la compréhension de l’histoire familiale qui a abouti à notre naissance.

Cette dernière question, qui englobe toutes les autres susmentionnées, amorce une quête des origines, qui engage à faire la généalogie du désir d’enfant, recherche au cours de laquelle il nous arrive de comprendre que nous n’avons pas toujours été désirés, attendus seulement, subis, élevés bon gré mal gré.

La question du désir d’enfant : « Pourquoi mes parents ont-il voulu de moi ? M’ont-ils seulement désiré ? » rebondit, quand l’on est soi-même en position de désirer avoir des enfants.

« Qu’est-ce que je cherche au juste dans mon désir d’enfant ? Est-il bien mon désir ? Ai-je, désirant avoir un enfant, des enfants, quelque chose à me prouver à moi, aux autres, à ma famille ? » : cette question n’émerge pas toujours : il est naturel de désirer avoir des enfants. Tout nous y incite, tant la société que notre famille. Naturel, culturel, la différence est nulle : l’espèce et la société réclament leur dû, l’individu n’a qu’à bien se tenir !

Il peut arriver que l’on souhaite prendre le contre-pied de ses parents : on a été « enfant de divorcés », on désirera par-dessus tout fonder une famille solide comme un roc.

On peut découvrir que l’on a pas été désiré, ou alors que, bien que désiré, un de nos parents, voire les deux, s’est détourné de nous, pour des raisons partiellement explicables, partiellement inexplicables. Il est bien difficile de savoir ce qui s’est passé entre nos parents…Nous savons au moins qu’ils ne nous ont pas désirés ou que, même nous ayant désirés, quelque chose a cassé, s’est défait. Un fort ressentiment à l’égard de nos parents trouve alors son origine dans cette découverte qui explique a posteriori les mauvais traitements que nous avons éventuellement subis, qui expliquent pourquoi nous avons parfois été l’objet de tant de haine ou de tant d’indifférence de la part de nos parents, de nos grands-parents, de nos oncles et tantes, de toute personne enfin, chargée, par le hasard des circonstances et avec ou sans l’aval de la Loi, de nous élever.

Hasard des circonstances qui n’a rien de fortuit, à vrai dire : nous comprenons un jour que nous avons été le jouet et l’enjeu d’un drame familial dans lequel nous avons eu l’heur ou le malheur de « débarquer », produits que nous avons été, de bout en bout, par des désirs dont l’origine est à trouver dans la configuration familiale, elle-même produite par une constellation familiale antérieure…

La configuration familiale A, celle dans laquelle je suis né, est produite par la rencontre en apparence fortuite de deux configurations antérieures B et B’. Ceci est un premier point.

Mais il y a autre chose, qui est en jeu : la configuration familiale A met en scène un complexe de désirs qui s’actualise dans certains types de rapports entre les personnes : rapports qu’entretiennent les parents entre eux et avec leurs enfants, qui sous-tendent les rapports qu’entretiennent entre eux les frères et sœurs, or c’est dans cette structure, harmonieuse jusqu’à un certain point ou bien conflictuelle à des degrés divers - certaines configurations pouvant conduire au parricide, au matricide, à l’infanticide, etcetera… - c’est dans cette structure, bel et bien que se joue l’essentiel - pour parfois s’y déjouer - : la mise à l’épreuve de la morale aux prises avec des désirs parfois inavouables (l’inceste entre frères et sœur, consenti ou non, l’inceste commis par un père ou une mère abusive) ou bien licites, parfaitement admissibles, que ne réprouve aucune loi : l’ambition que l’on nourrit pour ses enfants, souvent compensatoire, mais pas nécessairement (un cas limite : Mozart, Beethoven Clara Schumann, par exemple, exploités à des fins lucratives, mais sans doute aussi par un effet de narcissisme déplacé sur l’enfant, par un père omnipotent), le besoin d’avoir de beaux enfants, brillants, présentables, qui font envie aux autres, l’envie aussi de donner la vie, tout simplement, parce que l’on aime la vie, que sais-je encore ?

Aimer la vie, c’est l’aimer dans l’autre. Désirer un enfant de toutes ses fibres, c’est le désirer en compagnie de qui l’on aime. On fait des enfants par amour, jamais par nécessité, par hasard parfois, en aimant ou n’aimant pas…

Notre ethos est déterminé, conditionné plus précisément par ce fait tout simple : nos deux parents se sont aimés, et s’aimant encore et encore, nous sommes amenés à valoriser l’amour conjugal, tout naturellement, par un mouvement naturel qui passe d’eux à nous, passe et repasse en nous, jour après jour, longtemps même après que nous avons quitté nos parents pour voler de nos propres ailes.

Il arrive qu’à un moment de leur vie commune nos deux parents ne s’aiment plus, pour des raisons diverses : mésentente chronique, hasard de la vie, problèmes de santé de l’un deux qui le « diminue », changement de profession… 

La mésentente chronique est un modus vivendi comme un autre. Beaucoup s’en accommodent, en vivent : leur relation se nourrit du conflit. Le conflit est alors un mode de fonctionnement où les deux partenaires y « trouvent leur compte » : il y a là un rapport de maître à esclave, une relation sado-masochiste des plus déconcertantes, mais nullement dénuée de fondements. Ceux-ci sont à chercher dans l’histoire des deux parents…

L’ethos des parents se nourrit d’expériences vécues dans l’enfance et la jeunesse, il peut rejaillir sur leurs enfants de manière inattendue : deux parents qui se disputent constamment n’ont pas nécessairement des enfants qui, dans leur vie d’adultes, valoriseront le conflit, bien au contraire !

