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Lucile la noire
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 Article publié le 21 juin 2012.

oOo

Il avait vu la fille, un matin, sur le chemin du lavoir et il n'avait pas manqué de la désirer. Le désir était encore explicable. Il n'éprouvait aucune difficulté à en trouver les mots. Mots qu'il évitait soigneusement de prononcer devant les autres, quel que fût le contexte, ce qui compliquait quelque peu, on s'en doute, les tâches conversationnelles auxquelles il consentait de se soumettre pour ne pas jouer dangereusement avec sa différence. La fille allait lentement, portant sur la hanche la corbeille où étincelait le linge en torsade.

 

Pourquoi revenait-elle au lavoir ?

Il la suivit. Il enjamba la clôture et se trouva du côté des animaux. Le chemin était une virgule jaune. Le couvert du lavoir y projetait, en fin de parcours, une ombre qui pouvait paraître noire à distance parce que son esprit raisonnait maintenant. Il la laissa prendre de l'avance. Arrivée au lavoir, elle sembla satisfaite de s'y trouver seule ou bien imaginait-il qu'elle l'était, captive d'une réalité qui commençait dans l'abandon de soi à l'autre qui n'existe peut-être pas. Il traversa le chemin et se réfugia sous les tilleuls. Elle s'était assise pendant ce temps. Elle attendait. Il ne fut presque pas surpris de voir arriver son père. Il arrivait par le pré, en plein soleil, la veste sur l'épaule et mordant la pipe qui révélait les dents blanches et fortes. Elle était assise sur la murette, les fesses au ras de l'eau. L'homme passa sous le pommier, et y suspendit sa veste et fit signe à la fille de venir le rejoindre. Son père aimait ces défis aux légendes. C'était l'occasion ou jamais. Mais Pierre était déjà au milieu des bêtes, un peu plus bas sur l'adret, il entendait le ruissellement sur les noisetiers, je désire encore ce que mon père possède, se dit-il. Mais cette fois, il n'avait pas tenté le diable. Cette révélation était le fruit du hasard, comme la scène, qu'il n'avait pas vue, était le pur produit de la rencontre d'un homme sagace et d'un pommier à la mesure de son imagination.

 

Fallait-il dire imagination ou désir ?

Il longea le ruisseau, posant prudemment la pointe de ses pieds sur les blocs de schiste d'où saillaient les racines des frênes. L'odeur du tabac le poursuivait encore. Son père avait cette odeur et sa mère avait sans doute beaucoup de mal à y dénicher l'odeur des filles qu'il délurait. Il fallait songer à un palais dont elle n'avait pas la clé. Pierre l'avait possédée un moment, mais il n'avait pas osé y pénétrer, non pas motivé par la peur de se faire pincer à reluquer la facette la plus incroyable de la pornographie qui lui servait d'exutoire, mais seulement parce qu'il n'aurait pas aimé se souvenir d'une réalité qui aurait finit par prendre la place de son imagination. La tête des filles est un grenier, lui avait répondu sa mère à qui il demandait ce qu'elle penserait de lui s'il avait été une fille. Elle ne répondait pas à la question, comme d'habitude et il n'en posait pas une autre, ou il attendait qu'elle eût oublié sa réponse pour revenir au sujet qui le turlupinait à ce point qu'elle devenait hermétique à sa curiosité. Le grenier des filles devait avoir quelque chose à voir avec ce qu'on y oubliait. L'escalier de meunier, sa rampe patinée qui démontrait qu'on y montait souvent, l'accumulation des objets, la poussière volatile et lumineuse, les lucarnes en vis-à-vis où il perdait son ombre, sa cohérence, le bonheur d'être qui n'est rien à côté du bonheur de donner et de recevoir dont sa mère vantait les charmes. La tête des garçons, c'est autre chose, mais elle n'expliquait pas ce que c'était ; elle devait forcément savoir de quoi elle parlait puisqu'elle avait été une fille, une fille à grenier, une fille au-dessus du foyer qui est un rêve d'homme. Il comprenait mieux l'homme en chaussettes qui fumait sa pipe en regardant le plafond où les torches tueuses de mouche avaient fixé les volutes de leur éphémère existence de feu. Il était assis dans l'escalier et voyait la scène dans la brèche oblique de la paroi en planches de merisier. Cette obliquité l'obligeait à pencher la tête. Il entendait les bruits de casseroles. Des filles de son âge étaient assises sur le perron et cousaient en silence des corps de poupées. Le chien le devinait, mais ne bougeait pas.

