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Chapitre II - Isabelle existe
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 Article publié le 10 janvier 2016.

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Petite lumière infinie ce soir, au ras de la terre, le ciel n'existe peut-être plus. Je n'ai rien écrit.

Je crois que le deuxième chapitre de ma nouvelle

(je n'ai pas encore « trouvé » le titre)

est un portrait d'Isabelle. J'ai parcouru cette après-midi la distance qui me « sépare » du genre. Je voudrais tellement la faire exister, Isabelle, par les seuls moyens de l'écriture. Un ami

(de qui ? et est-ce vraiment un ami, ce portraitiste s'exprimait à propos d'Isabelle. Ce ne serait plus une lettre, si les mots de Raoul sont une lettre au fond. Mais qu'est-ce qu'on met à la place d'une lettre qu'on attend ? Une lettre—un objet. Un monologue a besoin de se transformer en objet pour être lu facilement. Mais quel objet ? Et puis, qui est ce nouveau personnage ? Dire que c'est un portraitiste est une indication scénique sans valeur littéraire. Je ne le connais pas. Il ne me parle pas. Il sait qui je suis. Il existe pour moi. Un amant ? Je veux dire : un amant à moi ? Pourquoi cette intrusion du texte dans ma vie quotidienne ? La matière y est repérable, certes. Et je me questionnais sous la charmille en fleurs. Cent pas solitaires recommencent pour toi, l'innommable. Sexe inconnu. Visage transparent. Corps céleste. Bras inévitables. Je n'ai pas écrit non : je n'ai rien écrit. Le texte du premier chapitre se liquéfia sous l'effet de cette évidence. Isabelle existe-t-elle ? Isabelle est-elle possible ? Possible selon Bernard ? Ou Raoul ? Une invention hardie de ce locuteur encore ininventé.)

Il a fait beau toute la journée. Constance n'est pas venue. On en aurait parlé. Elle adore entrer de cette manière dans mes petits secrets. Elle m'a proposé plus d'un personnage. Mais elle les cueillait au hasard de ce qu'elle appelle sa réalité quotidienne. Tandis que mes personnages naissent des nécessités du texte, élément mobile du décor et narrable comme les objets de ce décor, mais avec infiniment plus de précautions esthétiques. Elle ne comprendrait pas. Je suis seule. Soumisse aux caprices des mots. Ils sont écrits dans une autre langue. La mienne ? Pas si sûre. Mais je recommencerai. Il y a une suite à ce premier chapitre. Ce sera un portrait d'Isabelle. Le corps d'Isabelle a besoin de moi pour exister. Un corps désirable, définitif, extrait de l'alliance de mon esprit avec les hasards de l'existence et du texte. Son nom n'a pour l'instant aucune importance. Je la nomme pour ne pas la perdre dans le labyrinthe narratif. Titre d'un deuxième chapitre. Pour dire que je connais Isabelle. Et que tu ne la connais pas encore aussi bien que moi. Comment l'écrire pour le dire enfin ?

Constance aime cette attente. Je ne lui en veux pas de tenter ainsi de me désespérer. J'ai pensé à elle toute la journée, à intervalle de soleil, à heure fixe et je me suis retrouvée le nez dans ces pages. Il n'y a rien à changer. On ne fait pas la propreté du texte. On ne sait plus. A cause d'un certain sens de l'oralité. Tout est beau finalement. Il n'y a pas de contraire ni d'inversion. La vie est une empreinte. Peindre autrement est une erreur. Le temps serait perdu. C'est d'ailleurs la seule façon de la perdre. La nuit m'environne.

J'ai mangé dehors. Avec un chapeau sur la tête. Les insectes le visitent. La lumière effleure des reliefs cristallisés au moment d'une ombre éphémère. Mes feuilles ne s'envolent pas. Je ne suis pas un arbre. Je ne suis pas reproductible. Je ne suis pas les saisons. Je ne change pas. Je peux me cacher et trouver les moyens d'existence dans n'importe lequel de ces gîtes. Animale. Je suis animale. Je n'ai besoin que de l'ombre des arbres. Mais je connais les arbres. Je sais des noms. Une chanson y vient toujours trouver sa cadence définitive. Rien que cette chanson. Un jour de deuil.

Mais le fantôme de Malcolm n'existe pas. Malcolm est mort sans laisser de fantôme pour lui succéder. Je suis cette apparence de vie. Ce qui explique sans doute ma solitude. Isabelle s'y construit doucement. Je suppose que j'ai pensé à elle toute la journée. Elle et ses ménages. Pas de livres dans le cœur d'Isabelle. Le mien n'y a gagné qu'un vertige incurable. Pas de lointains sous peine de crise. Tous les chemins de mes promenades sont ombragés, finis par les courbes à la sortie de chaque courbe, et circulaires au point de me ramener chez moi.

Je ne suis pas triste. J'aime les plaisirs de la vie. Je les recherche. Je les trouve toujours. Mais seule. Incohérente. Inexprimable. Cette clarté de feuilles me rendra folle. Chemins tranquilles. Observant des chemins de crêtes, sans arbres, clôturés sans doute, et les croisements sont signalés justement par un arbre et une géométrie incohérente de clôtures. Je les regardais de loin. Des ruines dans la pente. Inexplicables malgré des restes évidents de cheminée. Le soleil roule comme une pierre dans cette herbe semée de fleurs des champs. Cet éloignement n'est pas mesurable. J'ai écarté d'une main prudente la chevelure de ronces entre deux frênes éteints. Je guettais le soleil auquel les fils de fer devaient leur existence. Feuilles bleues. Enciélées.

