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Une seconde jeunesse
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 Article publié le 19 juin 2012.

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Quand j’écris, c’est bien simple : je me sens jeune.

Je ne sens pas mon âge, et je suis même sans âge et sans héritage.

Illusion, bien entendu, bienfaisante illusion.

Ce qui n’est pas illusoire, c’est l’impression de jeunesse, d’allant, de sûreté de soi qui émane de tous les textes que j’écris, même des plus sombres ou des plus austères.

Réellement, en écrivant, on s’invente une seconde jeunesse, beaucoup plus satisfaisante que la première vécue dans le désarroi, la fougue peut-être, le gaspillage irraisonné des forces sûrement.

Cette jeunesse à rebours que donne l’écriture, j’imagine ne pas être seul à la ressentir, et en effet elle se ressent : c’est un bien-être total où la dichotomie corps-esprit n’a pas lieu d’être. Après la rédaction d’un texte long qui m’a bien occupé, j’empoigne les choses avec plus de vigueur.

Ecrire, c’est pour moi essentiellement faire preuve de rigueur et d’honnêteté intellectuelle. La rigueur donne de la vigueur au propos et à qui le tient et le tend aux autres.

Il s’agit d’aller jusqu’au bout d’une idée d’abord vague, puis de plus en plus précise, une idée qui, en cours de route, réserve des surprises à l’auteur que je suis, pour aboutir à cette halte heureuse au cœur du sens que le monde me donne en me le retirant : un texte, un texte de plus, d’ampleur variable, qui se referme sur lui-même comme le fait une gemme extraite de sa gangue d’abord, puis patiemment taillée et enfin polie et sertie.

Le texte isolé, par la force des choses, s’insère dans un ensemble plus vaste de correspondances internes : les textes se répondent, parfois de façon surprenante, quand bien même plusieurs années les séparent. Ils attestent ainsi d’une permanence.

On a volé un peu du feu du ciel.

Il y là, bien entendu, un gain d’autorité, une réassurance qui fait du bien, quand on vit au sein d’une société qui ne ménage pas nos nerfs, épuise notre énergie, invite constamment au doute de soi pour mieux asservir en douceur.

Les tâches n’attendent pas, et en effet le travail est nécessaire : il faut que l’humanité survive, à elle-même autant qu’aux nécessités du temps, aux intempéries et aux catastrophes en tous genres. Là où le bât blesse, c’est quand une société prétend que ce qu’elle impose et offre dans le même temps - travail et consommation - suffit à remplir une existence.

Il n’est pas de recherche, scientifique, philosophique ou artistique sans cette double postulation : il faut aller de l’avant, sortir du donné en exerçant sa pensée et son art, donner, ce faisant, le meilleur de soi, tout en maintenant ouverte et vive l’absolue certitude que le sens du monde attend sa délivrance à travers nos actions et notre activité, mais aussi notre pensée et ses productions.

Si le monde se réfléchit à travers moi, ce n’est pas pour acquérir je ne sais quelle puissance qui lui ferait initialement défaut, c’est pour déployer pleinement cette puissance qui n’est pas une toute puissance, mais la vérité éprouvée dans un corps, pour reprendre la formule rimbaldienne.

Le problème politique - l’organisation efficace de la cité - est fondamentalement le problème que pose le partage des voix : une voix pour tous qui s’impose à tous - voix de Dieu ou des Dieux, voix de la Providence - ou bien la voix de tous dans le concert des voix.

Que l’auteur, dans ces conditions, s’efface dans un refus en faisant face au refus du monde n’est plus une douleur : c’est l’expérience même de la finitude du Dasein.

Les limites qu’impose toute société sont illimitées par la puissance du monde éprouvée dans un corps.

L’impression de jeunesse est bien là, toujours renaissante : c’est l’expérience revigorante du communisme littéraire, comme s’est plu à l’appeler, non sans malice, Jean-Luc Nancy.

 

Jean-Michel Guyot

9 juin 2012

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