 

Pourquoi eux ? se disait-il.

Pourquoi pas le bonheur des autres absolument autres ? Mais ceux-là existaient-ils comme le prétendaient les livres ? Il lisait les aventures d'un chat qui perdait la vie par paliers, se lamentant chaque fois d'avoir fait preuve d'inconscience, ou d'imprévoyance, de négligence, d'irréflexion, il y avait mille manières de perdre une vie, mais il n'en possédait que neuf et le roman ne pouvait pas dépasser ces limites sous peine de n'être plus lisible par un enfant de son âge. La dixième vie devait être un commencement.

 

À qui poser la question ?

L'aïeule savait tout à condition que tout se rapportât au noyer qu'elle voyait encore à la fenêtre de sa chambre. Le père haïssait les superstitions. La mère était une pythie. Les filles riaient bêtement. Et tout le reste de la chaumière l'ignorait ou ne lui accordait que peu d'importance. Il retourna au lavoir. Des femmes s'arc-boutaient, battoir en main. Elle était parmi elles, plus jeune, plus facile, presque étrangère. Elle le regardait du coin de l’œil, tordant le linge entre les mains d'une autre femme qui grimaçait, fermement appuyée sur ses jambes écartées. Il y avait d'autres gosses de l'autre côté du bassin, des marins d'eau douce, criards et capricieux, sales et envieux, comme il les connaissait pour les fréquenter toute l'année à l'école. L'été ne les changeait pas. Il grandissait à l'étroit. Il y avait des limites à leur croissance, tandis que sa nymphose n'en finissait pas, lui promettant d'incurables infirmités, des monstruosités inavouables. Les filles pouvaient paraître changer. Elles papillonnaient plus que les autres, certes. Il les approchait sans pudeur, pourvu qu'elles ne devinassent jamais qu'il était à la recherche de leur raison d'être. Le chien le suivait, bon compagnon, renifleur d'aventures, mais ils n'allaient pas plus loin que le dernier arbre qui était un frêne parasité par le houx. Ils se couchaient ensemble dans cette ombre. Le chien dormait, d'un œil cela allait de soi. Lui, regardait l'horizon, sa dernière métamorphose possible, le fleuve d'argent qui le traversait verticalement, coupé par le ciel en étoiles, un fleuve sans tête, privé de sa tête, de sa verticalité. La lune se levait sur les sapins, ionisant les cimes. L'ombre devenait impénétrable. Il y entrait en frémissant. Le chien s'était élevé, mais il ne bougeait plus. Il le regardait disparaître, ce qui était possible visuellement, mais l'odeur était persistante, le frémissement perceptible encore, il assistait à l'attente du chien sans le mettre en déroute comme il réussissait parfois à le faire avec les humains qui l'accusaient de fugue. Un terme musical pour exprimer leur violence et ce qu'ils appelaient la chiasse pour le diminuer, le réduire à ce fragment nécessaire de leur propre vie (de chien). La fille du lavoir se tenait à distance. Elle avait amélioré son train de vie. À la maison, on ne notait aucune différence. Le père paraissait satisfait même s'il avait du mal à contenir sa nervosité. La mère continuait de raconter des histoires, n'écoutait pas celles que l'aïeule s'évertuait à répéter. Au-dessus de lui, le cousin parlait en rêvant. Il était en lutte avec des êtres imaginaires qui s'interposaient entre lui et les autres.

 

Quelle chair leur attribuait-il, puisqu'il avait le pouvoir de les créer, même s'il ne les maîtrisait pas ?