La mésentente chronique ne débouche pas nécessairement sur la rupture, elle peut durer une vie entière. De guerre lasse, parfois, tout de même, l’un de deux partenaires s’éclipse : pas nécessairement la victime ; le plus souvent, à vrai dire, c’est le bourreau, parce qu’il n’a « plus rien à tirer » de sa victime. Devenue trop consentante, trop dépendante, n’opposant plus aucune résistance, elle n’intéresse plus. Ce n’est pas toujours le cas, bien sûr. Certains manipulateurs peuvent aller jusqu’au meurtre psychique de leur conjoint, en les acculant au suicide, voire en recourant au meurtre…

Impossible de recenser tous les cas de figure, ce serait l’objet d’un autre travail, d’une toute autre nature.

Bornons-nous à l’essentiel : la mésentente peut surgir un jour comme un coup de tonnerre dans un ciel bleu. C’est là, partiellement, une illusion : un désaccord de fond est toujours « préparé » par une divergence profonde qui n’avait pas encore trouvé à s’actualiser.

Cette mésentente peut toucher au métier : tel homme verra d’un mauvais œil que sa femme affiche des ambitions plus élevés que lui, puis réussisse à faire une brillante carrière… Tôt ou tard, l’homme blessé dans sa vanité s’en ira, la femme, quant à elle, poussée par sa légitime ambition pourra être amenée à rencontrer un homme de plus grande envergure qui partage ses ambitions, la rupture alors sera consommée.

Telle femme n’acceptera pas, à bon droit que son époux se laisse aller à la dérive, ne travaille plus, n’assume plus son rôle de père de famille et de mari, elle prendra alors l’initiative de rompre…

Une autre mésentente qui surgit au cours d’une vie jusque là paisible, heureuse même, harmonieuse selon toutes apparences, peut être causée par l’attente inopinée d’un enfant, par une grossesse non désirée.

La femme peut choisir d’avorter, heurtant ainsi son mari, dans ses convictions religieuses ou bien dans son désir d’enfant.

Inversement, une femme peut vouloir garder son enfant, de toutes ses fibres désirer le mettre au monde. Rien ne s’y opposant matériellement, heureuse d’attendre un nouvel enfant qu’elle se sent parfaitement à même d’élever avec autant d’amour que les précédents, elle désirera tout naturellement le mettre au monde. L’homme peut ne pas l’entendre de cette oreille et contraindre sa femme à avorter. Peuvent s’en suivre alors des drames aux conséquences incalculables.

La mésentente qui surgit, pour ponctuelle qu’elle soit, met en évidence un désaccord de fond : l’homme se révèle être un égoïste de première force, qui refuse d’assumer l’éducation d’un nouvel enfant. Cet égoïsme viscéral, c’est un égocentrisme exacerbé, une incapacité totale à se mettre à la place d’autrui, une volonté farouche d’imposer ses points de vue, son mode de vie… On pourrait développer à l’infini, en passer par des exemples concrets, on ne le fera pas ici.

Disons ceci, de fondamental : la vie des enfants qui ont vécu un tel drame sera marquée à jamais. Est-ce à dire qu’ils répéteront le comportement de leurs parents ? Bien sûr que non ! Tout est possible…

L’ethos, originellement, c’est un cadre de références, un vivier de comportements, tout autant qu’un passé familial lointain ainsi qu’un héritage génétique.

C’est dans ce cadre que les enfants feront des choix de vie : leur liberté est totale, mais bien sûr, elle ne s’exerce qu’en situation : les choix que les enfants font, une fois devenus adultes, sont déterminés par :

  1. le facteur héréditaire : une maladie génétiquement transmise, un tel héritage pèse lourd…

2. le facteur historique, par exemple une propension à l’alcoolisme chez l’un des deux parents, voire les deux, constitue un « facteur-risque » important…

3. le complexe de désirs qui s’actualise dans la famille, avec ses aléas, ses avatars. 

Evaluer la part de chaque facteur n’est pas dans mes intentions.

Aucune théorie, de quelque obédience qu’elle se réclame, ne peut se targuer d’expliquer l’ethos. Bien sûr, la médecine, la neurobiologie, la psychiatrie, la psychanalyse, la sociologie et l’économie politique ont leur mot à dire. Elles concourent toutes à expliquer les comportements humains, sans en épuiser la signification globalisante : la totalité du phénomène humain échappe à la conceptualisation totalisante, chaque science étant enfermée dans ses méthodes, sa terminologie, aucune synthèse n’est possible.

En l’occurrence, il s’agit plus pour moi d’expliciter que d’expliquer. Les explications sont possibles, nombreuses, foisonnantes même. Il est bon d’y recourir au coup par coup. Une psychothérapie, par exemple, bien menée, aidera une personne à voir clair en elle, c’est-à-dire à évaluer ses désirs, à en comprendre l’origine, à les hiérarchiser pour mieux conduire sa vie : elle fera des choix qui l’engageront sur une voie nouvelle, une fois dégagée des contraintes héritées de son histoire personnelle-impersonnelle – 1. le facteur héréditaire : les traits, le physique, les maladies ou les risques de maladie, 2. le facteur historique : la transmission des valeurs, des us et coutumes, des façons de se tenir à table, en société 3. le complexe de désirs - qui pèsent sur elle.

Une fois « au clair » sur ses désirs, cette personne ne pourra pas faire l’économie d’une réflexion éthique. Elle partira de ce qu’elle sait d’elle : ce qu’elle aime et n’aime pas, ce qu’elle désire et ne désire pas.

Le « moment moral » pourra perdurer, si elle est attachée à une morale constituée qui structure sa vie consciente, il pourra aussi muter, donner lieu à une réflexion proprement éthique.

 

-4-

 

Ce qui me paraît réellement déterminant pour la constitution d’une éthique, c’est ce que j’ai appelé le complexe de désirs, propre à une configuration familiale donnée, car c’est en lui que s’actualisent le facteur héréditaire et le facteur historique : les désirs sont conditionnés par eux tout autant que par les deux complexes de désirs préexistants.

