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L'ambivabalance
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 Article publié le 26 mai 2013.

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« L’ambivabalance »

 

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C’est peut-être l’image de la balance qui pourrait s’imposer à moi, si j’étais enclin à accorder quelque valeur à la pesée du jugement, mais ce n’est pas le cas : je ne souhaite nullement faire passer en jugement ma vie devant la froide raison, fût-elle, en l’occurrence, la mienne, non que celle-ci n’ait sa valeur, celle, entre autres, d’être l’arbitre de nos passions guerrières ou vindicatives et d’être la régulatrice des conflits humains de toute nature, mais décidemment non, je n’admets pas que la raison, et elle seule, légifère en matière d’amour et de passion, tout bonnement parce que la vie est plus grande que ce qui la maintient, ce qui la maintient étant déjà ouverture à l’être qui ne fait pas un ensemble, mais se manifeste toujours dans l’extrême singularité des existants.

La vie est travail, peine et souci légitime du lendemain, recherche et travail de la vérité aussi, au moins pour quelques-uns d’entre nous, en d’autres termes, accueil de la beauté du monde et salut de la beauté en l’autre, quel qu’il soit, mais je le répète : la vie est plus grande que ce qui la maintient : nul mieux que Georges Bataille n’a su formuler ce qui m’anime à l’instant, avec autant de force et de justesse :

« La chute dans l’utilité par honte de soi-même, quand la divine liberté, l’inutile, apporte la mauvaise conscience, est le début d’une désertion. Le champ est laissé libre aux arlequins de propagande… Pourquoi ne pas accuser en ces circonstances où chaque vérité ressort, le fait que la littérature se refuse de façon fondamentale à l’utilité. Elle ne peut être utile étant l’expression de l’homme – de la part essentielle de l’homme – et l’homme, en ce qu’il a d’essentiel, n’est pas réductible à l’utilité. »

La littérature, cette convocation de l’absence appelée par les mots tout abstraits, qui absentent le référent, tout en le faisant miroiter, on trouvera sans doute qu’elle est bien loin de la vie, et on aura tout à la fois tort et raison, pour des raisons que je n’exposerai pas toutes ici.

Je me bornerai à dire ceci : la vie et la littérature ne font pas un diptyque parmi d’autres, elles ne s’organisent pas en deux contraires bien faits qui se complèteraient, la littérature jouant alors le rôle d’un divertissement, ce qu’elle est, bien sûr, entre tant d’autres aspects : en elle, c’est la vie des hommes qui est en jeu : non seulement on peut vivre et aussi mourir d’écrire ou devenir fou, mais aussi, et surtout, l’on est confronté par elle à la vérité de l’humain dans toutes ses dimensions, car rien, absolument rien n’échappe à sa prise : la littérature s’empare de tout l’humain, elle le dévoile, le dénude entièrement. Les gens incultes le savent, qui reculent devant elle : ils sentent bien que quelque chose d’essentiel se dit en elle et par elle, dont ils ne veulent rien entendre, de peur d’être mis devant leur humanité, toute leur humanité, car enfin, dans nos sociétés, tout le monde ou presque sait lire…

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Laissons-nous aller pour quelques instants à cette image de la balance, et voyons ce qu’elle suggère.

Avec elle, le spectre de la justice n’est pas loin. On la voit, aveugle, les yeux bandés, peser le pour et le contre, et s’en remettre aveuglément à cette pesée dont on se demande comment elle parvient à se faire jour, quand on garde fermement à l’esprit qu’elle est aveugle, c’est à dire aveugle à la passion, mais aveugle aussi comme l’est toute violence inspirée par la haine ou l’envie, l’intérêt bien compris ou les grands desseins derrière lesquelles se cachent les grandes passions de pouvoir.

Tout est là : le pouvoir et son goût. Il peut être amer ou jubilatoire.

Aimer le pouvoir, dans un jeu de réciprocité, pourquoi pas ? Je peux l’affirmer sans crainte : j’aime le pouvoir, mais le pouvoir à armes égales, la réciprocité du pouvoir, le jeu de balancement entre la passivité et l’activité, jeu dans l’espace duquel le jeu des sexes a un rôle éminent à jouer : faire l’amour peut nous amener à ce point vertigineux de douceur où le féminin et le masculin tremblent, échangent leur signe, deviennent pour ainsi dire méconnaissables.

Cela advient au plus fort de la passion, au plus fort de l’éros, quand la femme fait l’homme et l’homme fait la femme, sans qu’ils soient animés par la crainte de déchoir, sans craindre le pouvoir momentané de l’autre, ce pouvoir étant toujours momentané et donné par l’autre au moment où l’on se livre à lui corps et âme.

La femme que j’aime me l’a dit un jour de grand élan : « J’aime le pouvoir » Nous parlions de nos désirs, une grande convergence se faisait jour dans cette conversation à bâton rompu, qui fut suivie d’innombrables autres échanges où c’est toujours l’accord qui l’a emporté. La passion d’avoir raison nous anime tous les deux, mais de cette passion nous faisons toujours un accord qui va bien au-delà de la simple raison, car c’est la passion qui nous anime.