Pierre dormait peu les nuits d'été. L'idée d'aller siester sous le noyer faisait son chemin. Cela arrivera, avait prédit l'aïeule, cela vous arrive à tous, il n'y en a pas un pour l'éviter. Et elle ajoutait, ajustant le masque sur son visage : tout dépend de la femme ! Elle aurait pu se mettre à rire et le théâtre était complet. Dans la salle à manger, on riait parce que le vin de la cruche venait de se répandre sur la nappe. Le cousin était aux anges. Ses joues grasses rebondissaient sous l'effet du rire et il donnait des coups de coude dans les côtes de la fiancée qui ne se plaignait pas, qui ne le priait même pas de mieux se comporter avec elle, cette soumission intrigua Pierre et l'aïeule, aliène du temps qui passait, s'efforçait vainement de ne plus dévisager la captive tranquille et silencieuse, elles communiquaient cependant et Pierre luttait fébrilement contre la nausée provoquée par un morceau de lard qui lui collait aux dents. Le docteur ponctuait d'anecdotes les bavardages du métayer. Les épouses se chahutaient poliment un morceau de gras aux franges noires. Les filles, pensa Pierre, les filles suçaient des os, il y avait un tas de petits os blancs dans leur assiette, il s'en souvient, elles buvaient de l'eau dans laquelle la goutte de vin persistait, il la voyait, mouvante et rouge, descendre sans se désagréger et il lui semblait que cela aussi ne pouvait pas se finir. La fiancée lui avait parlé sur le seuil de la maison quand elle était arrivée. Le taxi l'avait déposée devant le portail, il avait vu les jambes, le regard l'avait blessé, elle marchait lentement, prenait le temps de respirer les fleurs sous les tilleuls, la robe révélait un corps inimitable. C'est cela, se dit Pierre, elle ne ressemble à personne, la femme, c'est elle ! L'idée lui paraissait absurde, mais elle l'enchantait. Il la croisa dans l'allée. Elle ne s'arrêta pas. Il venait de perdre la voix. Il la suivit. Elle se retourna une ou deux fois. Il n'entendit pas ce qu'elle lui disait.

 

S'agissait-il d'un reproche ?

Lui demandait-elle des nouvelles ? De qui ? Il se mit à parler derrière elle, fasciné par les chevilles qu'il comparait aux siennes. Il ne l'entendait plus, pourtant il lui semblait qu'une voix sortait de la chevelure coiffée sur l'épaule.

 

De quoi parlait-elle ?

De l'aïeule qui avait sombré dans la mélancolie ce matin même. Le docteur l'avait examinée. Le cœur était bon, l'estomac solide, les jambes ne pouvaient plus servir, mais elle était encore adroite de ses mains.

 

— Le cerveau ? fit-il pour répondre à une question de la métayère, oui, le cerveau.

Il tourna la tête en même temps. Le profil de la vieille pouvait paraître indestructible. Elle possédait tout. Elle avait prévenu le cousin, si tu continues, je te dépossède ! Les mots étaient arrivés par la fenêtre, ils avaient coulé sur la pierre du mur et encore entre les fleurs du parterre où Pierre cherchait les vers dont se nourrissait l'oiseau. C'étaient des mots terribles. La mélancolie avait volé en éclats et maintenant l'aïeule au noyer s'installait dans le cerveau des autres. C'était ce qu'il avait compris en écoutant son père dont le diagnostic était réputé excellent. Il se leva un peu afin que ses yeux (il portait une casquette à pompon.) se situassent au niveau du rebord de la fenêtre, le jet d'eau comme l'appelait l'aïeule, il n'avait jamais vu l'eau de cette pièce de bois particulière, mais il en comprenait la mécanique. Les yeux se mirent à voir ce qui se passait. Sans doute à cet instant elle n'occupait que le cerveau du cousin. Il était debout contre le mur, entre deux gravures, et il prétextait qu'il avait besoin d'argent, ou qu'il aimait l'argent, en tout cas l'argent était le nœud de son explication. L'aïeule avait prononcé le mot honte qu'elle avait dit sans regarder le cousin : je ne demande pas comment tu la tiens !

 

Comment ?

Pourquoi, c'était l'argent. L'argent, c'était aussi facilement explicable. On explique le plaisir. Mais comment ? Pierre s'était posé la mauvaise question. Ce n'était pas : pourquoi est-elle soumise ? mais : comment la soumet-il ? et : comment se soumet-elle ? Cette dernière question avait une réponse : elle se soumettait comment avec le docteur. Réponse provisoire peut-être, mais parfaitement satisfaisante en attendant qu'elle envahît cerveau, ce qui arriverait avant midi. En attendant, son imagination était mise à rude épreuve, mais il était heureux d'y trouver enfin de quoi la différencier définitivement du désir avec lequel il ne la confondrait plus désormais. Promis. La fiancée s'assit sur la première marche du perron.

