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Chapitre XII - Les nuits s'ajoutent à la nuit
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 Article publié le 20 mars 2016.

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On ne guillotina pas Bernard. Ce rêve réveillait Raoul toutes les nuits. On parla du portrait. Richard se montra ridicule à la barre. De quoi parlait-il ? Le témoignage de Raoul ne fut même pas entendu jusqu'au bout. Il ne parla pas des lettres qu'il m'avait envoyées dès le début, peu de temps après la première visite de Bernard dans son appartement. La voix de Bernard ne nous parvenait plus depuis si longtemps. On aperçut Raoul sur la place du village. Un enfant courut avertir Constance.

C'était dimanche. Le curé n'était pas venu. Il donnait la messe dans l'autre vallée. Ces dimanches-là, Constance priait chez elle. L'enfant interrompit un rite. Constance vit la tête de l'enfant à la fenêtre. Il frappait au carreau avec un galet noir. Elle referma la crèche et souffla le cierge.

La porte ouverte, elle écouta l'enfant. Il ne savait pas ce qu'il disait. Quelqu'un l'envoyait répéter le message entendu d'un autre qui n'avait pas vu Raoul sur la place du village.

Qui était Raoul ? Constance avait prononcé ce nom devant l'enfant. Elle ne donna rien à l'enfant. Elle se coiffa d'un foulard et oublia de fermer la porte à clé. L'enfant la suivit en silence. Elle marchait dans le pré, pensant le traverser en arrivant au-dessus de l'église. L'enfant suivit le chemin, il traversa le pont et la retrouva devant l'église où elle rajustait son foulard. Il s'assit sur les premières marches et attendit.

— Qui es-tu ? demanda soudain Constance.

Il avait l'âge des autres. Elle ne l'avait jamais vu dans sa classe. L'enfant eut peur. Il ne répondit pas. Il pointa seulement son doigt en direction du crucifix noir. Constance pensa au trajet de cette ombre. Raoul avait disparu. Elle traversa la place, passa tout près du crucifix et alla jeter un œil sous le couvert. Le lavoir était désert. Derrière le bassin, le mur s'ouvrait sur un jardin d'agrément.

Raoul avait trouvé l'endroit agréable. Il se souvenait maintenant de cette peinture. Richard connaissait donc les lieux. Le banc de pierre le fit sourire. Une cascade d'aubépines l'envahissait. Raoul vit l'enfant sur les marches de l'église. Il vit la femme en fichu. L'enfant la craignait. Il baissait la tête. Dans sa main, le galet noir. Le foulard de la femme était noué à son bras nu. Une mèche de cheveux tombait sur sa joue. Elle arriva tout droit dans le lavoir. Les fontaines raisonnaient. La femme entra dans le jardin. Elle le cherchait.

— Je suis une amie de Cecilia, dit-elle.

Raoul se leva dans les rameaux d'aubépines. Constance le toisa. C'est une géante, pensa Raoul qui réprimait en même temps un soupir de soulagement.

— Cecilia est absente, dit Constance. Mais j'ai la permission de vous ouvrir la maison.

Elle montra la clé dans sa main.

— À moins que vous ne vouliez l'ouvrir sans moi, dit-ellee.

Raoul ne pensait pas venir aujourd'hui.

— Mais Cecilia pense à tout. Je ne voulais pas vous déranger. Cet enfant m'a dit...

— Peu importe ce que disent les enfants ! dit Constance. Il n'est pas du village. Mais c'est dimanche. Le curé n'est pas venu. Comment trouvez-vous ce jardin ?

En réponse, Raoul se contenta de sourire. Antoine avait ce même sourire. Je l'ennuie.

L'enfant était toujours assis sur les marches de l'église. Le galet noir apparaissait de temps en temps dans ses mains. Raoul lui lança une pièce. Constance haussa les épaules.

— Nous irons à pied, dit-elle.

— Nous parlerons, dit Raoul.