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Peser le pour et le contre, c’est être ambivalent. L’est-on par nature ? Oui et non.

Oui, si l’on considère qu’il est dans la nature de la raison de peser le pour et le contre. C’est cette pesée, ce comparatisme inhérent à la ratio, consubstantielle à notre être, qui fait de nous, fatalement, des êtres ambivalents qui penchent pour la raison comme arbitre de nos passions.

Non, si l’on admet dans sa vie des moments qui ne sont pas purement rationnels et qui nous révèlent à nous-mêmes.

Le malheur, c’est que l’on peut ainsi être ambivalent par rapport à la raison que l’on aimera et n’aimera pas, à laquelle on fera une place - la plus grande - au côté de la passion que l’on aura tendance à reléguer dans les marges : ambivalence à moitié résolue par le choix de la claire raison jugée bénéfique, moins dangereuse que la pure passion.

Raison, passion, cette opposition toute classique ne tient pas, ou plus exactement, il faut tenir ensemble deux manières d’être concurrentes qui s’interpénètrent : il arrive à la passion d’inspirer la raison, ça donne des œuvres d’art, essentiellement, et il arrive que la passion se serve de la raison pour justifier ses excès.

L’excès, c’est ce qui est proprement humain, et la raison en l’homme agit comme un garde-fou… Qui veut être homme sans reste doit se livrer à l’excès, il y a là un risque mortel, certes, mais la raison, comme passion de la vérité, exige de nous aussi travail en endurance, lucidité et réflexion : décidemment nous ne sommes pas pure animalité, mais nous sentons bien que l’animalité - je ne dis pas la bestialité - est une dimension essentielle de notre humanité.

 

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L’ambivabalance… C’est ainsi que j’appelle notre tendance à vouloir peser le pour et le contre.

« Entre les deux, mon cœur balance… » Qui ne connaît cette formule, pour l’avoir au moins vécue une fois dans sa vie ?

Sur la balance du cœur, on voit sur un des plateaux la raison, sur l’autre la passion. La raison pèse toujours plus lourd… Procéder ainsi, c’est condamner la passion à être la parent pauvre de notre vie.

En fait, il convient de ne pas tomber dans l’alternative passion ou raison. Il faut admettre d’emblée en nous la coexistence de la passion et de la raison qui s’interpénètrent et se nourrissent mutuellement.

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Il arrive que, soulevant une question, elle nous retombe dessus… On croule alors sous les réponses possibles, on a l’impression que la pierre lourde de la question a éclaté en mille morceaux : on gît sous des gravats, on s’en extirpe péniblement : c’est peut-être à ce moment là que commence vraiment le travail de la question.

Travail, question… Ces mots ont une résonance désagréable : ils évoquent les tortures et les tourments du moyen-âge…

Je pense que l’esprit a mieux à faire qu’à se tourmenter. Il faut aller à la joie de réfléchir.

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Le lien et la personne à laquelle on est lié…

Il arrive que l’on souhaite rompre ce lien, pour de bonnes raisons, par passion aussi : quand dans notre vie se présente la chance de vivre une grande passion, celle-ci sachant faire la part belle à la raison : l’amour dans toutes ses dimensions : érotiques, ludiques, tendres, quotidiennes…

Rompre avec une personne, c’est rompre le lien tout court. Or, il arrive ceci, fréquemment : on valorise le lien avant tout, donc, quand nous souhaitons rompre avec une personne, nous avons l’impression de dévaloriser ce à quoi nous tenons le plus : le lien.

Il faut isoler le lien de la personne avec laquelle nous sommes lié et qui nous a donné toutes les raisons du monde de la quitter, parce qu’elle a épuisé en nous toute notre bonne volonté.

Le lien n’existe pas en soi, il n’existe qu’à travers une personne à laquelle nous sommes liés.

Ces deux propositions contradictoires cernent la nature de l’ambivalence.

Nous sommes donc parfois ambivalents : nous voulons le lien, mais le vouloir implique de vouloir être lié à une personne qui ne nous convient pas.

On ne rompt un lien que pour en créer un nouveau, ce n’est qu’ainsi que le lien perdure.

Vouloir se lier est un acte noble, un acte de foi, mais qui demande lucidité et courage : il faut admettre que nous avons besoin d’être liés, mais ce lien ne doit pas faire de nous un être pieds et poings liés à un autre.

Néanmoins, il n’y a pas d’amour sans dépendance, dépendance qui a sa raison d’être, si elle est mutuelle, ce qui veut dire précisément que deux êtres liés par l’amour le sont en vertu d’un accord profond entre eux.

Disons-le autrement : la dépendance n’est salutaire que si sa mutualité est fondée sur une entente profonde où un homme et une femme qui s’aiment peuvent faire passer dans l’autre tous leurs désirs, désirs qui s’épousent, se relancent et vont au-devant l’un de l’autre, tout cela en même temps…

Ceci encore, d’absolument fondamental : tous les liens ne se valent pas.

