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Chapitre IV - Détresse du voyageur au moment du retour
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 Article publié le 24 janvier 2016.

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Le salon de Richard ressemble étrangement à celui dont j'ai toujours rêvé pour moi-même. Mais je suis une femme. Je cherche cette différence au niveau des collections que Richard expose sur des étagères de verres. Tout le reste est identique : meubles, tapis de sol, fenêtres, portes, lumière. Mais les livres, les tableaux, les objets échappent à toute tentative de description. On pourrait en faire la liste et le commentaire détaillé. Regard circulaire. Ce n'est pas le mien. Parce que tous ces livres n'en sont qu'un en réalité, parce que le tableau est unique et que l'objet n'est que la combinaison d'autres intentions d'exister physiquement malgré l'éparpillement peut-être savant.

Dans le salon de Richard, qui est mon double nécessaire à la compréhension de cette cohérence cassée qui est tout ce qui reste d'un récit « véridique », je me soumets, je reconnais mes limites, je m'exprime dans la langue des autres, je recherche patiemment cette oralité qui ne ressemble à aucune parole entendue.

J'attends Richard. Il ne viendra pas. Je confie mon reflet à un miroir juste le temps de vérifier un trait caractéristique de ma personnalité. Si je pouvais effacer tout le reste, toutes ces traces identifiables, toutes ces bornes de chemin, tous les personnages de mon existence parallèle. Mais je n'ai pas cette force. Je peux attendre, entrer un peu dans les collections, caresser des vitrines impénétrables, coller mon nez à la fenêtre l'espace d'un cri retenu avec d'autres cris.

L'idée de ce non-retour m'angoisse toujours avant de commencer à écrire. Je suis dans mon salon qui est une cuisine conforme au modèle rural en usage dans cette contrée. Yeux clos, je voyage. Qui m'accompagne ? Peut-être Constance huilée et fidèle à son reflet de réalité. Mais je serai seule jusqu'au bout, jusqu'à accomplissement du récit, jusqu'à l'oubli de la véritable histoire du récit qui est le seul texte.

Le désir de Constance est annexe. La présence de Richard est un portrait. J'existe dans cette marge. Existence d'écrivaine. Compagne du possible. Cousue de fil d'Ariane. Ne communiquant que par signes. A peine nommée. Soucieuse pourtant du moindre détail. Imitatrice de cette geste.

Le portrait d'Isabelle a longtemps fait partie de la collection de tableaux. Ensuite, il a appartenu à Bernard qui l'a trouvé ressemblant. Aveu qui flattait l'attente de Richard. Isabelle ne s'était pas reconnue. Déçu, Richard lui avait offert un paysage passablement évocateur d'une enfance presque exclusivement vécue ensemble et dont Bernard ne savait rien. La galerie avait des prétentions rétrospectives. Isabelle s'était attendue à ne pas y trouver son portrait. Par contre, le paysage l'avait étourdie au point d'en parler. De cette conversation était née l'idée de ne plus parler du portrait et d'offrir le paysage en compensation de ce silence. Bernard ne pouvait pas en savoir plus. Il visita le reste de l'exposition en critique.

— Écrire sur la peinture est à la mode, lança-t-il du bout de la galerie qui est un long couloir qu'arpente soir et matin l'unique locataire de l'immeuble.

Bernard remarqua ce passage, mais sans lui donner toute l'importance qu'il soupçonnait pourtant à cause du haussement d'épaules et de la grimace impatiente dont le locataire avait gratifié la jeune fille qui réclama un carton d'invitation. Tiens, se dit Bernard, ce n'est pas un invité. Mais rien d'autre ne lui vint à l'esprit. Le locataire le frôla en s'excusant. Il le regarda ouvrir une porte entre deux tableaux. La porte refermée, Bernard n'y pensa plus.

Assis sur une chaise qui le rapetissa étrangement dans le dos des invités, Richard parlait à Isabelle. Belle, Isabelle, pensa Bernard. Bavarde aussi. Je ne la reconnais plus. Il faudra que je trouve les moyens d'acheter ce portrait. Il s'arrêta devant le paysage. Le point rouge n'indiquait pas que le tableau était offert à une amie qui venait de refuser la perspective d'un autre portrait. Richard lui fit la cour. Je ne sais rien de lui. Bernard pensait à la surface de cette colère, petit bateau secoué par les flots. Il s'éloigna encore. D'autres paysages. La porte.