 

Lui seul est au carrefour du donné  : en lui s’actualise le débat de la liberté avec la nécessité, la nécessité de faire des choix étant par définition la liberté, seule nécessité à même de nous hausser au-dessus de la pure et simple nécessité subie dans l’inconscience, l’ignorance de soi et des autres, la non-prise en compte des facteurs sociologiques et économiques…

Cette nécessité, tout être humain la ressent, mais une inclinera à la brider : la morale choisit à notre place, elle nous impose des comportements liés à une morale constituée. A la limite, se conformer à une morale, en en suivant à la lettre tous les préceptes, permet à l’individu de nier sa singularité au profit exclusif de la société dans laquelle il vit et meurt. C’est ainsi toute une vie qui peut se voir et se vouloir encadrée, c’est un abandon pur et simple de souveraineté. 

Dans le même temps, et ce n’est nullement contradictoire, l’on pourra, en ayant une conduite morale irréprochable, se mettre en valeur, et en l’occurrence, se mettre en valeur, c’est se valoriser aux dépens d’autrui, au détriment de ceux que l’on qualifie d’immoraux. La morale s’affiche, elle vit de s’afficher : elle n’est que ce que les êtres qui se disent moraux en font, au jour le jour…

La morale comme garde-fou, en quelque sorte, qui, ayant réponse à tout par avance, autorise qui s’en autorise à ne pas penser par soi-même… Cette autorité est doublement tyrannique : elle tyrannise qui s’y soumet et elle permet dans le même temps à qui s’y soumet de tyranniser les autres.

L’opprobre est une arme redoutable. Elle est bien utile pour disqualifier un adversaire politique, une personne publique.

En cela, la morale est la grande pourvoyeuse de médisances, de calomnies, la source intarissable de méfaits perpétrés en son nom : au sein de la morale, l’individu trouve à faire passer ses désirs troubles pour moraux, en stigmatisant l’immoralité des autres.

 

Les pères et les mères-la-vertu ont de beaux jours devant eux : tous et toutes trouvent le moyen de se servir deux fois de la morale : elle les met en valeur en tant qu’êtres profondément moraux et elle leur permet d’exercer leur haine, leur envie, leur sadisme sur des semblables jugés immoraux.

Ceux qu’ils jugent immoraux leur servent de spectacle : combien de grenouilles de bénitier ne se repaissent-elles pas des cancans dans les commérages et dans la presse qui alimentent les commérages, qui portent non seulement sur les gens de l’immédiat voisinage, mais aussi sur les personnes célèbres !

La morale tyrannique, dans cette perspective délétère, c’est une vie par procuration déguisée : la vie des autres est une aubaine, une perpétuelle occasion de s’indigner, en vivant par personnes interposées des actes jugés immoraux…

Il y là une servilité qui sert toutes les autorités religieuses et civiles…

Ce type de servilité sévit dans toutes les théocraties. Il y règne l’hypocrisie la plus grande, car aucun être humain ne peut échapper à son humanité : l’homme est tout autant un être de besoins qu’un être de désirs, et quand il regarde en lui-même, tous besoins satisfaits, il ne peut voir que ses désirs dont il a peur ou qu’il accueille en les maîtrisant.

Cette maîtrise de soi est proprement éthique, elle est un acte volontaire : elle est l’exact contraire d’une soumission aveugle à des préceptes moraux acceptés sans discussion, comme à des désirs incoercibles qui peuvent être destructeurs ou autodestructeurs. 

Là où s’actualise un complexe de désirs, où sévit une morale rigide qui autorise à battre les enfants, à abuser d’eux, à brimer les femmes, à humilier, à rabaisser, là se fera sentir la nécessité d’une réflexion éthique qui permet de s’en dégager définitivement. C’est que la morale affichée n’a pas servi de rempart au pire, à l’ignominie, elle l’a même parfois « couverte » d’un blanc manteau de normalité : combien de gens encore n’osent-ils affirmer que l’inceste « ça se fait dans toutes les familles » ?

-5-

Le complexe de désirs est-il cause des rapports qu’entretiennent les membres de la famille ou bien est-il induit par ces mêmes rapports ?

On peut penser qu’il est à la fois cause et effet : cause, bien sûr, parce que les deux parents qui fondent une famille amènent dans « leurs bagages » des désirs construits au cours de leur histoire familiale, et qu’ils espèrent réaliser ensemble, dans l’entente, la mésentente étant alors à mettre au compte d’un mécompte, ou bien d’un abus de confiance plus ou moins patent, toujours tacite : tel ou tel ne s’est pas montré à la hauteur des espérances qu’il a fait naître.

Le complexe de désirs est aussi induit par les rapports qui s’instaurent dans le temps entre les membres d’une même famille. Ceux-ci évoluent : l’arrivée d’un premier enfant change la donne, l’arrivée d’un second la modifie encore, et ainsi de suite, le dernier enfant étant, dit-on, plus gâté que les autres, il est en même temps dans une position difficile par rapport aux aînés, parce qu’il doit s’affirmer vis-à-vis d’eux, se faire une place parmi eux, précisément parce que les parents ont tendance à le privilégier plus ou moins consciemment, ce qui provoque jalousie envers le petit dernier gâté et ressentiment envers les parents de la part des aînés.