L'automne élèvera la terre moite dans ces hauteurs. Après l'été. La nouvelle sera écrite. Je ne songerai qu'à sa publication. Et elle ne sera pas publiée. Rien ne le sera. Il ne restera rien. Et après ? C'était une conclusion provisoire.

Le chemin était fidèle à mon attente. Je débouchai derrière la maison. Ce pré n'est qu'une ombre. Vert rouge. Saturé de noir. Qu'est-ce que j'attendais à l'orée du petit bois d'acacias où les ruches bourdonnent ? L'herbe montait le long de mes jambes. J'en effleurai les fleurs. Paume humide. Pollen renouvelé. Un oiseau fouillait une écorce noire. Il me surveillait. Ce grattement occupa tout l'espace pendant une bonne dizaine de minutes. Isabelle en oiseau. L'arbre et le ciel. La maison en bas du pré noir. La cheminée qui fume. Le désir de Constance. Intense et fou. Dicible. Même sans l'écrire en même temps qu'il refait surface. Le pré était inondé, non : liquide, glissement de mottes rouges, éclatement de fleurs, caresses du vent. Pourquoi n'avais-je jamais ouvert cette fenêtre ? A cause de l'ombre. Ou d'un conseil dont je n'avais pas mesuré sur le coup la perversité lente. Maintenant

(je me souviens et j'écris)

la rue me paraissait acceptable. Le petit bois d'acacias semé de ruches métalliques, la lisière bleue des fougères, le carré noir du pré qui a l'air immobile dans cette eau, un chemin bourbeux le long de la clôture, la trace de mon corps, médiane et verticale vue de la fenêtre. Le ciel occupait un côté, l'autre côté résistant encore à toute définition, pente désordonnée, impossible plan mental cassé par les reflets de verre de la roche, dents sacrilèges. J'ai d'ailleurs peut-être laissé la fenêtre ouverte. Ce qui expliquerait le courant d'air qui ne vient plus de la porte entrebâillée, mais de l'escalier noir qui traverse toujours cette poussière indéfinissable.

Puis la table, Isabelle, ce qui va arriver, entre deux chapitres, ce qui va donner lieu au chapitre suivant, sachant que ce n'est pas fini. Les rites bien rangés. Leurs noms de choses. Une feuille géométrisée comme un miroir. Le crayon est resté dans ma poche. Il ne fait pas partie de la cérémonie. Elle commence par le feu. Entre la cheminée et la table, le fauteuil, le cuir qui sent la pipe, les rayures de ses ongles quand il souffrait, je n'ai rien effacé, je suis encore en deuil.

Constance voulait essayer cette chanson au piano. Mais le piano a résisté à la voix. Hier. Ou plus loin. Je ne me souviens que de Constance entre deux cris éteints de Malcolm qui jouait avec son ombre sur le tombé de la nappe. Même pli à l'angle de la table, scène de chasse, gibiers, jeunes filles nues, un rameau de feuilles de chêne. Inverser la vie pour se retrouver seule. Les visites de Constance s'espacent. Peut-être à cause de l'amour que lui inspirait Malcolm. Ou peut-être parce que je n'ai encore rien dit de mon désir. Une lettre. Un aveu. Une recherche d'objet à insérer dans cette brèche qui casse la féminité. Coulure d'angoisse. J'ai essayé d'en figurer le goutte à goutte. Entre le corps d'une jeune fille et la mort d'un cerf. Je n'ai jamais regardé en face le chasseur. Les feuilles s'éparpillent jour après jour sur cette scène champêtre répétée neuf mois selon le calcul de Constance. Une dentelle de soie a glissé dans ces plis. Par terre, elle attire le regard. J'y posais mon pain et mon verre tout à l'heure, entre deux bouchées.

Dans le fauteuil, c'est le plafond qui prend de l'importance. Isabelle, un portrait, un portraitiste, et l'écrire. Passage de la réalité parce que des personnages vivent ensemble. La maison est peut-être la mienne. On ne la reconnaît pas. On ne se souvient que du jardin de fleurs et du potager envahi par les ronces. Le portail couché lamentablement, voyageur de limaces, troué par l'herbe folle, et la ferraille arrachée, la chaîne figée dans une boucle étrangement impossible.

Isabelle s'approchait de cet assemblage. Elle reconnaissait cette odeur. La fontaine clapotait sur le mur. Elle demandait si elle pouvait boire. Je la laissais traverser cette différence de ton, du portail au mur, marchant facilement, malgré l'ombre de la maison, avouant ne pas pouvoir regarder l'autre façade à cause du soleil impitoyable à cette heure de la journée, en été.

Oui, c'était l'été. Elle me disait qu'elle était déjà venue. Seule peut-être. On s'arrêtait toujours sur le pont de pierre, en bas de la route. On n'allait jamais plus loin. Cette après-midi-là, elle remonta le chemin. Quelqu'un y avait fauché l'herbe. Elle trouva un gant. Un gant de femme. Je le cherchais. Nous nous rencontrâmes sous un pommier. Un essaim y avait élu domicile. Le gant, je l'avais égaré en m'enfuyant à cause d'une abeille. Maintenant, je revenais à cause de la fascination que m'inspirait cette construction géométrique. Isabelle voulut voir l'autre côté de la maison. L'ombre la fit frémir. Je lui montrai les ruches pour expliquer la présence des abeilles dans le pommier. Mais elle ne pouvait pas comprendre.

Bernard, qui la cherchait, apparut à l'angle de la maison. Il ne me voyait pas. Il venait de se faire piquer par une abeille. Il pleurait. Isabelle versa une goutte de salive sur le dard tremblant.

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