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Journées (Patrick Cintas) - 1ère partie
Ici ou là, selon moi

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 Article publié le 10 septembre 2012.

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Le pauvre grogna quelque chose de désobligeant. Je passai mon chemin. Sur le pont, des promeneurs regardaient l’eau de la rivière, proches et silencieux. Le pauvre me suivait. J’entrai dans une boutique. Il s’installa derrière la vitrine. Aussitôt, la marchande commença à le fustiger du regard. À mon avis, elle recommençait. Ils se connaissaient. Elle recherchait mon approbation. Je coupai court à une conversation qui m’eût conduit à trahir ma pensée. « Je vois que vos boîtes sont en couleur, » dis-je. Elle secoua la tête. « Si c’est ce que vous recherchez… » Elle attendait une réponse sans cesser de surveiller le pauvre qui grimaçait derrière la vitrine. « Je possède beaucoup de boîtes, dis-je, mais je n’en ai pas en couleur. » Elle hésitait entre le pauvre et moi. Elle se sentait enfin cernée. Elle ne pouvait pas comprendre que j’étais là par hasard. « Si vous aimez les boîtes en couleur, dit-elle, c’est le moment. » Elle s’interposa, mais comme un crabe, écarquillant les yeux pour ne pas nous perdre de vue. Elle soupçonnait une complicité. Je peux vous assurer que je ne connaissais pas ce pauvre. En tout cas, je n’avais pas l’intention de m’en servir pour voler une boîte en couleur. Je n’avais pas besoin d’un pauvre pour satisfaire ce plaisir que je ne me connaissais pas jusque-là. La situation était inextricable. Je l’assommai d’un coup de poing porté verticalement sur sa tête. Elle s’écroula. En même temps, je vis le pauvre prendre la poudre d’escampette. Je pliai la boîte selon ses plis et je sortis. Une femme me dévisagea et changea de trottoir. J’entrai directement dans le cabinet de mon avocat. Il sortit cinq minutes pour se renseigner. J’attendis en fumant une cigarette. Revenu, il s’étonna. Je lui avais dit la vérité. « Vous avez de la chance, dit-il en reprenant place derrière son bureau, vous ne l’avez pas tuée et son cas ne nécessite pas des soins particuliers. » Chez moi, je me vis à la télé. Le pauvre témoignait. Il m’avait vu. Il m’accusait. Et la marchande, qui se tenait la tête en se plaignant, le remerciait chaudement. Je n’ai rien compris à ce monde. Je ne suis pas fait pour lui.

 

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