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Chapitre XI - Des gardiens tremblants
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 Article publié le 13 mars 2016.

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Ils ont enfermé Bernard dans le bureau de Frank. Frank arrivera dans l'après-midi. Ce matin, il est témoin du mariage de sa sœur. Bernard est menotté au radiateur. On a poussé la table à portée de sa main libre. Sur la table, il n'y a ni couteau, ni fourchette, ni verre. L'assiette de carton est remplie de charcuterie. Un morceau de pain rutile au soleil. Ils ont oublié la boisson. Il ne fumera pas non plus. La fenêtre est ouverte, ce qui met les carreaux hors de sa portée. Le policier a tout vérifié avant de sortir. Il parlait à Frank. Ce téléphone va me rendre fou, se dit Bernard. Le policier a aussi emporté le téléphone.

Autour de Bernard, il n'y a plus rien pour tenter de cesser d'exister. Il mange les morceaux de charcuterie grossièrement coupés. Il a soif. Le téléphone sonne dans l'autre pièce dont la porte est restée ouverte. Il voit une autre fenêtre, aveuglante. Il entend les voix, mais ne comprend pas ce qu'elles explorent. Il mange toute la charcuterie. Le policier vient et pose une pomme dans l'assiette fleurie. Il jette un œil agacé sur la table. Il sort. Il apparaît de nouveau avec un gobelet de vin.

— Buvez, dit-il.

Bernard boit. Le policier le regarde boire. Le gobelet est tranchant. Bernard essuie ses lèvres sur cette circonférence. Il ferme les yeux. Le vin est bon. Il en boira encore en attendant que Frank entre dans le bureau.

C'est l'été. La chemise de Bernard est trempée de sueur. Sa main libre essuie le visage régulièrement. Le policier est attentif. Bernard mesure tous les mouvements auxquels l'ennui le ramène toujours : l'index sur les sourcils, la main sur le front, les syllabes muettes sur les lèvres, l'étirement du dos, le cliquetis de la chaîne. Chaque geste a un nom maintenant. Le temps n'est plus une donnée contraignante. Il en avait tenu le compte avant d'étrangler Isabelle.

Tout était calculé en fonction du temps. Maintenant, il était incapable de se remémorer les faits. C'est pourtant ce que lui demanderait Frank. Une secrétaire noterait la conversation dans un carnet. Il ne mentirait pas. Il n'avait rien écrit pour conserver le projet. Le journal ne disait rien sur cette atroce idée. Il fallait peut-être lire entre les lignes. Ils trouveraient le journal. Pièce à conviction. Les romans n'entreraient pas dans le cadre de l'enquête. Seul le journal les mettrait sur la piste de cette folie.

Elle avait duré quatre jours. Elle avait commencé bien des mois avant que Bernard en identifie la nature. C'était une crise fatale. Voilà ce qu'il commencerait par dire à Frank. Celui-ci ne comprendrait pas tout de suite. Mais il patienterait. Il devait avoir le goût des conclusions. Bernard se promettait de ménager sa patience d'insecte. Il avait encore faim. La pomme avait été cueillie dans le jardin où les enfants des policiers jouent à la guerre. Il n'y a pas de filles parmi eux. Une femme aux cheveux gris vient les chasser régulièrement. Bernard a mesuré cette régularité sans rapport avec l'heure. La femme vieillit. Elle est très vieille quand elle revient dans le jardin pour ne plus y trouver les enfants. Le policier cueille trois pommes. Il les a longuement observées avant de les arracher à la même branche qui est animée de scintillements blancs. La femme cherche les femmes. Le policier pointe son doigt en direction d'un château en ruine que Bernard découvre en même temps que la femme. Ces ombres de pierres l'angoissent.

— Mon imagination, dit Bernard.

