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 Article publié le 1er avril 2013.

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Quand le présent est lourd, on se tourne vers un passé gros d’avenir, mais que peut être un passé gros d’avenir ?

Ce peut être un enfant, c’est-à-dire une œuvre inachevée, dont une mère désire qu’elle le reste indéfiniment, et qui le restera toujours, destinée qu’elle est à échapper à son créateur qui voudrait se contempler en elle indéfiniment.

En cela, un écrivain est plus heureux qu’une mère : un enfant devenu homme reste certes un être inachevé, inachevable, mais qui vit sa vie propre loin de sa mère, tandis qu’on pourra dire de l’œuvre d’un auteur - à sa mort - : « Son œuvre est achevée. »

Bonheur posthume, en quelque sorte, qui lève le tourment que c’est d’œuvrer, jour après jour, à la recherche de l’œuvre…

L’enfant, cette oeuvre de chair, porte en lui les qualités et les traits des deux parents qui l’ont conçu. Longtemps après la disparition de toute affection pour le père subsiste chez la mère la reconnaissance envers le père d’avoir fait avec elle cet enfant qu’elle chérit.

Une rémanence sournoise est à l’œuvre qui sert les intérêts du père, surtout si celui-ci, bon an mal an, est bon père, et n’est plus que cela, c’est-à-dire bien peu de choses.

Impossible narcissisme de l’auteur qui ne sera jamais là pour se contempler dans l’oeuvre nécessairement inachevée et narcissisme blessé de la mère dont l’enfant lui échappe, quoi qu’elle fasse…

La mort entretient, chez les survivants, l’illusion que l’œuvre aurait pu quelque jour être achevée. 

Certes, si l’auteur avait disposé de quelques années de plus, il aurait pu écrire encore d’autres livres, mais l’œuvre, elle, se désécrit au moment où elle s’écrit : elle se cherche toujours là où elle n’est pas encore.

L’auteur, une fois mort, n’est plus là pour entretenir la nostalgie, qui échoit aux autres, de cette possibilité infinie disparu corps et bien, tandis qu’une mère qui a perdu un enfant est frustrée des soins qu’elle aurait pu donner à son enfant, et l’on sait que toute mère, au fond d’elle-même, tend à ne pas vouloir voir grandir son enfant, même si elle s’en défend, car, effectivement, il lui incombe de le nourrir pour qu’il grandisse et de l’élever pour qu’il entre dans la vie.

Le désir de l’auteur, seulement interrompu par sa mort, est diamétralement opposé à la nostalgie maternelle : l’auteur tend vers un infini qui sera rompu par la mort, tandis que la mère se tient dans le temps indéfini, afin de rester mère indéfiniment, et c’est cette indéfinition, ce délicieux inachèvement, qui laisse à la mère du temps pour être encore mère, que la mort de l’enfant détruit irrémédiablement.

Mort, l’auteur ne cesse pas d’être auteur, tandis qu’un enfant mort fait d’une mère une femme sans plus de raison de se dire mère. L’enfant qui survit, qui grandit, inachevé, inachevable, lui aussi s’éloigne : la mère, alors, ne l’est plus que de loin en loin…

Ce sont les autres qui peuvent dire l’œuvre achevée, alors qu’en fait elle n’est qu’interrompue par la mort de son auteur, qui n’est plus là pour opposer l’infini de l’œuvre à l’imminence du travail de l’interruption - la mort est toujours imminente : c’est « l’instant de ma mort toujours en instance » - qui n’en finit pas de travailler l’œuvre, dont on sait qu’étant inachevée elle reste ouverte sur un infini qui a disparu. D’où la tendance chez les survivants à constamment relire l’œuvre, à en chercher l’initiale fécondité présente-absente partout dans l’oeuvre, c’est-à-dire le secret dont elle est toute entière le voilement-dévoilement, ouvrage après ouvrage…

Une mère, quant à elle, tendra toute sa vie à être aux petits soins pour ses enfants, sauf si elle leur demande avec insistance de l’aimer, ne s’aimant pas assez elle-même. Sentant son enfant lui échapper, elle tentera de le garder pour elle le plus longtemps possible, échappant ainsi à la culpabilité de le laisser en ce monde difficile sans l’appui de son affection.