Les possibilités d’évolution, en l’occurrence, sont peut-être innombrables… 

Toute naissance, en ce sens, est un fruit du hasard : la rencontre de deux séries causales indépendantes l’une de l’autre, pour reprendre les termes de Poincaré, hasard biologique d’abord : ce fut la rencontre d’un spermatozoïde qui a « gagné la course » et d’un ovule. La biologie contestera ce hasard, disant que le spermatozoïde le plus « vaillant » était seul apte à « gagner la course », elle n’expliquera cependant pas, les circonstances qui ont présidé à la conception : procréation « froide », acte d’amour, viol… Et pourtant, tout semble joué d’avance, tout semble avoir concouru à notre naissance : nos parents se sont rencontrés par hasard, mais c’est leur mode de vie, le lieu où ils ont vécu quand ils se sont connus qui a déterminé leur rencontre. A une heure près, ils ne se seraient peut-être jamais rencontrés, certes, mais cette chance - ou cette malchance… - tient à toute une série de faits déterminants qui ont concouru à leur rencontre.

Notre vie, nos projets sont en grande partie façonnés par les rencontres que nous avons faites, que nous faisons, rencontres elle-même déterminées par notre histoire personnelle-impersonnelle, personnelle en ce qu’elle n’appartient qu’à nous, qu’elle est singulière, et impersonnelle parce qu’à la fois structurellement déterminée - les lois de la parenté propres à telle ou telle société à une époque déterminée, et ses « variations », « ses dérogations », en passe de devenir des para-normes : une famille sur deux, en France, est dite recomposée, trente mille couples homosexuels, en France toujours, avec des enfants à charge… - et historiquement déterminée : le hic et nunc de notre naissance, le ici et pas ailleurs, l’époque donnée exclusive de toute autre.

Oui, on a le sentiment fort d’être en partie au moins le produit de décisions, réfléchies ou non, concertées ou non, et d’actions menées dans la solitude ou bien en accord avec « le groupe », la famille, la communauté villageoise, les représentants de la Loi, il y a des lustres, avant notre naissance ou dans nos premières années…

Et pourtant, nous sommes nous, en d’autres termes, nous ne pouvons nous résoudre à n’être que le produit d’une histoire, celle de l’espèce à laquelle nous appartenons de facto.

C’est ce « reste » qui nous importe, qui emporte notre adhésion spontanée, qui nous fait dire « je ceci, je cela, jusque dans les « nous » que nous nous plaisons à proférer, car enfin se sentir de quelque part, avoir des attaches, des « racines » comme on dit, est important pour nous, pour l’affirmation de notre identité.

L’identité, une notion bien complexe qu’on ne pourra pas aborder ici dans toutes ses dimensions. Le propre, ce que nous sommes en propre - notre corps, notre visage tout particulièrement, nos goûts et nos dégoûts, nos idées, nos opinions, nos pensées et nos rêves - passe par la médiation d’autrui de multiples manières : l’histoire familiale - le patrimoine génétique autant que les événements qui jalonnent une vie de famille - et la nation à laquelle nous appartenons, celle où nous sommes nés ou bien celle que nous avons adoptée, c’est-à-dire notre nationalité, fut-elle double.

Le patrimoine, il faut faire en passant un sort à cette expression en usage, en demandant : et pourquoi ne pas parler de matrimoine, pour moitié aussi déterminant !

Question nullement oiseuse, car il arrive fréquemment qu’un des deux parents ne se reconnaisse pas dans son enfant : tant les traits du visage que les traits de caractère ne nous correspondent pas, on ne se retrouve pas dans son enfant, sa corpulence, sa stature, son maintien, bref, son acabit, son ethos nous sont pour ainsi dire étranger. Cela peut engager sur la voie du soupçon chez une homme : cet enfant est-il bien de moi ?

Une femme, elle, ne peut avoir aucun doute sur sa maternité, elle peut en revanche, si elle a de multiples partenaires, ne pas savoir qui de ses amants est le père, mais foncièrement, c’est la paternité qui est toujours douteuse, tant qu’un test génétique n’a pas apporté la certitude absolue que le père est bien le père... Dans la religion juive, c’est bien la mère qui transmet la judaïté…

Souvent, le doute n’est pas permis, mais il existe dans l’esprit d’un père qui doute de soi, qui peut avoir été floué par le passé, qui aussi, « tout simplement », met en doute, pour des raisons qui sont à éclaircir, sa possibilité d’être père : on peut y voir la peur, refoulée bien sûr, d’une homosexualité latente…

Ce type d’homme, bien sûr, aura tendance à être un pacha, sinon un macho pour cacher à soi-même, et aux autres a fortiori, son penchant homosexuel. Il se comportera en propriétaire de sa femme, jaloux, méfiant, autoritaire jusque dans une douceur feinte, de bon aloi qui donne le change vis-à-vis du monde extérieur, mais qui ne trompe pas l’observateur un tant soit peu versé dans les arcanes de la psyché humaine…

Ce type d’homme n’aime pas le corps des femmes, ils se contentent d’actes brefs, d’un minimum de contacts physiques pour en finir au plus vite, et ainsi « se vider », en ne communiquant aucune émotion. Ca ne communique pas, avec ce type d’homme. Quand l’enfant lui ressemble, il peut difficilement nier qu’il est bien le père, pourtant le fantasme perdure, s’installe : il met en cause la bonne foi de la mère. Ce type d’hommes voit dans les femmes des êtres perfides, peu dignes de confiance. Il y a là, peut-être, l’expression d’un ressentiment à l’égard de leur propre mère qui a été, sinon abusive, du moins très présente, au point d’éclipser leur père, d’où la tentative inconsciente - la tentation homosexuelle refoulée, mais constamment à l’œuvre, refoulée d’autant plus, si l’enfant a été élevé dans un milieu moralisateur où le corps est vécu comme quelque chose de sale et d’incontrôlable - de se réapproprier la paternité, le phallus du père, en le désirant, phénomène qui aura pu être facilité par le décès prématuré du père…

Cette tentative est vouée à l’échec : le phallus s’active dans le ventre d’une femme, certes, mais c’est comme s’il était incapable de procréer, l’homosexuel refoulé ayant constamment l’impression que sa mère lui a volé son sexe : la disparition du père ou son éclipse, la sur-présence de la mère. Ce type d’homme sera bon père - à condition que l’enfant soit mâle - à n’en pas douter : il voit dans son enfant un autre lui-même qui échappe à la castration. Le phallus est transféré sur l’enfant, c’est la seule issue : le phallus d’un autre homme étant inaccessible, le désir en étant refoulé.