Sur la porte, le nom du locataire : Raoul. Pas d'indication de profession. Pas de poignée non plus sur la porte et le mot : privé. Bernard tendit l'oreille. Il y a un escalier derrière cette porte. Je l'ai entendu monter. Je m'en souviens maintenant. Une autre porte.

— Qui est-ce ?

Machinalement, Bernard refit le tour de la galerie à la recherche de ce visage. Il passa devant Richard et Isabelle qui s'arrêtèrent de parler pour lui sourire. Chaise craquante, se dit Bernard. Je cherchais un attribut. Je l'ai trouvé. Mais je suis sur le point d'oublier ce visage. Je n'avais pas remarqué la main sur la porte. On peut frapper. On peut entrer si l'on est invité. Mais personne ne m'invite à troubler cette eau. Je voulais simplement savoir pour ne pas avoir le désir de savoir ce que signifie exactement ce paysage que Richard lui offre en remplacement d'un portrait dont elle ne veut pas parce qu'il ne lui ressemble pas. Je résume.

Il s'approcha d'eux. Richard se leva cette fois.

— Vous ne buvez rien ? demanda-t-il.

Bernard ne répondit pas. Toujours positif, pensa Richard. Et puis plus rien, se souvenait Isabelle. On est rentré pour ne plus rien en dire.

— Mais de quoi aurait-elle parlé ? demande Bernard maintenant qu'elle est morte.

Le portrait dont je m'inspire pour écrire cette histoire n'est pas celui d'Isabelle, que je n'ai jamais vu. Celui-ci appartient à ma famille depuis plus d'un siècle. Le style est le même. Style-objet. Mais tout le reste est composition et le portrait n'y occupe qu'une place secondaire. Je le regarde parce que c'est un visage de femme. C'est facile une femme, un chat et un fauteuil. La robe et le fond jouent le même rôle. Regard à deviner. Ainsi, Richard peignait le portrait d'une femme, que j'appellerais plus tard Isabelle, et il laissait au spectateur le soin de lui trouver un regard. Mais où le trouver ? Les mots de Bernard s'imposaient maintenant. Mais il entrait dans la galerie pour y croiser Raoul. Et Richard lui racontait tout ce qu'il savait à propos de Raoul.

Dans la voiture, Isabelle tentait de mettre de l'ordre dans sa tête. Les avances de Richard étaient à prendre au sérieux à cause de Bernard qui ne s'intéresse qu'au personnage de Raoul parce qu'il traverse étrangement le territoire balisé et borné d'une exposition de peinture. Isabelle entra toute nue dans le lit. Bernard la rejoindra plus tard.

Pour le moment, il pose le tableau sur un bahut dont il repousse tous les objets. Mauvaise peinture, se dit-il. Pourtant chargé de souvenirs, si on se prend à y revenir. Mais qui revient ? Encore Isabelle qui ne veut plus en parler. D'ailleurs qu'en a-t-elle dit au juste ? C'est Richard qui s'est chargé de la besogne en espérant m'ennuyer pour n'avoir pas à continuer. Isabelle impatiente et c'est arrivé : Bernard a prétexté un besoin et il s'est éloigné. Nous ne serons jamais seuls, avait pensé Isabelle. Mais elle n'avait rien dit de cette angoisse à Richard qui ne voulait pas quitter sa chaise.

D'autres femmes passèrent, que leurs portraits enchantaient. Elles les avaient d'ailleurs achetés. Elles en achèteraient d'autres. Elles aimaient les portraits de Richard.

— Comment cela arrive-t-il, dit l'une d'elle, comment arrive cette ressemblance ?

Richard se mit à bafouiller. Isabelle dit :

— C'est une question de goût.

Elle répondait bien sûr à propre objection. Le paysage était de son goût. Elle voulait les impressionner. Mais elles ne s'attardèrent pas devant le paysage. L'une d'elles était encore là quand Bernard le décrocha pour l'emporter. Elle se précipita sur lui. Elle voulait en faire autant de son portrait, mais était-ce possible sans altérer le sens de la rétrospective ? Bernard l'envoya balader.

Dans la rue, d'autres passants jetèrent un coup d'œil jaloux sur le tableau. Bernard les fustigea tous d'un regard qui en disait long sur ses sentiments. Mais le tableau appartient à Isabelle. Bernard, lui, veut acheter le portrait. Il n'en a pas encore parlé à Isabelle. Elle sera furieuse.

— Mais puisque ce n'est pas toi, tentera-t-il de lui faire croire.