Le policier pose deux pommes dans l'assiette. La troisième est restée sur son bureau. Il la mangera en écoutant la confession de Bernard. Car Bernard n'a pas d'autre intention. Ce sera une confession. Il dira tout ce qu'il sait. Il expliquera l'absence de conclusion du Journal.

— Je n'y pensais plus, dira-t-il à Frank. Si j'y avais pensé, mais Bernard ne veut pas spéculer avec ce qui reste du passé. Je suis entré par la fenêtre, commencera-t-il. Puis le récit retrouvera cette lenteur exagérée qui était la seule sensation exprimable avec les moyens de l'aveu. Frank perdra sa patience légendaire avant la fin du récit.

— Où veut-il en venir ? demandera-t-il au policier subalterne qui secouera une tête prise au dépourvu. Bernard restera suspendu avant même le moment de non-retour du récit.

— De quoi ai-je parlé ?

— Mais de rien, conclura Frank. Vous ne dites pas pourquoi. Vous aurez bien le temps de vous le reprocher. En attendant, contentez-vous d'être clair sur vos intentions. Qu'est-ce qui motivait cette colère ?

Mais Bernard ne se souvenait que d'une agréable tranquillité. Était-ce avant ou après la mort d'Isabelle ? Cette tranquillité qui ne disait pas son nom, était-ce un aveu d'impuissance.

— Je suis fini, dit Bernard.

— Peut-être pas dit Frank.

Il en avait vu d'autres. Comment le croire ?

— Cette lutte contre les sentiments, je voulais lui expliquer. Elle était injuste. Elle s'est montrée cruelle. Je ne l'ai pas menacée. Mais aurais-je changé d'avis si elle avait compris ?

Frank ne répond pas. Il n'aime pas entrer dans le roman des gens. Il ne lit pas cette littérature de la fatalité. C'est du moins ce que Bernard imagine en ce moment à propos du personnage de Frank.

Bernard est un personnage que j'ai présenté parallèlement aux petits évènements de ma vie quotidienne qui est d'un ennui convainquant. Frank n'est que le personnage de cet ennui. Comment l'imaginer autrement ? Bernard en situation de fin et Frank qui refuse d'écouter la suite. Le cadavre d'Isabelle est un produit du texte et non pas de l'imagination. D'ailleurs, de quelle imagination s'agit-il ? Je veux dire à qui appartient cette imagination qui n'est pour rien dans l'invention de la mort d'Isabelle, cadavre ou pas ? Bernard est enchaîné à une institution chargée d'informer la société sur les faits. Que se passera-t-il ensuite ? Bernard voudrait disparaître. Il mange la pomme parce qu'elle est acide. Acidité des chemins et des près. Des maisons de loin en loin. Je n'y étais jamais venu. Cette tranquillité d'arbre. Je n'avais jamais vu d'insecte. Le fil de la clôture dans les pattes de l'insecte. Je n'ai même pas regardé le ciel. Il était évident. Je n'ai pas vérifié ma théorie de la lumière. Isabelle l'attendait sur le bord du chemin. Elle lui avait demandé de s'en aller. Il avait promis de se soumettre à ce désir d'anéantissement. Il n'était pas allé loin. Il s'était promené à pied dans une lande de fougères et de noisetiers. Une ruine l'avait fait rêver, le temps d'en observer un signe de vie qui pouvait être un ustensile ou une poignée de porte. De là, il pouvait voir la maison d'Isabelle. Il n'y avait plus de rues. Seulement une pente et ses traces de soleil. A cinq heures, Isabelle traversa un pacage bleu. Elle ne savait encore rien de ce qu'il avait soigneusement calculé. Il savait exactement l'heure du coucher du soleil. L'apparition de la lune derrière le clocher du village le surprendrait cependant en sortant de la maison d'Isabelle.