-6-

Se joue dans l’affirmation du propre un conflit entre l’être et l’avoir : ce que nous sommes en propre, nous estimons en être le propriétaire. Nous sommes propriétaires de notre corps, comme nous le sommes de toutes nos « extensions », notre voiture, notre résidence, et jusqu’à nos enfants. Certes, on ne dira jamais : « J’ai moi. », bien sûr, mais : « Je suis moi ». Cette pensée : « J’ai moi : habeas corpus », court dans toute affirmation du type : « Je suis grand, je suis ambitieux, je suis heureux, malheureux. »

On égrène là des propriétés, des qualités qui sont nôtres, que nous avons en propre, fût-ce pour les partager avec d’autres.

Le partage, c’est la grande affaire ! On n’est pas seul à être qui l’on est ! Le semblable n’est pas le proche, mais de semblable en semblable, dans notre vie consciente, on est à la recherche de qui nous est proche. La proximité immédiate, c’est d’abord en apparence la famille où l’on est né et a grandi.

On le sait tous depuis Hegel au moins, mais Hölderlin l’a formulé de manière saisissante : l’immédiat n’est jamais immédiat, il passe par la médiation d’autrui, en d’autres termes, le proche n’est jamais assez proche, toujours une distance, l’interruption d’être, fondatrice de toute communication, nous tient sous sa garde : fusionner, avec un groupe ou avec le divin, ce serait nous perdre…

Telle personne qui se sent étrangère à un lieu, mal à l’aise dans une vie qu’elle mène dans un lieu, qui ne lui convient pas, ne pourra pas s’empêcher de dire « chez nous, c’est comme ci, c’est comme ça. », preuve, s’il en est, que nous avons tous besoin d’être de quelque part, de nous identifier à un lieu, là où nous avons fondé une famille, là où nous travaillons et vivons chaque jour.

Ce « nous » est problématique, quand il se fissure. Il sonne faux, néanmoins il est le réalisme même  : « Chez nous » est là où nous sommes, même si l’on ne s’y sent pas chez soi.

C’est dire à quel point ce qui constitue une personne qui dit « je » s’appuie sur un « nous », un collectif - une famille, une nation d’accueil, même si elle accueille mal -, à quel point aussi il est difficile et dur de s’en abstraire : on n’y réussit pleinement qu’en partant vivre ailleurs où l’on peut dire oui à une vie où nous nous sentons enfin chez nous.

On est de toute nécessité de quelque part, ce quelque part pouvant se déplacer au gré des circonstances de notre vie, au gré des choix de vie que nous faisons, en fonction de ces mêmes circonstances, circonstances qui ont été appelées par des choix antérieurs qui se sont imposé à nous comme une nécessité, pour des raisons où pratique et morale entrent en jeu, choix toujours lourds de conséquences, fastes ou néfastes, fruits eux-mêmes de circonstances antérieures.

Ce jeu est sans fin. D’une certaine façon, on vit toujours sa vie au futur antérieur… C’est le mouvement même de toute pulsion généalogique, de toute recherche d’identité.

 « Le tableau » est toujours nuancé : dans une vie, il y a des choses positives, des choses négatives, et leur intrication rend difficile un jugement catégorique, un rejet total ou bien une acceptation sans restriction… Pourtant, il faut bien un jour trancher, si la vie que l’on mène, le « nous » qui nous tient, auquel on prétend s’identifier ne donne pas satisfaction, sauf à rester englué dans la morale du sacrifice, à l’opposé, absolument, d’une éthique personnelle, souveraine. 

Beaucoup de personnes nient le hasard de leur naissance en s’appuyant sur la nécessité dans laquelle elles se trouvent de ne pas être le fruit pur et simple du hasard.

Le plaisir de dire « nous » ressort de la nécessité ressentie de ne pas être un pur fruit du hasard : à défaut d’avoir été désiré dans son enfance ou à défaut d’avoir été « retenu », dissuadé de partir, l’on désirera être qui l’on est ailleurs, sous d’autres cieux, et pour ce faire, on sera tenté d’appartenir à une famille et à une nation, qu’elles soient d’origine ou d’adoption. On s’en va, on garde des liens plus ou moins distendus, et on en tisse d’autres…

Ce « nous » est d’abord familial, il n’est ni bon ni mauvais en soi, tout dépendant de ce qu’il renferme, des qualités humaines des uns et des autres, dont on se sent plus ou moins proche, mais au groupe desquels on veut se sentir appartenir, pour ne pas être privé d’assise, privé d’ origines.

Il est des « nous » malsonnants, des « nous » qui sonnent faux : telle personne persistera à dire « nous » pour ne pas se sentir seule. « Je ne suis pas seule, puisque je peux dire « nous ».

C’est là un sophisme.

La solitude… On peut être seul au milieu des autres, se sentir étranger à eux, ne se sentir rien de commun avec eux que la vie commune que l’on mène, bon an mal an, avec eux. On n’est pas solitaire, c’est pire : on est en mauvaise compagnie. Notre liberté en souffre : comment accepter, jour après jour, de s’occuper de personnes qui nous sont étrangères ? Se joue là un bien étrange complexe de désirs, faits de déception et de rancœur, complexe où les enfants ont la part de choix : c’est eux, et eux seuls, qui maintiennent en vie une cellule familiale défaillante, défaillante parce que le couple ne communique qu’en surface. Taire ou afficher ses frustrations ne sert de rien, car, dans un tel complexe de désirs, c’est le désir de l’un qui a barre sur le désir de l’autre. Les deux partenaires peuvent être frustrés, se déclarer frustrés, il n’empêche qu’il y a un gagnant et un perdant : l’un des deux se sent seul, tandis que l’autre s’arrange avec sa propre solitude. Elle lui convient.