La conversation des femmes le déroutait. Que cherchent-elles ? Il la suivait en sautillant dans l'ornière. Elle marchait vite. Jambes solides, habituées à ce genre d'effort. Les hanches de Constance cadençaient cet effort. De temps en temps, elle se retournait pour observer sans y croire l'allure désordonnée du Parisien.

— Je n'ai pas l'habitude des chemins, dit-il en arrivant au pont.

— Ce n'est plus très loin, fit-elle sans s'arrêter.

Il la laissa s'éloigner. Elle atteignit la route quand il se remit en marche. On voyait le toit de la maison derrière les châtaigniers. Constance disparut pendant une bonne minute. Quand il la retrouva, elle se contenta de lui reprocher sa faiblesse. Il rougit. L'air du bois lui avait donné des couleurs. Maintenant, il fallait descendre jusqu'à la maison.

— Voulez-vous que je vous ouvre la porte ? dit Constance. Je vous montrerai votre chambre. Cecilia rentrera ce soir. Nous mangerons ensemble.

Raoul en était ravi. Il le dit. Constance apprécia.

— Nous sommes bien amies, dit-elle.

La clé tourna dans la serrure. Grosse clé d'acier noir. Il possédait toujours l'ancienne clé de son appartement à Paris. La serrure était restée sur la porte et il avait vendu la porte sans la clé qu'il retrouva un an plus tard dans un tiroir de commode elle aussi destinée à l'encan. La clé était devenue un objet rassurant. Il ne la désignait pas autrement, par crainte de s'attirer des critiques blessantes. Il était tellement facile de blesser Raoul. Il portait bien cette fragilité. L'aspect soigné corrigeait les défauts de cette apparence. Constance ne devina pas l'impatience de Raoul au moment d'attendre ce qu'il venait chercher. L'absence de Cecilia... mon absence était providentielle.

Mais Constance s'interposait entre lui et le coffret à lettres que je lui avais promis d'ouvrir pour le tranquilliser. Constance ne savait rien. Elle avait prié toute la journée. Raoul s'étonna, mais il ne fit aucun commentaire. Elle regrettait mon agnosticisme. Voulait-il jeter un œil sur le portrait d'Isabelle ? Elle le conservait depuis que Bernard... mais il connaissait toute l'histoire.

— Inutile de réveiller les vieux démons, commença-t-elle.

Le coffret était celui qu'il m'avait offert pour me récompenser de mon silence. Il avait amené le Journal de Bernard. Ce serait un échange équitable. Mais j'avais préféré arriver après lui. Constance jouait ce rôle. C'est une grande comédienne. Mais ce soir, elle ne joue pas. Elle est sincère. Elle me croit et elle est prête à croire tout ce que Raoul pourrait lui dire de ce passé dont je ne parle jamais. Elle aime les autres à cause de ce passé inexprimé et toujours exprimable. Elle attend. Raoul bavarde avec elle. Elle est déçue. Il faut attendre encore. Elle cuisinera pour se faire aimer. Et elle y parviendra. Facilement. Raoul a tout de suite reconnu cette facilité. Je lui en ai beaucoup parlé.

— Pourquoi pas cette aventure ? répétait-il en se servant de mes mains pour essuyer ses propres larmes.

Une aventure ? Une femme ? Je donnerais tout pour entrer toute nue dans le Journal de Bernard. Il n'en saura rien. Il ne veut plus rien savoir. Maintenant il écrit des lettres à ses amis. Elles ne valent pas celles de Raoul. Je les possède. Je ne lui en veux pas d'avoir écrit la vérité. Je ne l'ai pas détruite non plus. Lettres volées. Peut-être lue. Pour exister avec elle. Dans le silence d'un autre amour qui n'est qu'une durée mesurable. Je n'étais pas allée bien loin. Pas plus loin que l'église où le curé du canton s'époumonait lamentablement au beau milieu du rituel. Je n'ai pas communié. Il n'y aurait vu que du feu. J'ai mangé avec des hommes endimanchés. À la fin de l'après-midi, j'ai pris le chemin du retour. Constance et Raoul m'attendaient dans le jardin.