À tous les coups, elle commencera à s'y reconnaître. Pour ne pas s'y aimer. Je reconnais toujours la trajectoire de ses sentiments. D'abord la négation de l'évidence, puis l'abandon à l'idée qu'elle n'a pas renoncé à détruire. Elle en viendra à me reprocher mon indifférence. Mais dans quel but ? Et Richard qui ignore tout de cette intranquillité sereine. Richard rêveur d'un corps qui le fascine comme il m'a fascinée. Mais je n'ai jamais peint les bouquets que je voulais lui offrir. Fin d'une soirée qui aurait pu ne pas exister.

Richard n'est qu'un prétexte. Bernard sait par cœur la longue liste des prétextes. Il ajoute son désir incontrôlable d'acheter le tableau. Comment le demander à Richard qui a exprimé son intention de le conserver dans sa collection particulière ? Voilà comment s'expliquent ces années passées dans le salon de Richard. Comme on s'y attendait, une fois décroché le tableau, la tapisserie a révélé l'obscurcissement dont elle a été victime. Richard accroche un autre tableau. Il attend le départ de ses visiteurs et il accroche n'importe quel tableau pour ne pas avoir le regard attiré par ce rectangle de lumière. Dans l'escalier qui descend, Bernard ironise et Isabelle se déclare prête à reconnaître qu'elle a eu tort. Une fois le tableau installé sur le mur du salon de Bernard la vie change.

Des années ont passé. Bernard sait tout de Richard et d'Isabelle. Il est blessé à mort. Il avait même renoncé à l'achat du portrait. Mais le bonheur d'Isabelle et une blessure mortelle. Il imagine le portrait dans un lointain avenir. Elle aura emporté le paysage incompréhensible, cette surface cohérente uniquement parce qu'elle ressemble à quelque chose, exactement selon l'idée qu'un bon roman est la suite d'un autre dont l'origine se perd dans la nuit des temps. Je ne sais pas à quel moment situer ce récit. L'époque est tristement celle de l'apprentissage de la vie. Tout y est : angoisse, désespoir, cruauté, révolte, facilité, futur, croyances, certitudes, mensonges,... le temps du récit est tributaire de la mentalité humaine et non pas de son histoire. Il y a même quelque chose à raconter. Quelque chose à faire exister. De la substance tiède est extraite de ce lit d'existence, un peu chair à cause du sang qui explique non pas la vie, mais son déroulement, un peu de terre aussi pour ce qu'elle porte et qui est donné à penser, et du divin là où la douleur est inévitable, inexplicable et incohérente au moment de la description lente. Du mot à mot. Sans périodes. Sans lexique. Allégorie. Cérémonie.

J'oubliais Constance. Combien de jours sans la voir ? Elle se doute que je ne veux pas sortir de mon récit par crainte de ne plus pouvoir y revenir. Ses caresses me changent toujours. J'ai une histoire à écrire. Je voudrais d'abord lui trouver un sens. Je réfléchirai ensuite au meilleur moyen de le partager. Je rêve déjà d'un style impressionniste pour m'imposer une suite de tableaux et renoncer à une intrigue qui en dénaturerait la cohérence. Mais je n'écrirai peut-être pas ce « roman ». Je n'ai jamais écrit de romans. J'y ai pensé. Pour ne pas avoir à écrire autre chose en remplacement. Mais qu'est-ce que j'écris ? Sinon le journal de ma rêverie quotidienne.

Constance lit par-dessus mon épaule. C'est ce qui arrivera.

— Pourquoi parler de moi ? demandera-t-elle enfin. Voulant dire : qu'est-ce que j'ai à voir avec cette histoire ?

Mais elle n'est pas là pour me forcer à répondre à cette question. Je peux même me payer le luxe de ne pas penser aux réponses qui l'éloignent de moi. Douceurs du pêché... la nuit est un écrasement, le jour ne résout rien et il n'y a pas de voyage pour oublier. Avez-vous déjà tenté cet éloignement, ce dépaysement ? Détresse du voyageur au moment du retour. Que veut dire « revenir » ? Je n'ai jamais répondu à cette question-roman. Mais je ne suis jamais partie. J'ai toujours parcouru la même distance. Mon regard critique sur des chemins de traverse empruntés par les autres tandis que je continue seule de me tromper de sens. Je peux toucher les deux extrêmes de ma raison, exactement comme il est possible de comprendre parfaitement le sens d'une pierre tombale. Le visage du médaillon rappelle toujours quelque chose. On reconnaît l'âge surtout. Et rien ne s'est passé. Sauf une certaine manie du remplissage qui ne fait pas de moi une romancière. J'ai récité ce que je savais déjà.

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