 

Il n'y avait donc personne à la maison ?

Il perdit de nouveau sa voix de crécelle, ce qui tombait bien si on se plaçait du point de vue de la crécelle, et mal, très mal s'il tardait plus que de raison à répondre à la question qu'elle lui posait. Elle n'osait pas entrer, dit-elle, si la maison était vide. Elle se retourna pour jeter un œil dans l'ombre de la cuisine. Il vit les épaules noires, le cou oblique, les boucles qui tombaient dans le dos, le pendentif d'argent qui cliquetait, puis le regard revint sur lui, si proche et si profond, truqueur des distances à respecter. Le cousin la soumettait et elle ne s'en plaignait pas, l'aïeule n'avait jamais entendu ouï-dire qu'elle se plaignît une seule fois. Le cousin avait tiqué. Il avait dit : elle ne parle à personne. Puis il avait ajouté, le temps pour l'aïeule de hausser les épaules : pourquoi pas elle ? Tapi derrière la fenêtre, côté jardin, Pierre avait pensé : il y en a d'autres, toutes, une infinité, je n'en aimerai qu'une !

 

Mais comment ?

Le cousin sortit de la chambre et referma la porte derrière lui. Pierre eut le temps d'apercevoir le visage impassible du docteur qui avait l'air d'un indien d'Amérique. Le moment était venu de changer d'optique. Progression lente vers le perron, passer sous les rosiers, effleurer le lierre habité par les lézards, mesurer l'ombre portée de la balustrade et s'y glisser progressivement, sans heurt, comme un animal, n'ayant rien oublié de l'animal, entrant dans la vie d'homme, d'abord en rapetissement, de cette manière inacceptable, honteuse même, et pourtant reproduite tout au long de la vie, sans plaisir, mais y devinant le plaisir, ne tentant pas le diable, sacralisant plutôt le défaut d'attention qui le sauve quelquefois de la déconfiture. Les jambes de la fiancée étaient croisées dans une robe légère. Le chien pouvait le trahir, mais sa tête reposait tranquillement sur ses pattes de devant et il n'avait soulevé qu'une paupière, l’œil le fixait entre la surface de la marche, qui représentait la lumière, et celle de la cuisse, part de l'ombre où il s'efforça de ne pas s'aventurer. Le cousin avait été menacé de dépossession.

 

Que penserait-elle de lui s'il ne possédait plus rien ?

Comment la soumettrait-il ? Dans la cuisine, les trois hommes buvaient en silence : le docteur, le métayer et le cousin qui était proxénète, mais personne, à part l'aïeule, ne l'avait encore accusé de ce crime. Il n'y eut pas de claquement de doigt cette fois-là. Elle demeura donc sur le perron, soumise seulement au regard de Pierre qui se cachait. Le chien ne trahissait pas. Les filles jouaient à la marelle sous les tilleuls. Les deux femmes (il faut les appeler par leur nom) étendaient du linge dans le pré. Le linge paraissait accroché au ciel, une des filles avait trouvé le mot punaisé et l'autre l'avait jugé exact. Il y avait une exactitude à respecter au rendez-vous des mots pour se faire comprendre des autres. Je n'en peux plus, pensa Pierre et en même temps, il sortit de l'ombre. Tiens, te voilà ! dit la fiancée. Le chien n'avait pas bougé. Les filles regardaient le ciel au-dessus du pré. Il épousseta ses genoux et les coudes de sa veste, sous les yeux de la fiancée qui lui demandait son nom et il dit sans réfléchir Pierre parce que Simon, il avait oublié la parole sacrée et elle la prononça à sa place, allant au bout de la sentence malgré le rire de l'aïeule qui n'avait évidemment rien raté de la scène. La fiancée, noire et cuivre, ponctua la parabole par une question qui pouvait être du genre : tu comprends ? ou : tu n'oublieras plus ? ou encore quelque chose d'inévitable qui commencerait par : promets-moi...

