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Affreuse, sale et méchante – l'Amérique profonde vue par Donald Ray Pollock
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 Article publié le 6 février 2013.

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Willard Russel, un jeune homme, de retour aux Etats-Unis après avoir combattu les Japonais et vu le mal de ses yeux, sombre peu à peu dans une religiosité envahissante. Lorsque sa femme est atteinte d’un cancer, il oblige son fils Alvin à prier des heures durant, à genoux au pied d’un tronc d’arbre. Pour s’attirer les bonnes grâces de Dieu, il capture des chiens errants qu’il sacrifie en les crucifiant dans les arbres. Il prie avec son fils, jusque tard dans la nuit, dans une insoutenable odeur de putréfaction. Lorsque sa femme meurt, il se tranche la gorge. Dans cette campagne de l’Ohio, deux prédicateurs arpentent les routes, affirmant que Dieu fait des miracles et qu’il suffit de se convertir. Ivre de sa puissance et sûr d’avoir Dieu de son côté, l’un d’entre eux s’entraîne à ressusciter des chats qu’il traque et massacre, mais son grand-œuvre doit être la résurrection de sa femme. Il lui plante un tournevis dans le cou. Elle ne ressuscite pas. Plus inquiétant encore, un couple maléfique, Carl et Sandy, sillonne l’Ohio et la Virginie-Occidentale. La jeune femme a pour mission d’aguicher les auto-stoppeurs et de faire l’amour avec eux. Son mari, qui chante des cantiques à ses heures perdues, filme les ébats, mais surtout les tortures qu’il inflige aux auto-stoppeurs jusqu’à ce que mort s’ensuive. Une de leurs équipées leur sera fatale.

 C’est à un terrifiant voyage qu’invite Donald Ray Pollock dans Le Diable, tout le temps. Le lecteur y plonge dans l’Amérique profonde des années 1950 et 1960, une Amérique obscurantiste, cruelle, hantée par l’idée du bien et du mal. Dès l’enfance, la religion exerce son emprise sur les esprits. Lenora, la fille du prédicateur itinérant qui a tué sa femme en voulant la ressusciter, porte ainsi toujours une bible sur elle, même aux toilettes, et prie une heure chaque matin. Plusieurs fois par semaine, elle se rend au cimetière et, assise par terre à côté de la tombe de sa mère, elle lit la Bible à voix haute jusqu’à connaître les Psaumes par cœur. A ce régime-là, les enfants perdent leur joie de vivre, telle cette petite fille qui, encore jeune, « semblait déjà desséchée, une pâle patate d’hiver abandonnée trop longtemps dans son sillon  » (p. 153). La foi inculquée est une foi inquiète, qui ne laisse jamais en repos et oblige chacun à se demander à chaque instant s’il est en règle avec Dieu et à quand remontent ses dernières prières. Bien qu’il soit écrit que le Seigneur est lent à la colère, on redoute son courroux. Malheur à celui qui s’avise de prier le Seigneur après avoir bu une goutte d’alcool. Malheur à celui qui se livre à la fornication. Dans une brochure découverte par l’un des prédicateurs dans un refuge de l’Armée du Salut, il est dit que le fait qu’un homme couche avec un autre homme est sans doute équivalent au fait de tuer sa femme. Pourtant la femme aussi est diabolisée. A partir de l’instant où ce même prédicateur se marie, on soupçonne sa foi de se tarir : « ça a perdu plus d’un brave homme, cette sale touffe » (p. 152). Les pasteurs consolident la foi de leurs ouailles en leur racontant des histoires horrifiantes sur les abominations des païens, comme ces Romains qui, dans l’Antiquité, éviscéraient des ânes et cousaient à l’intérieur de la carcasse des martyrs chrétiens. Voilà qui fouette le sang et l’imagination des paroissiens. Le résultat en est souvent une religiosité de la démesure, qui verse dans le fanatisme pour contenter un Dieu assoiffé d’holocaustes. Willard Russell, après avoir offert des animaux crucifiés pour que Dieu épargne sa femme, se laisse entraîner à un sacrifice humain. Il tue son propriétaire, un avocat, qui lui avait demandé d’éliminer sa femme et son amant. En commettant un crime, il sauve deux vies et offre à Dieu la mort de l’avocat en holocauste. Il pousse le dépouillement jusqu’à l’extrême : dans les jours qui précèdent la mort de sa femme, il passe ses nuits en prière, obligeant son fils à crier avec lui vers le ciel afin que leurs voix atteignent le paradis. Père et fils ne se nourrissent plus que de viande froide et de crackers. Lorsque des paroissiens s’inquiètent du régime auquel est soumis l’enfant, contraint de prier parmi les carcasses putrides, le pasteur ne désapprouve pas le père : « après tout, les chrétiens fameux n’étaient-ils pas des fanatiques ?  » (p. 149). Pollock montre les ravages d’une intoxication religieuse. A force de mises en garde contre la tentation, la fornication et l’enfer, le mal finit par acquérir un irrésistible pouvoir d’attraction. La transgression devient l’ivresse suprême, et ce n’est sans doute pas un hasard si les USA, pays pétri de christianisme, où Dieu trône jusque sur les billets de banque, sont un paradis de l’industrie pornographique et détiennent un taux record de meurtres en série et de crimes sataniques.