Etrange solitude qui peut prendre une forme quasi obsidionale, par voie de conséquence obsessionnelle : tel homme surveillera sa femme, supportera mal qu’elle discute avec ses amis, sa famille, parce que qu’il veut faire le désert autour d’elle, afin d’être son seul recours.

Rares sont ceux qui se veulent seuls, sans attache aucune, libres de tous liens familiaux.

Toute famille peut être dite dangereuse, elle recèle au moins des pièges. En ce domaine, il convient d’être extrêmement nuancé. Le cas par cas est la règle d’or.

La famille qui emprisonne, la famille qui retient à toute force, par la culpabilité qu’elle confond allègrement, conformément à ses intérêts, avec le « sens des responsabilités », cette famille-là nie la liberté propre à tout être humain, elle prêche la soumission, elle enjoint à ses membres de lui appartenir corps et âme. Il en est en ce domaine comme de la Loi : elle n’existe que dans les personnes qui la représentent : ce sont tels ou tels membres d’une famille qui enjoignent à d’autres, récalcitrants, malheureux, de rester, de continuer à appartenir à la famille.

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L’éthique est cette recherche d’un moi, d’une façon d’être soi conforme à ses désirs parmi les autres, les proches, dans le respect de leurs désirs, conformité qui se doit d’être en accord avec la vie en société qui nous fait côtoyer des personnes très différentes de nous, dont nous ne nous sentons pas proches, que nous pouvons même ressentir comme hostiles, dont les désirs nous répugnent ou nous indiffèrent.

Vivre en conformité avec ses désirs peut être vu comme étant de l’ordre du caprice, tandis que vivre en conformité avec les lois, en bonne intelligence avec nos semblables, souvent si différents de nous, est couramment vu comme relevant de la sphère du devoir-être.

Décisions et actions sont les produits de désirs conscients, conscients jusque dans l’inconscience qui a présidé tant à leur expression qu’à leur émergence dans tel ou tel sujet, lui-même produit d’un faisceau de désirs aux motifs obscurs, à l’origine mal déterminée : le complexe de désirs au sein duquel il a grandi.

Où commence l’inconscience, où la mauvaise foi s’arrête-t-elle ? Allez savoir !

Une personne fruste agira sans doute impulsivement, elle aura l’impression de faire le bien en se conformant à la morale ambiante, tout en faisant passer en contrebande ses désirs. Ses désirs, on les dira inassouvis, probablement. Ce n’est pas si simple, si l’on songe à ceci : le désir de faire le bien, d’agir selon le Bien est satisfait, mais le désir inconscient, lui, qui motive l’adhésion à une morale transcendante, trouve à se satisfaire de biais, dans le mal fait, dans la médisance, les propos haineux, gratuits, aux conséquences parfois désastreuses.

Beaucoup parlent sans savoir de quoi il retourne au juste, n’en veulent rien savoir parce qu’ils prétendent tout savoir déjà.

C’est qu’ils jugent dans l’absolu, jamais relativement à une histoire, une série d’événements singuliers, et toujours relativement à une morale « au-dessus des événements ». C’est cette éminence grise qui autorise des personnes mal intentionnées à proférer des inepties morales, à débiter des jugements moraux tout faits, à diffuser des propos calomnieux, injurieux pour des personnes qu’elles se permettent de juger de l’extérieur, sans rien savoir du drame qu’elles vivent, sans jamais se préoccuper de leur souffrance, et bien sûr, en mésestimant totalement le tourment moral qui peut aussi être le leur.

C’est d’ailleurs là que la victime de propos calomnieux est la plus faible, la plus exposée : elle peut ressentir elle-même un tourment moral qui l’incline à prêter le flanc aux critiques, à les reprendre à son compte, ce qui consacre alors la victoire de ceux qui la calomnient, la jugent sans connaître les tenants et les aboutissants de son histoire.

L’éthique alors, dans cette perspective, est un tribut payé au passé qui nous a fait, qui nous a informé, a fait de nous ce que nous pensons et faisons au jour le jour, dans la particularité heureuse ou malheureuse de notre vie.

Si elle n’était que cela, elle ne serait qu’une morale héritée, c’est-à-dire subie, assumée sans recul critique aucun, la marque vivante d’une soumission à un ordre familial, voire mondial.

L’éthique, telle que je la conçois, n’est pas une coquille vide, elle a un contenu, mais elle est d’abord une contenance, une façon de concevoir la vie au milieu des autres, qui se démarque de l’habitus moralisateur, des dogmes religieux qui sévissent de par le monde, quelle qu’en soit l’obédience, quelle qu’en soit l’église ou la communauté de foi qui les veut voir triompher dans le monde.

Une éthique élaborée de haute lutte - avec soi-même d’abord : la critique que l’on mène contre la morale dont nous avons héritée, et tout autant, voire plus, la critique de la façon dont elle a été transmise, dans la douceur ou bien au contraire sous la férule de parents sévères, aux exigences parfois démentes - n’est pas le résultat d’une démarche solipsiste : on est tout entier occupé des autres dans la recherche d’une éthique qui nous soit propre, qui nous convienne, dont on fait l’épreuve sur soi au contact des autres.

Pour parvenir à élaborer une éthique, le détour par la morale est indispensable, c’est un moment nécessaire à son élaboration, il faut en passer par-là, avant « de voler de ses propres ailes ».