 

Le soir, dans son lit, il imagina qu'elle était couchée avec lui, nue de préférence, mais le sens de cette nudité était obscur, vague. Dans la chambre mitoyenne, l'aïeule radotait à voix haute. La cloison était peuplée de brèches. La voix s'y multipliait. Il caressa lentement le coussin à la place de l'abdomen, entre le sexe nécessaire et les seins faciles. Le rideau bougeait devant la fenêtre ouverte. Le chat formait une ombre chinoise. Le cousin grognait parce qu'il ne trouvait pas le sommeil. Mais l'aïeule était intarissable. Non, sa voix venait plutôt des lames du plancher. Elle montait vers lui. Le coin du drap chatouillait son épaule, exactement comme cela se passerait si elle avait été réellement là, près de lui, dormant pour lui interdire le plaisir. Sa main ne trouvait pas les poils entre les cuisse. Il n'y avait pas de cuisses, faute d'imagination. Il n'avait assemblé que le ventre et la mèche de cheveux. Imaginer ses jambes seulement allongées sous le drap, il les revoyait plutôt sous la robe à l'équerre des marches du perron. L'être n'était rien que cette substance. Tout le reste était soit le produit de l'imagination, infini du cercle, soit l'influence de leurs questions, infini de la ligne droite. Nausée du cercle, vertige de la droite, il n'avait pas le choix. La folie ou la dépression. Seule une femme pouvait le sauver. Il traverserait nu des contrées désertiques, enchaîné à un tronc de palmier qu'il traînait derrière lui et le vent effaçait tous les jours cette trace. La femme naissait de cette constance, synonyme de terre. Au lavoir, elle était de loin la plus musclée et elle ne cachait rien de ces muscles sous la robe mouillée produite par la jactance des autres. Elle riait avec elles mais ne franchissait pas cette distance, peut-être à cause de la couleur de sa peau, ce noir parfait comme surface, comme support, où il calculait des réverbérations érotiques. Il s'accroupissait sur le haut de la muraille, prenant le risque de dégringoler de haut, mais il n'écoutait pas leurs avertissements. Elles ne lui interdisaient rien. Elles n'auraient pas aimé les conséquences de cette chute sur leur tranquillité. Il aurait fallu leur tirer les vers du nez s'il était tombé. Le docteur les aurait condamnées à ces explications. Mais elles n'insistaient pas. Au moins avaient-elles attiré l'attention sur lui. Lucille le regardait et le reconnaissait. Les prostituées lavent aussi leur linge, avait lancé l'aïeule à travers le rideau de la porte de sa chambre. Le docteur avait tiqué. La femme du docteur avait retenu un cri. Chacun autour de la table avait pensé quelque chose en relation avec Lucille, Pierre eût donné sa vie pour savoir ce qu'ils pensaient en silence, pensant en retenant les bruits, les lèvres au bord du verre, l'aliment suspendu devant la bouche, le regard ayant trouvé le moyen de se soustraire à celui des autres, il les regardait, il savait qu'il les haïssait, il était le seul à mastiquer tranquillement, répétant à travers l'aliment et la salive les mots que l'aïeule venait de jeter en pâture à leur gourmandise mère de tous les péchés. Quelqu'un se leva pour aller fermer la porte. La même personne avait installé le rideau, occultant ainsi le théâtre de l'aïeule, ou le mutilant de la vision du personnage, ce qui était injuste et infernal, mais il n'y pouvait rien, il ne jouait pas avec elle et il préférait fermer les yeux s'il se trouvait de l'autre côté. La porte pivota. Le soulèvement du rideau avait provoqué le silence de l'aïeule qui avait tourné la tête pour les voir. Jouer et ne pas les voir, et les voir juste avant que la parole vous soit supprimée. Elle ne dit rien ou n'eut pas le temps de le dire. Il n'avait pas regardé. Il avait simplement éprouvé une honte grise et glauque. Les filles pouffaient dans leur serviette. Il aimait leur idiotie. Cela aussi, c'était féminin, plus facile, guérissable. Pierre tendit son assiette à la tangente de la gamelle et prononça les paroles magiques. S'il ne se soumettait pas de bonne grâce à ce rythme, il se voyait aussitôt reprocher son goût du trop-plein. Les patates, les feuilles de chou et une saucisse s'installèrent dans son assiette. Il réclama du bouillon, sur le même ton chercheur d'approbation. Il se servit de la moutarde après avoir demandé la permission. Son père lui tendit le pot d'une main et la cuillère de l'autre. Il conseillait la modération et ne lâchait pas le pot, ne cédant que la cuillère qu'il présentait mollement par le manche.