 Donald Ray Pollock a saisi et exploité tout le potentiel littéraire contenu dans cette tension entre le bien et le mal, ce tiraillement entre le haut et le bas, l’ange et la bête. Il y a dans ses personnages quelque chose qui aspire à s’élever et dans le même temps une force qui les tire vers les ténèbres. Théodore, un des deux prédicateurs itinérants, chante dans la journée des cantiques édifiants lors des offices, mais la nuit tombée, déçu qu’une femme lui ait volé Roy – l’autre prédicateur avec qui il fait équipe – il va jouer dans des clubs et des bouis-bouis illégaux où il entonne des chansons coupables. De même, Sandy, la femme qui participe aux équipées sanguinaires de Carl, a dans le crime des sursauts religieux. Avant de trucider un soldat, pris en auto-stop, elle s’assure que ce dernier a bien été baptisé : « inutile de prendre des risques, pas avec une chose pareille. Seigneur, qui sait où on pourrait finir si on n’était pas sauvé ? » (p. 108). Et quand sa victime rend l’âme, elle se fait photographier en Mater Dolorosa, tenant le malheureux sur ses genoux, dans une pose de Pietà. Celui qui tient l’appareil-photo, Carl, est lui-même tout en ambiguïté. Il a jadis enseigné le catéchisme avant de bifurquer vers le crime. Mais aujourd’hui encore Dieu l’obsède, jusque dans ses meurtres : « il n’y avait qu’en présence de la mort qu’il pouvait sentir la présence d’une chose comme Dieu » (p. 113). Carl cherche à se mesurer à Dieu qui, seul, connaît le vrai visage de l’homme. C’est cette vérité qu’il traque en mettant ses victimes à mort, car dans les instants ultimes tous les masques tombent et l’être se révèle dans sa nudité pathétique, comme au jour du Jugement dernier : « ces larmes qu’il a versées, c’est le genre de truc qui fait une bonne photo. Ces deux dernières minutes, c’est le seul moment de toute sa misérable vie où il ne faisait pas semblant » (p. 111). Carl est un personnage méphistophélique en qui cohabitent le photographe génial et l’être abject. Signe de ce tiraillement entre le sublime et le sordide, Carl plante l’extrémité pointue d’une branche couverte de feuilles dans le trou laissé par la balle tirée sur un militaire auto-stoppeur, « jusqu’à ce que la branche reste dressée, comme un jeune arbre surgissant de la poitrine musclée du soldat Bryson  » (p. 129). Terrifiante nature humaine capable de trouver le sublime dans l’horreur. L’un des cas les plus extrêmes de ce tiraillement entre le haut et le bas est fourni dans le roman par le personnage du pasteur Preston Teagardin. Ce garçon, que sa mère a traîné dans toutes les églises, n’est pas devenu pasteur pour annoncer la parole de Dieu mais pour exercer une emprise sur les âmes. Il a compris qu’en asservissant les âmes, il soumettrait plus facilement les corps. Son obsession consiste à dépuceler ses jeunes paroissiennes. Une fois soumises à son « bâton », il les sodomise en les obligeant à lire à haute voix les Ecritures saintes et les châtie si, par malheur, elles trébuchent sur un mot. Il s’est choisi une épouse illettrée pour en faire une esclave sexuelle docile. Cet homme, qui semble le vice incarné, reflète pourtant toute la complexité de ces âmes tiraillées entre le bien et le mal, qui tirent leur jouissance de leur déchirement même, dans une érotisation de la chute. Le pasteur a besoin de croire que Dieu existe pour éprouver avec davantage de violence le frisson de la transgression. Et plus il tombe bas, plus excitante est l’idée du rachat, car plus grande est la faute, plus jouissive est la repentance. A côté de Preston Teagardin, le pasteur Harry Powell dans La nuit du chasseur (1955) est presque un enfant de chœur : « Chaque fois qu’il baisait une jeune fille, Preston se sentait coupable, avait l’impression de se noyer dans la culpabilité, au moins pendant une ou deux longues minutes. Pour lui, une telle sensation était la preuve que, aussi cruel et corrompu qu’il pût être, il pouvait encore aller au Paradis, du moins s’il se repentait, avant de pousser son dernier soupir, de son goût lamentable pour les prostituées. Tout était une question de timing, ce qui, évidemment, rendait les choses encore plus excitantes » (p. 251).