La culpabilité d’une mère vis à vis de ses enfants est une blessure narcissique profonde : une mère ne fait jamais bien, elle est toujours dans l’erreur. Par définition, elle est dans le remords : quoi qu’elle fasse ou ne fasse pas, au minimum, elle leur donne la vie, c’est-à-dire qu’elle leur transmet la mort et qu’elle les projette dans un monde difficile, au maximum, elle ne les traite pas « comme il faut » : au lieu de demander, un jour, pardon à ses enfants, ce type de mère tend à vouloir se faire aimer d’eux, une fois qu’ils ont atteint l’âge adulte.

Elle leur dit constamment : « Aimez-moi, même si je vous ai mal aimés, aimez-moi malgré ce que je vous ai fait, aimez-moi en dépit de ce que je n’ai pas fait pour vous. » et elle se lamente : « Mais vous ne m’aimez pas. »

L’auteur, quant à lui, est dans le regret de toujours manquer de temps pour l’œuvre, jusqu’au jour où le temps viendra à manquer définitivement pour elle. Paradoxalement, c’est ce jour-là qu’on dira son œuvre achevée, mais il ne sera pas là pour en contempler l’achèvement, et s’il lui était donné de le faire, il la dirait encore inachevée, non pas parce qu’elle a été interrompue par la mort, mais parce que, par définition, elle est inachevable.

L’enfant, lui, par sa vie d’adulte, achève l’impossible arrêt du temps dont la mère rêve pour prolonger l’inachèvement.

Il y a là, pour le moins, une ambiguïté : la mère désire l’inachèvement, le prolongement indéfini de son état de mère, mais elle sait que son enfant la quittera inachevé et qu’un autre ou qu’une autre qu’elle lui « prendra » cette vie inachevable qui ne sera interrompue que par la mort. 

Où que l’on regarde, c’est la mort qui est à l’œuvre.

L’auteur a été enfant, il a eu une mère, il se souvient d’elle avec tendresse. Il n’a, de son vivant, qu’un remords : celui d’avoir été cause de remords pour sa mère, car enfin, sa mère fut la première à lui transmettre, malgré la mort, l’amour de la vie et la vie de l’amour. L’auteur rêve d’une mère sans remords, d’une mère heureuse d’être mère, sans le poids de l’erreur dont le père, lui aussi, aurait dû supporter la charge, au lieu de toujours se voir en bon père aimant et sans reproches, en se tenant dans l’amour pour la mère et l’enfant qui sont la vie même.

De cette vérité : la vie est la mère de la mort, il faut, contre les pères trop contents d’eux, constamment inverser le sens et la dynamique pour glorifier les mères, sans qui il n’y aurait ni enfant ni auteur : la mère est la vie même, au risque de la mort, de l’interruption, seuls gages en ce monde que l’œuvre de vie et une vie à l’œuvre soient possible.

La mère est sourire, elle sourit à la vie de son enfant : le sourire, n’est-il pas la grâce même, le merci à la vie, malgré le pressentiment de la fin ?

L’auteur sourit à sa mère : il sait que, sans son sourire fertile, il ne pourrait lui-même sourire à la vie-même en la personne de la femme qu’il aime, et qui, elle aussi, est mère par amour de la vie, amour et vie qu’elle a transmis à ses enfants dans un même élan.

L’amour, la vie, c’est même chose vue de près, là tout près, contre ton sein, mon amour.

Les femmes ont toujours raison de la mort, et tout ce qu’un homme puisse faire de mieux, c’est de les respecter et de les aimer comme la vie-même, de leur dire merci chaque jour de leur vie pour cette chance que c’est de vivre et de pouvoir œuvrer en les aimant en la personne d’une seule, unique entre toutes, unique comme le fut leur mère...

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