 

— Pose ton assiette ! dit sa mère.

Il sursauta, l'assiette dans une main versa une goutte de gras sur la nappe, un oeil glissant de la surface irisée de la soupe à celle de la nappe où il devient une tache ordinaire, tache tout court, inadmissible et provocante, l'autre main plongeait en même temps la cuillère dans le pot de moutarde et en extrayait une quantité que la raison, celle de sa mère, commandait de réduire immédiatement sous peine d'une nouvelle privation. Quand elle le menaçait de le priver, elle se souvenait toujours de la punition précédente, une privation forcément, il n'y a pas d'autre moyen de punir, de faire payer ou de se venger, de donner une leçon comme elle disait, prétentieuse, superficielle, cohérente. N'exagère pas, dit seulement son père. Ils vont se disputer, se dit Pierre en même temps, et il ne comprit pas que c'était lui qui la provoquait. Elle se tut et se rassit.

 

— Pas avec le doigt ! se contenta-t-elle de dire pour mettre fin à ce qui n'avait été qu'une menace.

Sinon il la frappait, durement, dans la chambre où ils ne s'aimaient plus depuis longtemps. Mais il était trop tard quant au doigt qui venait de recueillir dans la cuillère même une quantité acceptable de moutarde qu'il déposa sur le bord de l'assiette. Il lécha le doigt pour en éprouver la morsure. Sa rougeur subite fit sortir les filles de leurs gonds. Leur rire le réconforta. Il serait tellement facile de leur apprendre à se comporter en société. Elles devaient être le fruit des convenances, ou disparaître.

 

Comment disparaissent les femmes ?

Comment arrive-t-il qu'on ne les atteint plus ? Le doigt entra ensuite dans la soupe, supportant la douleur de la brûlure, et il le débarrassa ainsi des restes de moutarde que sa langue n'avait pu extraire de dessous les ongles. Quelqu'un s'associa aux rires des filles. Ce n'était pas le docteur qui détestait qu'on taquinât son épouse. Il se servit de la soupe pour n'avoir rien à dire et y mélangea une bonne cuillère de moutarde qui la troubla. Pierre avait envie de rire. Les filles attendaient joyeusement cet instant. Pas facile de résister à leur provocation. Il ne finirait pas son repas si elles gagnaient.

 

Urina-t-il cette fois-là ?