Petite crispation cardiaque. L'air est chaud. Le chemin est clair. La lumière de la lune n'explique pas tout. Il a éteint la lampe sous le porche. Il n'y a pas de lumière non plus à la fenêtre. Le corps d'Isabelle est étendu dans l'herbe molle du jardin, près du puits. Il n'a même pas songé à jeter ce cadavre dans le fond de ce puits providentiel. Frank n'aimera pas ces détails. Il s'impatientera et le laissera seul pendant de longues heures que Bernard utilisera médiocrement à trouver les mots du récit qu'il veut emprunter à la réalité. Mais Frank n'a pas le temps. Il est allé voir les lieux du crime.

Maintenant, il veut que Bernard revienne avec lui sur les lieux de ce crime atroce. La langue d'Isabelle est tout ce qui reste de sa facilité à jouer avec la réalité. Elle est extraite d'une bouche crispée. Le regard continue de se nourrir de visions faciles à comprendre et agréables à l'oreille. La robe n'a pas de sens. Le bras cassé parce qu'elle se défendait n'est pas reconnaissable. Une jambe est pliée dans une position inexplicable. Bernard ne s'est pas encore lavé les mains. Frank ordonnera une expertise de cette surface. On recueillera la salive de Bernard. Il s'attendait à une prise de sang.

— Je suis malade, dit-il. Il n'y a pas d'autre explication.

Frank croise ce regard.

— Tout le monde connaît Isabelle ici, dit-il. Personne ne savait que vous existiez. Ou du moins, on ne vous imaginait pas dans la peau d'un assassin.

Il fallait bien expliquer la tristesse d'Isabelle. Le malheur est visible, toujours. On a bon cœur dans le pays. On regrettera ce qui est arrivé à Isabelle.

J'oubliais : un détail : les yeux d'Isabelle sont fermés. On n'y lit plus cette terreur que Bernard a supporté pendant un peu plus d'une minute, avant l'arrêt du cœur. Bernard a fermé les yeux d'Isabelle.

— Un détail charmant, dit Frank à l'ami Raoul arrivé ce matin de Paris.

— Je ne veux pas le croire, disait Raoul.

Il pleurait. Le portrait d'Isabelle a disparu. Il en a parlé à Frank et deux jours plus tard Frank reçoit la réponse : le portrait d'Isabelle a disparu. On pose les questions à Bernard qui accuse Richard. Richard a répondu à toutes les questions. Il est désespéré. Mais il ne voyait plus Isabelle depuis plus d'un an. Non, il ne l'a pas oublié. Il se souvient parfaitement du portrait. Il avait déplu à Isabelle. Raoul l'a possédé un temps avant de céder aux prières de Bernard qui voulait le conserver. C'était toute l'histoire. Mais Bernard en niait la conclusion. On chercha partout où l'imagination s'insinuait. On ne trouva pas le tableau. Bernard rédigea une plainte délirante. Elle n'alla pas plus loin que le bureau de Frank où Raoul la lut en pleurant. On enterra Isabelle dans le cimetière du village, c'était sa volonté. Ou son désir. On ne savait pas. La croix était modeste. Bernard avait besoin de tout son argent pour payer l'avocat. Après l'enterrement qui eut lieu deux mois après la mort d'Isabelle, seul Raoul évoquait encore le portrait peint par Richard. Il rencontra Bernard dans la prison où il était surveillé de près par des gardiens tremblants qui avaient reçu l'ordre de le garder en vie jusqu'à l'issue du procès. Mais Bernard était entré dans cette mort inacceptable. Il en construisait lentement la possibilité. Il se voyait agoniser douloureusement à cause de la nécessité du silence.

Un cri l'aurait soulagé, il en était convaincu. Mais comment crier si c'est justement le signal de la mort évoquée tous les jours en présence des gardiens dans le seul but de leur rendre la vie impossible ? Raoul reçut ce raisonnement en plein cœur. Il sortit de la prison sans y croire. L'avocat, qui l'accompagna à pied jusqu'à la gare, voulait en savoir plus. Il le harcela jusqu'au départ du train. Mais Raoul s'était promis de ne plus revenir.

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