Une partie de cartes les occupait passablement. Seul Raoul se leva pour venir à ma rencontre. Un fumet m'étourdit.

— J'ai apporté des truffes, dit-il. Constance a bien voulu les cuisiner. Nous jouions à t'attendre. Je ne t'espérais plus.

Ses lèvres molles. Son regard oblique. Cette sincérité toujours mise à l'épreuve. Ce tremblement de main sur ma hanche. Rien n'échappe à Constance. Elle sourit pour donner des signes de complicité.

À table, Raoul joua sur l'air de la joie de ses retrouvailles. Constance ne dit pas un mot d'Antoine. Je n'évoquai Malcolm qu'une seule fois, parce qu'un mot venait de me rappeler à l'ordre d'un deuil que j'étais bien incapable de mesurer.

— Le monde tourne sans nous, dit Raoul à la fenêtre.

La nuit nous épouvantait. Constance eut si peur qu'elle n'alla pas plus loin que le portail. Elle passa la nuit dans un sofa, entre la cuisine et le salon, dans cet étrange couloir qui ne mène nulle part et au fond duquel j'ai installé une bibliothèque. On y allume une lampe-tempête. Les allumettes sont dans un pot de terre crue. On en frotte la tête sur ce ventre sale. La lampe aveugle, petit à petit, et les nuits s'ajoutent à la nuit de ce passé impénétrable. J'y ai lu toutes les œuvres définitives. Assise dans ce fauteuil de toile qui n'est qu'un souvenir colonial. Je n'ai jamais vécu dans ces colonies. Je n'en connais pas les langues suggestives.

Au mur, le portrait d'Isabelle a remplacé une gravure emblématique dont je ne peux plus me souvenir. Raoul explore ce puits, cet enfoncement, cette traversée du mal compris. Constance range la vaisselle. Je lis le Journal de Bernard. Je n'y entre pas. Je n'entre jamais dans l'intimité entrouverte. Je me méfie des confessions. Je ne crois pas aux mises à nu. Raoul a récupéré ses lettres. Il tient à cette secrète affirmation de ses dons d'observation.

À dix heures, un voisin est venu frapper à la porte. J'ai ouvert. En apercevant la figure penchée de Raoul, ce voisin parut rassuré :

— Le gosse vous a fait la commission, dit-il.

Constance se montra. Qui est cet enfant déroutant ? Je l'ai trouvé très beau. Le voisin rougit. C'était un de ses neveux. On n'avait pas trouvé d'autres enfants pour rapporter la nouvelle. Celui-ci est un menteur.

— Il a été puni toute la journée à cause de ce qu'il a fait hier, vous comprenez ?

On craignait une infidélité. Le voisin s'excusait enfin pour le dérangement. Au bout du couloir, Raoul était seul. Je poussai le visiteur dans l'allée.

— Revenez donc un autre jour pour nous parler de cet enfant. Constance adore les enfants. Elle ne nous en voudra pas si je vous jette un peu dehors. Il est tard.

L'homme rit de bon cœur. Il s'éloigna.

— Un enfant ? dis-je à Constance.

Beau ? Étranger ? Inconnu même ? De quoi s'agissait-il ? Je brûlais d'impatience. Cet hôte imprévisible, au moment de se coucher, me donna le vertige. Je connaissais la facilité de Constance en matière de rencontre. Pouvais-je me fier à sa version des faits ? Raoul levait le nez de temps en temps pour apprécier l'expression d'une sensation qu'il semblait avoir partagée avec elle. J'étais jalouse. Je ne me souvenais même pas des hommes avec qui je m'étais montrée finalement distante et exigeante. Constance jouissait de tout me dire. L'approbation de Raoul était nécessaire. Je jouais le jeu. J'allais même jusqu'à devancer les instances de son récit. Elle ne l'acheva pas.

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