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 Article publié le 4 mars 2013.

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Aucune hypothèque ne pesait sur son existence. La situation avait ses avantages. Les assises héritées du passé n’en étaient pas moins d’une solidité à toutes épreuves. 

Avant d’ériger un temple, il faut songer à la divinité captive que l’on désire y enfermer à des fins de célébrations et de dévotion : la communauté se contemple dans le dieu inaccessible, et cette contemplation n’a lieu qu’à l’extérieur du temple fermé, ouvert aux seuls initiés, à ceux qui participent à ce temps autre que les hommes se proposent de vivre en signant pour ainsi dire une procuration au dieu vivant et vibrant qui se débat dans l’éternité de son immortalité. 

Elle aimait ressentir dans sa vie ce qu’elle appelait l’écart de vie, et qui résumait en une formule le fait qu’elle évoluait dans l’élément de la passion en s’abandonnant pleinement à ses passions plurielles, celles-ci étant comme autant de jalons plantés le long d’un chemin qu’il s’agissait de ne jamais refaire deux fois, les jalons n’existant à ses yeux que comme des bornes-témoins d’un certain vécu qu’elle ne reniait ni n’exaltait jamais, mais dont elle conservait le souvenir ému.

Avant d’être des jalons, ses passions vivantes étaient la vie même, celle qu’elle s’était choisie au moment voulu par elle. Une fidélité à ce choix déterminait son rapport au temps vécu : ce qu’elle vivait au présent, elle n’en renierait jamais les délices.

Quand le charme s’évente, est-le la vue, l’acuité du regard qui faiblissent ou bien l’objet du désir qui lasse ? L’alternative a quelque chose de consolant, aussitôt l’on tente d’introduire une causalité dans ce rapport pour en dynamiser les lignes de force, et c’est le mensonge qui alors pointe son nez : imaginer que l’objet du désir lasse parce qu’il est devenu lassant, voilà une tautologie, un raccourci d’existence qui ne lui convenait pas.

Le vue baisse parfois, et ce n’est pas bon signe : la perception des signes se brouille ou s’estompe. Il faut alors mettre des lunettes. Avant de recourir à cette extrémité, elle préférait changer d’angle de vue et prendre du recul. Elle n’en voyait alors que mieux la vanité de l’alternative à laquelle se substituait toujours l’impression heureuse que sa vie pouvait à tous moments prendre un autre tournant.

Etre attendue et désirée ne lui suffirait jamais, car, elle l’avait ressenti très jeune et avait osé se l’avouer : elle était au centre de ce qu’elle ressentait et n’y pouvait rien, à une nuance près : son sain égoïsme étant centrifuge, elle allait vers les autres avec une facilité qui la déconcertait elle-même.

La passion avant tout, et pour cela ne jamais oublier que son sésame erre dans le langage à la recherche de qui saura le prononcer.

Entrer dans la passion par la grande porte des mots, elle ne s’y refusait pas, tout en sentant que cette promesse contenue dans le langage engageait bien plus que les mots, mais sa vie entière vouée au plaisir des sens.

Elle s’amusait de son ennui, sans en chercher la cause. Elle en tirait en revanche toutes les conséquences : elle s’éloignait temporairement ou définitivement. Et seul le temps passant en décidait.

Il s’agissait de ne pas se complaire dans le ressentiment à l’égard de qui que ce fût, de ne jamais s’installer aussi bien dans un rapport frustrant qui n’aurait convenu qu’à son amant.

Ni jardin d’Eden ni labyrinthe où chemine la trahison du fil rouge d’Ariane, sa vie ne se prosternait jamais devant quelque dieu vivant que ce fût.

Et les hommes n’échappaient pas à cette règle d’acier : ils étaient en nombre, mais isolés, choisis pour le temps autre qu’ils donnaient à vivre, les émotions qu’ils suscitaient, les sensations qu’ils procuraient, sans qu’elle les enfermât jamais dans le templum d’une facilité et d’un confort de vivre incompatibles avec les passions qui vivaient à travers elle.

Aucune hypothèque, aucun avenir fermé non plus, aucun horizon clairement dessiné, mais le cœur battant et les jambes fermes prêtes à toutes les marches sur des chemins non convenus.

Tout cela sans beaucoup de mots pour le dire, encore moins le commenter.

Un regard extérieur capte ce qu’il en est, en se fondant sur sa parole claire qui se répète peu.

Ni l’éternité contemplée par le petit bout de la lorgnette religieuse ni l’immortalité sidérée vécue à même la passion d’un dieu ou d’une déesse sacrifiée ou offusquée telle Artémis débusquée par Actéon, mais la vue et la vie, la vie du corps et l’émotion à la vue de la vie.

Cette vie qu’elle touchait, mangeait, caressait sans jamais se lasser.

L’esprit - la vie de l’esprit - n’étaient ni absent ni exactement suspendu à ses mouvements de passions.

Il errait dans les parages de sa vie, passait dans son regard clair, prenait figure et plus que figure dans l’entier abandon qui passait d’elle à ses amants.

Elle n’avais pas peur de sa liberté. Elle en jouissait, mais un scrupule animait sa pensée : elle se savait forte et déterminée, et forte aussi de se savoir elle craignait de dominer la situation, comme si sa liberté était déjà en soi un signe de domination.

Elle se dominait, savait où elle allait, ne promettant jamais rien : libre aux hommes qu’elle aimait d’y voir une menace ou une clairière.

La forêt n’était jamais loin, la mort embusquée, et le murmure des bois si enivrant.

 

Jean-Michel Guyot

16 février 2013

 

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