La paille de sa chaise sentait la pisse, imperceptiblement, car on la lavait à grande eau et elle séchait au soleil. Il attendait sur le perron. Son assiette était restée sur la table. Il n'était pas puni. Il attendait que la paille fût sèche. Ensuite la soupe était froide et il ne la finissait pas. Le chien lapait dans l'assiette même. Ce n'était pas son assiette. Elle entrait toute propre dans l'eau savonneuse de l'évier. Il aurait pu se sentir heureux sans cette fin tirée par les cheveux de ses petites misères physiologiques. La porte de l'aïeule était restée fermée. Il entra par la fenêtre. Elle dormait dans son fauteuil, comme morte. On ne s'inquiétait plus de cette immobilité. On n'en avait même plus peur. Elle pouvait être morte. Il s'assit sur le bord du lit pour la regarder. La substance appartient à l'homme, lui avait expliqué son père. Le rôle de la femme est de la nourrir jusqu'à ce que l'être, qui est éternel, subisse l'épreuve de l'existence. Il ne disait pas si c'était plutôt un jeu et la femme un hasard de l'imagination ou du désir. L'homme serait la seule essence. Et la prostitution un gagne-pain. Il grandissait avec ces idées. Le bonheur est avec eux, même sans eux, se disait-il en les regardant prendre le frais, le soir, après le dîner, sur la terrasse éclairée par des lampes à pétrole. Il était à la fenêtre de sa chambre, se disant : je ne suis pas cet étranger. La prostituée, comme l'appelait l'aïeule, venait plus souvent à la maison et même y dormait quelquefois. Il ne la vit jamais dormir. Il savait qu'elle dormait dans la chambre noire. Au matin, cette porte fermée le rendait malade de jalousie. Il ne s'en approchait pas. Il connaissait le lit pour y avoir dormi lui-même, puis les crises de claustrophobie se sont rapprochées et il est entré dans cette fragilité qui le condamnait au silence s'il était question de lui ou de sa maladie. Il attendait au bout du couloir, assis sur le bahut entre l'horloge de marbre et le bouquet de fleurs factices auxquelles sa mère tenait tant. La porte ne s'ouvrait pas. Elle n'était pas seule. Son père sortirait le premier, ne fournissant aucune explication. Il porterait le costume des dimanches, mais sans la cravate, il n'aurait pas le chapeau à la main, le balançant comme s'il s'apprêtait à s'en coiffer, comme cela arrivait le dimanche sur le parvis de l'église, après la messe. Il saluait des femmes, chapeau bas. Sa femme lui tenait le coude. Il marchait derrière eux, suivi des filles en blanc. Il avait dans une main le missel de l'aïeule et dans l'autre l'hostie qu'il lui avait promise. En revenant dans la cuisine, il savait que Lucille dormait encore. L'aïeule, par contre, jeûnait depuis l'aurore, le rêve n'ayant nourri que son impatience. Il ouvrait le livre à la page de l'hostie qu'il venait d'insérer précipitamment. Elle la prendrait plus tard, quand elle serait seule. Le curé ne venait plus. Il lui avait conseillé la prière. Il avait vidé son verre de liqueur et il lui avait dit qu'elle ne devait plus compter sur lui. Il avait soupiré qu'il n'y comprenait plus rien. Le missel était toujours ouvert à la page de l'hostie. Deux gravures parallèles représentaient la femme aux extrêmes de la douleur. Une certaine laideur l'affectait. Elle lisait les mots du livre en se plaignant. C'était la même femme, à en juger par l'exactitude des profils. Les mêmes mains jointes à la hauteur du visage. Des arabesques d'or l'entourait jusqu'à l'abstraction à la place des mots.

 

— Elle dort ? demandait-elle.

Il entrait dans la chambre et à sa demande, il tirait le rideau derrière lui. Sa religion personnelle pardonnait aux prostituées. Elle pardonnait aux vieilles folles, aux femmes trompées, aux hommes, à leur perversité, à la vieillesse outragée. Il ouvrait la fenêtre. La cour était dans l'ombre, le pré au soleil, le ciel formait un triangle dont la pointe la plus obtuse s'enfonçait dans les bois de châtaigniers en fleurs.

 

Avait-il répondu à la question ?

Savait-il si elle dormait ? Ou si elle avait profité de son absence pour s'en aller ? Chercherait-il cette trace ? D'ailleurs était-elle venue et si elle était venue, était-elle restée pour dormir ? Ce temps lui appartenait. Je ne sais pas, disait-il. L'aïeule haussait les épaules. Tu ne sais jamais rien !

 

Prenait-elle les hosties ou les profanait-elle ?

On entendait peut-être les pas de Lucille dans l'escalier, puis les claquements des portes du buffet, le bol sur la table, le pain, le couteau. C'est elle, disait l'aïeule. Ou ce n'était pas elle. Peu importait si c'était sa mère qui avait prétexté une migraine pour ne pas se rendre à l'office. Le temps passait de la même manière. Il pensait au sommeil de Lucille, la noire Lucille aux mains gantées de blanc, seul son cou pouvait donner une idée de sa chair, encore que le plus souvent sa chevelure s'y nouât pour en occulter le prix. Elle était assise à la table de la cuisine. Le bol fumait entre ses mains. Elle ne mangeait pas le pain rompu ce matin. Son doigt avait effleuré la surface du gras dans le pot et elle le léchait en regardant l'enfant qui était comme né du rideau encore tremblant d'où venait la voix sentencieuse de la vieille. Je n'ai pas dormi, dit-elle. Elle avait ouvert la porte à cause de la chaleur. Et ce matin elle s'était levée pour la refermer. Elle n'eût pas aimé se donner en spectacle. Elle toisa l'enfant. Il était beau et chétif, une poupée, non, une marionnette dont elle eût aisément retrouvé tous les fils si la vieille, à travers le rideau, avait cessé de lui demander des nouvelles de son sommeil. Elle ne répondait pas. Jean a rêvé de toi, dit l'enfant. Elle rougit. Il s'assit de l'autre côté de la table. La vieille s'était tue parce qu'il avait prononcé le nom de Jean. Jean Sans Père Ni Mère, chuchotait-on à son passage.