C’est le mot qui nous incline à mettre tous les liens sur le même plan, or il n’en est rien : l’intensité et la qualité du lien, ce sont elles qui font la différence.

Le mot, en l’occurrence, fait référence à notre vécu : ce que nous avons vécu, la perte du lien, vécu à travers nos parents qui se sont déchirés, peut nous amener à ne pas vouloir rompre le lien, même s’il est nocif, parce que nous désirons pour notre part ne pas vivre ce qui a raté dans la vie de nos parents, et de cette manière, en quelque sorte réparer une relation qui a capoté, en ne répétant pas la rupture.

Nous voyons la séparation intervenue entre nos parents comme une erreur à ne pas commettre à notre tour, mais ce faisant nous commettons nous-mêmes une autre erreur : nous nous enferrons, en nous interdisant de rompre. 

C’est en valorisant le lien à tous prix, me semble-t-il, que l’on s’enferre dans une relation nocive.

Le lien en soi n’a aucune valeur : seule la personne à laquelle nous désirons nous lier fait vivre ce lien et lui donne sa valeur et sa saveur uniques.

L’ambivalence, c’est ne pas parvenir à faire un choix. D’où provient ce recul devant le choix ? Si, enfant, on nous avait laissé le choix, nous aurions désiré que nos parents restent ensemble. Ne pas choisir, c’est être dans la situation de ne pas avoir à choisir, situation que nous aurions aimé vivre, en n’étant pas confronté à la séparation de nos parents.

Ne pas choisir, pour être dans la situation de ne pas avoir à choisir : le choix de se séparer, fait par nos parents, nous le récusons au fond de nous-mêmes : nous tentons de nous placer antérieurement à la situation qui a fait que nos parents ont choisi de se séparer, en optant pour le lien coûte que coûte.

Il y a, contemporains en nous, deux temps : le temps ancien de la séparation survenue entre nos parents et le lien actuel qui nous lie sans nous satisfaire. Le premier est sous-jacent au deuxième.

Nous entretenons parfois longtemps l’illusion qu’il y a quelque chose à faire pour que le lien insatisfaisant devienne satisfaisant, ce qui nous permet de retarder, de repousser aux calendes grecques la décision de rompre le lien.

Une fois que nous avons admis que le lien ne peut pas devenir satisfaisant, parce que nous avons conscience de nous être épuisés à épuiser les possibles, il reste encore le plus difficile : trancher, pour rompre avec l’ambivalence.

Certes, cela passe par le moment de la pesée du pour et du contre, des avantages et des inconvénients, mais en ayant d’emblée pleinement conscience que, même si l’option A et l’option B comportent toutes les deux des avantages et des inconvénients qu’il est loisible d’apprécier rationnellement, les deux options ne sont pas de nature équivalente : l’une vaut mieux que l’autre, même si elle comporte des inconvénients. Pour trancher, il faut écouter son inclination, ce qui passe autant par le cœur que par la raison.

C’est nous qui sommes juges de la qualité du lien qui nous préoccupe, et de celui, nouveau, que nous sommes désireux de créer, et ce jugement, il arrive même que nous le laissions de côté, quand nous avons la chance de vivre un grand amour, un amour au long cours qui occupe toute une vie, parce qu’il porte en lui des projets à n’en plus finir. Nous sommes alors au-delà du lien : il s’impose à nous comme une évidence heureuse. La question est tranchée : plus de questions alors, mais des actions et des actions, dans la plus grande complicité, la plus grande confiance.

Ecouter son inclination, c’est déterminer ce qui nous fait du bien, va dans le sens de nos intérêts, tant affectifs que matériels. Mais il y a plus : le choix s’impose à nous, en nous inclinant à nous mettre dans la situation de ne plus avoir à choisir : on se dit : c’est tout vu. Ca n’est possible que si l’on parvient à rompre l’illusion transcendantale du lien en soi, pour ne retenir que la réalité d’un lien effectif vers lequel tout notre être incline : c’est la reconnaissance de sa propre singularité et de celle d’un être, la prise en compte du quoi dans le qui en faveur du qui ouvert sur la réciprocité du don de soi.

Etre aimé, aimer, quand les deux vont de paire, intensément, alors advient ceci, d’infiniment précieux : nous savons que c’est elle, que c’est lui, et personne d’autre, parce que ce n’est qu’avec elle, qu’avec lui que nous pouvons nous affirmer totalement.

Cette affirmation de soi, cette confiance en soi, qui ne vont jamais de soi, qui sont si rares, c’est le présent unique que nous fait l’autre auquel nous faisons don de ce « soi » que nous aimons grâce à elle, grâce à lui. A une condition : que nous ne tentions pas d’être aimé pour les services que nous rendons, qui ont leur importance, mais bien pour qui nous sommes, intégralement.

Grâce à toi, je m’aime tel que je suis, mon amour, et tout ce que je souhaite, c’est que toi aussi tu t’aimes, en étant aimée par moi.

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