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La question qui ne se pose pas
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 Article publié le 27 avril 2013.

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Il arrive qu’avec les mots je ne sache plus quoi dire, plus quoi faire, pourtant ce n’est pas que je n’en aie rien à faire, non, « ça tricote » encore et toujours, mais ça ne sort pas, ça ne se cristallise pas par la grâce d’une phrase initiale qui déclenche un flot d’écriture que n’arrête pas la lassitude - la fatigue à la rigueur, mais alors le propos reprend son cours exactement là où je l’ai laissé, c’est bien l’impression que j’ai, même si le texte ne s’impose pas à moi comme déjà écrit à la manière d’une partition que je n’aurais plus qu’à transcrire - que seul arrête le temps venu de conclure provisoirement le questionnement sans réponse autre que l’écriture toute entière question de l’écriture - question dans et par l’écriture qui met tout en cause, y compris le mouvement même d’écrire qui s’infléchit constamment vers la recherche d’autre chose qu’elle, qu’elle ne peut trouver qu’en elle, si trouver signifie tourner autour, et par ses tours et détours, se mouvoir dans l’espace de la différence, là où l’autre, jamais, ne revient au même.

Vous voyez : vous venez de lire ce passage qui dit l’impossibilité parfois d’écrire : c’est qu’on peut écrire sur cette impossibilité qui n’en est pas une, pour peu qu’on se laisse aller en confiance vers la question qui ne se pose pas, celle qui est exclue par toutes les questions qu’on peut se poser, vers laquelle tout texte authentique tend comme vers son pôle.

Une puissance de questionnement est à l’œuvre, assurément, à laquelle il est trop facile de céder en donnant des réponses. Donner des réponses, cela se passe dans la vie et c’est bien ainsi, mais l’écriture investit un autre lieu, un autre jeu, là où les règles du jeu s’inventent au gré des lieux que l’on visite en imagination sans les voir, mais en les disant. Ecrire m’amène aux confins du possible que je ne désire pas arpenter, parce que je pressens que la question essentielle - celle qui ne se pose pas - est à trouver là où elle n’est pas. Elle n’est proprement nulle part, ne se posant pas, pourtant elle veille dans toute question.

Il est vraiment parfois trop facile de donner des réponses, le plus souvent toutes faites, appelées par le bon sens, informées par le savoir ou bien encore déduites par le calcul. Ses réponses ont leur importance et leur dignité propres, elles ne sont pas en question dans la question qui ne se pose pas. Nous ne sommes pas là dans l’élément pratique ou scientifique.

Un article informatif, qu’il relate des faits ou qu’il expose un savoir, est toujours un texte fermé sur lui-même : on peut s’endormir après l’avoir lu, parce qu’on sait : plus de questions à se poser, à cette nuance près que le savoir est précaire, jamais achevé et sujet aussi à conjectures : Prévert nous l’a dit à sa manière : « Ce qui tombe sous le sens rebondit ailleurs. », en d’autres termes, même fermé, même clos sur lui-même, le texte informatif ouvre sur de nouvelles questions, mais des questions qui appellent de nouvelles réponses, les réponses étant là pour mettre fin à la question, ce qu’elles ne peuvent que provisoirement.

Je crois pouvoir dire qu’il m’arrive d’écrire pour ne pas poser directement certaines questions que je juge incongrues, en ce sens qu’elles risquent d’appeler des réponses définitives là où il ne faut - dans le dialogue, le dialogue amoureux tout particulièrement - que des réponses ouvertes qui relancent sans cesse la parole ouverte sur elle-même.

Essayez d’imaginer une déclaration d’amour en douze points intangibles, rédigée dans un style informatif ! Tout s’arrêterait, les amants n’auraient plus rien à se dire…

Quand deux personnes s’aiment, elles se posent mille questions sur elles-mêmes et sur l’autre. On interroge aussi beaucoup qui l’on aime, et c’est légitime : l’histoire de la personne qu’on aime est essentielle à sa bonne connaissance, mais l’on pressent aussi, dès que l’on aime, qu’aucune réponse à nos questions, si fouillée soit-elle, ne viendra à bout de la personne que l’on aime !

Oui, on interroge et aussi on s’interroge soi-même au moment où l’on interroge. Tout fait question et il est des réponses dures à entendre : on ne peut les adoucir qu’en sachant bien qu’elles ne sont pas définitives, même si elles relatent des faits passés, des émotions anciennes ou actuelles, parce que rien n’est définitif, tout est ouvert, pour peu que la parole soit parole de désirs et désir de paroles.

Oui, au fond de cette parole, là où la question qui ne se pose pas se dépose constamment en se disséminant dans le cheminement des questions et des réponses, au fond de cette parole il y a l’absence, soit le désir de présence qui ne peut s’accomplir que face à une absence.

L’être aimé est bien là, présent dans sa parole qui l’absente : ce n’est qu’ainsi que je puis le désirer et le rejoindre. Ce n’est pas désespérant, bien au contraire : tu es toujours là où je ne t’attendais pas, mon amour, tu es au-delà du prévisible et de l’imprévisible, car chaque parole qui me vient de toi ouvre une perspective parfois ignorée de toi au moment où tu la profères, même avec la tranquille assurance de qui dit ce qui est ou ce qu’il ressent.

Dire ce qui est n’est possible qu’à la fin des temps qui n’est pas donnée ; c’est ce dont rêvent les sciences en quête du savoir absolu qui rendrait tout prédictible. Même en présence du savoir absolu - la présence médiatisé de l’immédiat : l’immédiat : ce qui ne se donne jamais immédiatement, la vérité étant travail de la vérité - resterait la question qui ne se pose pas, celle qu’exclut le questionnement fermé qui appelle des réponses ouvertes sur d’autres questions fermées dans le mouvement dialectique.

« La question ne se pose pas. » Il y a dans cette phrase une grande autorité, presque une désinvolture souveraine.

« Comment sais-tu que je t’aime ? » : cette question ouvre sur une infinité de réponses qui appelle une vie entière pour, non pas y répondre en espérant en venir à bout un jour - cette question n’est pas dialectique - mais pour relancer sans cesse la question qui ne se pose pas.

A travers les tours et les détours de mille et une questions, on apprend à aimer l’inconnu qui ne se ramènera jamais au connu : l’autre n’est pas réductible à un savoir. On peut établir sa fiche anthropométrique, dresser sa carte génétique, lire dans son hérédité comme à livre ouvert, connaître son histoire familiale, mesurer le poids d’une éducation, d’une idéologie héritée ou contredite, sociologiquement toujours déterminées, il reste qu’on ne peut pas prévoir son passé : toujours, ce que tu me diras de toi dépassera ce que je m’imaginais pouvoir en savoir, et tu t’étonneras toujours des réactions que suscitent en moi tes réponses à mes questions ouvertes sur toi.

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