 

— Pourquoi rêve-t-on des autres ? dit Lucile.

Encore une question de plaisir, pensa Pierre. La question lui procurait un plaisir intense. Toutes ses questions avaient ce pouvoir. Il voulait savoir. Elle devait savoir puisqu'elle posait la question.

 

Avait-il rêvé d'elle ?

Il avait cauchemardé dans la géométrie de la femme, comme s'il y retournait, le voyage commençait toujours par la mort de quelqu'un et au lieu de pleurer comme les autres il entreprenait ce voyage insensé dont la cohérence le fascinait au moment d'y repenser.

 

Mais y avait-il pensé ?

Pourquoi ne rêve-t-on pas avec les autres ? Ce serait plus facile. On n’aurait plus rien à se dire. Et la mort n'exigerait plus qu'on lui donne du sens. Elle n'avait pas posé la question. Il n'avait peut-être pas osé lui-même trahir le cri de Jean en pleine nuit.

 

Comment traduire le seul mot prononcé ?

Seule la gorge du cousin Jean, dans l'étreinte qui le suffoquait à ce point qu'il dut crier pour retrouver son souffle, pouvait témoigner de l'exactitude du mot. Elle lui servit le lait dans une tasse et lui tendit un morceau de pain. Il éprouva alors le choc des mains nues. Elle avait enfilé ses gants dans le croisement en V des pans de sa chemise, un peu au-dessous de la ligne rejoignant la pointe des seins dont l'érection était évidente. Il but le lait d'un trait. Elle le traita de goulu. Jean a rêvé de vous, de toi, dit-il enfin. Il vit le bracelet à côté du bol. Rêver que quelqu'un existe vraiment. Et l'aimer. C'est-à-dire penser ne plus pouvoir exister sans elle. Penser que cette mort est possible.

 

Mais de quoi meurt-elle si elle finit par ne plus exister ?

— Ah, oui ? fit-t-elle.

— Oui, dit-il sans lui laisser le temps de poser la question qu'il redoutait.

 

Avait-elle entendu le cri ?

Le mot victime de la distorsion imposée par le cri ? Son nom finalement clair et évident. Elle se plaignit de n'avoir pas fermé l’œil de la nuit. Une chambre pour tourner en rond, la chaleur, le désir de repos, plus fort que tout.

 

Par quoi remplaçait-elle le rêve si elle n'avait pas dormi ?

Elle se leva pour préparer la table. Les jeunes les rendaient facilement irritables. En rentrant de la messe, ils trouveraient sur la table de quoi en finir avec la nausée. Elle déboucha la bouteille de vin, découvrit le pâté, rompit encore du pain et rassembla les miettes pour les déposer dans le fond de la cage aux oiseaux. Elle aimait les nourrir, les rendre à la lumière, les écouter chanter, mais elle aurait détesté les occulter le soir venu. Elle n'expliquait rien. Elle lui montra ses bras longs et noirs.

— Je ne suis pas une travailleuse, dit-elle comme s'il pouvait la comprendre.

Elle venait de retrousser ses manches pour se mettre à l'évier. Quand il était petit, mais vraiment très petit, à l'heure de la vaisselle il faisait le tour de la maison pour aller voir l'évier gicler à travers le mur. Sa pointe rainurée se dressait comme une verge et l'eau sale jaillissait, atteignant une roche dont la surface était d'une douceur infime, à peine douceur, trop de douceur cependant, et il y perdait la raison, croyant que la maison était un homme ou plus exactement un cheval. Il n'aime pas se souvenir de ces hallucinations. La sensation est la même, l'impuissance, l'espoir, l'attente, le sommeil qui ne vient pas, qui se fait prier.

 

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