En matière de morale, on n’est jamais seul avec soi-même. Non seulement la morale qui s’impose à nous s’est imposée par la médiation d’autrui, et autrui c’est d’abord notre milieu familial d’origine, mais aussi cette morale retentit en nous constamment de vive façon : à chaque fois qu’un problème moral se pose à nous, nous nous demandons ce que feraient « les autres », nos proches parents, nos amis, mais aussi ce qu’auraient fait les absents, les grands absents, ceux que parfois, dans notre enfance nous avons vénérés comme des modèles à suivre, modèles de comportements emportés par le temps, mais qui restent prégnants en nous, fût-ce pour nous en écarter, quand la vérité s’est faite jour, quand nous avons appris que ceux que nous avons longtemps admirés ont fait preuve de faiblesse dans leur vie, faiblesses circonstancielles ou faiblesses « continuées » - vice, comportements compulsifs -, peu importe.

Il nous arrive ainsi de « consulter » les autres, de leur demander ce qu’ils feraient à notre place. La réponse est toujours décevante, car personne ne peut vraiment se mettre à notre place. On ne récolte que des réponses convenues, un rappel à l’ordre le plus souvent, un appel au renoncement : les autres n’entrent pas dans nos vues, ne veulent pas se mêler de près ou de loin des désirs qui nous animent, parfois nous taraudent, désirs avec lesquels nous sommes en dialogue, en perpétuel dialogue tant que nous n’avons pas trouvé une issue à cette question : Qu’en faire ? Que faire maintenant ?

Les autres ne veulent pas « se mêler de nos affaires », tout en s’en mêlant, c’est-à-dire en dispensant force conseils : ils répètent la morale convenue, qui ne convient pas aux problèmes que nous rencontrons. C’est dans ce sentiment de solitude que se fait jour la nécessité d’une morale personnelle, d’une éthique bâtie envers et contre tous, sans leur assentiment en tous cas.

Oui, paradoxalement, on est seul face à une morale constituée, alors qu’elle s’est imposée à nous par la médiation d’autrui, « immense autrui », la famille, la société, le milieu et la communauté d’origine…

Cette morale a plusieurs visages, y défilent dans l’ambiance spirituelle qu’elle a engendrée en nous - ce qu’on appelle la conscience morale - les visages d’êtres aimés ou exécrés pour ce qu’ils nous ont fait ou n’ont pas fait pour nous quand nous étions enfants et adolescents, mineurs, c’est-à-dire, disons-le fortement, minorés, voire ignorés, quand nous étions sous leur coupe, quand nous étions pour ainsi dire leurs débiteurs à tous point de vue.

Ces visages sont les figures emblématiques de ce qu’il faut faire et ne pas faire, elles emblématisent le bien et le mal, elles disposent en nous de ce qui est souhaitable, désirable, licite et interdit.

La grande affaire, ce qui est hautement souhaitable - voulu, désiré par l’instance morale, le sur-moi, les grandes figures charismatiques fréquentées dans le passé familial, porteuses d’autres figures charismatiques prestigieuses : le Christ, Bouddha, Mahomet et tutti quanti, dont elles ont transmis l’enseignement - c’est de faire coïncider le désirable et le licite.

La morale comme réceptacle à recettes toutes faites, avec lesquelles, en quelque sorte, l’on doit faire sa propre cuisine ! Et dans le même temps, la morale comme faisceau de règles fixes, intangibles, dont on ne peut s’écarter d’un iota sans déroger, sans déchoir, sans être « dans le pêché » !

Tout y passe ! Chacun y va de ses conseils plus ou moins habiles…

Certes, toute morale est personnelle, c’est-à-dire vécue par une personne singulière qui s’attache à en suivre rigoureusement les préceptes, mais dans le même temps, universelle, impersonnelle qu’elle est, et venant de si loin dans le temps, ayant été conçue à une époque si éloignée de nous que ses termes, ses vocables résonnent dans une langue désuète, cette morale, singulière, historiquement déterminée, circonscrite géographiquement et historiquement, cette morale, dis-je, ne répond jamais exactement aux attentes du temps présent ni à nos attentes personnelles.

Une indulgence est à l’œuvre, indulgence qu’il faut tourner contre soi-même : qui peut se targuer d’être parfait ? Dans le cadre d’une morale constituée et acceptée, pleinement acceptée, toute personne lucide, probe, honnête avec soi-même et avec les autres, est amenée à constater dans sa vie des manquements aux règles édictées, règles impersonnelles, universelles, mais dont chacun s’arrange à sa guise, au gré des circonstances, dans la hâte parfois de décisions précipitées ou d’actions de pure impulsion ou bien au contraire d’actions mûrement réfléchies, mais « malheureuses », fautives, inadaptées à la situation vécue, parfois dans la frayeur, l’angoisse ou l’anxiété..

On s’arrange constamment avec la morale qui nous anime… Ma morale me prescrit de ne faire l’amour - œuvre de chair, dit le jargon ecclésiastique - que dans le but de procréer, par exemple. Est-ce à dire que je vais m’abstenir, est-ce à dire que ma femme et moi allons nous abstenir, ne faire l’amour qu’un petit nombre de fois dans notre vie pour faire des enfants ? Bien sûr que non !

La morale ambiante, c’est la morale chrétienne, dans une moindre mesure la musulmane depuis que l’Islam a fait souche en Europe, ce qui ne laisse pas de préoccuper tant nos laïcs purs et durs que nos religieux de toutes confessions.

La morale laïque, c’est du christianisme sécularisé à la sauce kantienne, rien de plus. Elle a eu son utilité, il fallait bien opposer un discours aux discours catholique en France, il fallait passer pour avoir de la morale, et toutes les parties concernées, cléricales et anticléricales, étaient d’accord au moins sur un point : l’absolue nécessité d’une morale qui, à défaut de commander aux événements, règle les conduites pour éviter au maximum l’anomie, « l’anarchie », le désordre…

Le grand mot est lâché : la morale est utile. Avant de dire le juste et l’injuste, elle pose ce postulat : sa nécessité. Révélée ou déduite rationnellement, elle s’impose d’abord aux esprits par sa nécessité.