 Bien que ce pasteur constitue un monument de perversité, l’humanité qui l’entoure ne vaut guère mieux. Knockemstiff, où se déroule l’action, est une bourgade de quatre cents âmes où les corps et les esprits sont ravagés par la consanguinité et l’alcool. Les hommes ont le coup de poing facile. Le pasteur peut toujours prêcher ; tout affront doit être lavé, l’ennemi doit mordre la poussière. On trouve des gens prêts à assassiner pour une quinzaine de dollars. L’éducation est considérée comme une perte de temps ; l’unique priorité est de grappiller quelques dollars. Dans cette Amérique raciste, on se méfie des noirs à qui l’on prête tous les vices. Coucher avec un noir constitue pour une femme le dernier degré de la déchéance. Quand les pulsions bridées par la bigoterie ambiante se déchaînent, les hommes deviennent fous, comme ce Clayton, arrêté dans sa voiture en train de sodomiser une poule, achetée cinquante cents à un fermier. Chez Donald Ray Pollock, comme chez Flannery O’Connor ou Monte Schulz dans Sur l’autre rive du Jourdain, cette humanité affreuse, sale et méchante, ne manque pas d’un certain pittoresque et d’une certaine cocasserie tant elle profère les pires horreurs en se prenant pour la voix de la sagesse. Pollock met ainsi en scène deux républicains aigris qui refont le monde autour d’une table de gargote. Nostalgiques de l’époque bénie où l’on pendait les nègres, le visage rouge d’alcool fort et d’arrogance, ils suggèrent désormais de pendre les jeunes aux cheveux longs avant qu’il n’y en ait « autant que de puces sur le cul d’un singe » (p. 214), ou, à défaut, de les transformer en animaux de compagnie.

 La lecture du roman Le Diable, tout le temps suscite des sentiments divers. L’un d’entre eux est cette fascination que l’on éprouve devant l’horreur et l’abjection. C’est un sentiment proche de celui que ressent un lecteur de Sade, incapable de se détourner des descriptions du marquis tant est grande l’envie de savoir jusqu’où peut aller le mal, jusqu’où il est possible de tomber dans la perversité. Mais dans le même temps s’insinue un sentiment oppressant qui naît de la peinture d’une humanité absolument désespérante. Donald Ray Pollock prend plaisir à faire tomber les masques et les visages qui se dévoilent sont invariablement hideux. Poussant à l’extrême l’esthétique naturaliste, Pollock dépeint une humanité qui sent le sperme, la pisse et le vomi. Même le soleil qui se lève est un gros furoncle. Les hommes mariés n’ont qu’une obsession : tromper leur vieille truie. Tout ce que ces hommes demandent à la vie, c’est « une voiture qui roule et un cul bien chaud  » (p. 86). Donald Ray Pollock semble vouloir arracher le lecteur à ses illusions sur l’humanité. Contrairement aux poètes, il n’en parle pas avec un « h » majuscule. Il braque sur la réalité une lumière impitoyablement crue. Le lecteur sort du roman tout à la fois éclairé et dévasté. Mais n’est-ce pas à la gifle reçue en pleine figure que l’on reconnaît un grand roman ?

 

Donald Ray Pollock, The Devil All The Time, New-York, Double Day, 2011. Traduit de l’américain par Christophe Mercier sous le titre Le Diable, tout le temps, Paris, Albin Michel, 2012.

 

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