Comment le nier ? Les humains sont des prédateurs nés, des assassins en puissance, prêts à tout pour satisfaire tant leurs besoins que leurs désirs. Il n’est que d’observer les très jeunes enfants : c’est, exprimé en terme chrétien, le mal à l’état pur : un égoïsme de tous les instants, d’une absolue candeur, une volonté de satisfaction immédiate, une négation des besoins et des désirs des autres enfants.

Tout enfant est égocentrique. Il suffit que les parents en fassent le centre de leur préoccupations et qu’ils lui passent tout, pour que cet égocentrisme se renforce l’âge venant : la prédation, alors, se civilise : on valorise l’esprit de compétition, en oubliant que la compétition pour les femmes - et les hommes ! - et la compétition pour les emplois - se faire une place au soleil la plus large possible ! - n’est qu’un moyen en vue d’une fin : assurer sa subsistance au mieux de ses capacités.

Est coupable de lâcheté et de négligence, en effet, une personne qui ne cultive pas ses talents. Elle se néglige elle-même et elle prive la société d’un talent…

-8-

On le voit : la tendance moralisatrice veille en chacun de nous !

Je viens de tenir des propos moralisateurs, en apparence du moins.

C’est que le réalisme le plus froid est toujours infecté de morale.

La tentation est grande, pour échapper au moralisme inhérent à tout réalisme, d’employer des termes empruntés à la psychologie. Cette voie est salutaire, nécessaire, mais non suffisante : décrire les comportements humains sans passion, mais passionnément est possible quand on adopte une posture extra-morale, qui passe au crible les fondements de la morale ambiante.

Impossible d’ignorer la morale quand on se donne pour objectif de la déconstruire ! Ca passe par le moment généalogique, bien entendu, qui requiert de solides connaissances.

On se souvient du séminaire de Lacan, intitulé « L’éthique de la psychanalyse » : l’éthique n’est pas la morale. Il est clair que toute science, toute activité humaine est contaminée par la moraline, si elle n’a pas mené la critique de ses fondements.

C’est au seul prix de cette critique qu’elle développe alors une éthique libérée de la morale.

Nietzsche, en la matière, est notre maître à tous. 

Il faut avoir traversé la morale, l’avoir sillonnée en tous sens pour espérer s’en défaire. La dépasser, ce n’est pas exactement la détruire. Certes l’on peut fermer les églises, fusiller les prêtres, on l’a fait, sans grand succès d’ailleurs.

La dépasser, c’est tout bonnement, dans une vie brève, la laisser derrière soi, avec pour horizon une éthique personnelle. Cette éthique, on peut la transmettre à ses enfants, la partager dans une large mesure avec son conjoint, avec ses amis, elle n’en reste pas moins personnelle, à cette nuance près qu’elle s’inscrit elle aussi dans un complexe de désirs, à cette nuance près encore, et elle est de taille, qu’elle oblige à y voir clair dans ses désirs.

Le complexe de désirs est clarifié, on en a conscience, il ne fonctionne pas comme un déterminisme aveugle…

Oui, l’éthique oblige, elle aussi, mais elle ne contraint personne : elle fait l’objet d’une libre adhésion.

Bien sûr, les enfants dans l’ambiance de laquelle ils grandissent n’ont pas le choix, mais en la matière, il en est comme chez les anabaptistes : ils seront libres, le jour venu, d’adhérer ou de rejeter l’éthique dans laquelle ils ont été élevés et éduqués.

-9-

 

Il est temps de conclure, provisoirement...

Pas question pour moi, dans cette approche qui « s’inachève » d’exposer mon éthique, celle que j’ai patiemment faite mienne.

A chacun de se débrouiller avec la morale de son siècle, de son milieu d’origine, à chacun d’affronter les questions qu’il juge essentielles !

La lecture assidue, patiente, lente, de Nietzsche, la fréquentation de son « frère en pensée », Georges Bataille auront été pour moi le fil conducteur, le stimulant, l’aiguillon décisifs dans cette démarche par-delà le Bien et le Mal, il me faut bien le reconnaître.

En matière d’éthique, l’amitié fraternelle me paraît essentielle. Je me sens plus proche de ses grandes figures que de beaucoup de mes contemporains avec lesquels j’ai eu l’occasion de parler de vive voix…

Il y a Blanchot, Robert Anthelme aussi qui comptent pour moi, et Emmanuel Levinas.

Et puis il y a les femmes, une femme plus précisément : l’amour veut l’empire sur nous, empire sans emprise, où deux êtres que tout incline l’un vers l’autre font jeu égal : un homme sans une femme à ses côtés, une femme sans un homme qui l’accompagne, et déjà la vérité, notre vérité, s’étiole ou donne des fruits pourris…

Le drame de Nietzsche, en ce sens, est exemplaire ; il n’a pas eu la chance de Bataille. Si Bataille est allé plus loin que Nietzsche, c’est ma conviction, c’est parce qu’il aura aimé et été aimé…

La figure de Laure brille dans la nuit, avec l’éclat d’un soleil.

A toi, Colette, ces presque derniers mots, à toi, sans qui Bataille n’eût pas été qui il a été pour nous, pour nous tous.

Et à toi, Françoise, ces tout derniers mots qui en appelleront une infinité d’autres, à toi ma compagne sans faille, mon soleil, mon astre qui brille d’un éclat sans pareil.

Avec toi, la nuit est belle, il vaut la peine de vivre la pensée et de penser la vie, afin de vivre mieux et de penser juste pour l’amour de ceux que nous aimons.

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