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La question des genres littéraires / Le roman scientifique & le roman de moeurs
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 Article publié le 6 novembre 2005.

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"Le roman de moeurs étudie ce qui se passe quand tels ou tels éléments sont en présence. Le roman scientifique - qui serait aussi justement appelé roman hypothétique - imagina ce qui se passerait si tels ou tels éléments étaient en présence. C’est pourquoi, de même que certaines hypothèses se réalisent un jour, de même que certains de ces romans se sont trouvés être, au moment où ils furent écrits, des romans futurs. [...] La lecture du roman scientifique, ce répertoire de l’irréalisé actuel, est exactement un voyage, vers l’avenir, dans La machine à explorer le temps de H.G. Wells, le maître d’aujourd’hui, et de par les créations les plus imprévues, de cette littérature.[23]"

Tous les genres commerciaux, qui se confondent allègrement avec les genres scolaires, se ramènent à ces deux catégories de roman, tout simplement parce qu’on n’a pas d’autres conjonctions à interposer entre eux et nous que Quand et Si. Le roman répondant à la question de savoir ce qui se passer (je ne conjugue pas pour l’instant), quelle autre conjonction pourrait se substituer à quand et à si ? Je n’en vois aucune. Voici une liste des principales conjonctions en usage dans nos moeurs de jacteurs : et, ou, ni, mais, car, or, comme, si, que, quand, puisque, lorsque, quoique, parce que, pourvu que, tandis que, de peur que, au cas où, au moment où... À moins de sérieuses entorses à la syntaxe, il n’est guère possible, par rapport à la proposition environnant le verbe se passer, de poser aucune autre question sensée que celles préconisées par Jarry. L’exercice en témoigne assez vite. Mais on touche ici aux limites du roman compréhensible. Le jeu consistera alors peut-être à visiter les limites en connaisseur des risques d’obscurité ou en voyageur de la disparition du sens. Le roman moderne, qui a remplacé l’allusion par le fait, est l’encyclopédie de cette pratique insensée du récit, du dialogue, de la description et de tout ce qu’on pourra imaginer pour écrire le roman qu’on a l’air de porter en son sein.

Le rôle grammatical d’une conjonction étant d’introduire une perspective circonstancielle, cela tombe bien. Le roman est le lieu même des circonstances. L’est-il du verbe ? 

Si l’on se pose assez facilement la question de savoir ce qui se passe quand (conjonction) X rencontre Y, et si cette rencontre fait l’objet d’un roman, ou d’une partie de roman, la question de savoir quand (adverbe) X est arrivé intéresse peut-être Y mais pas forcément X lui-même. De même, que se passera-t-il (ou passerait) si (conjonction) X est/était un Y ? Un autre Y déclarerait peut-être : X n’est pas si (adverbe) Y que ça (ça=moi, par exemple).

On voit ici clairement que la conjonction, c’est-à-dire l’introduction des circonstances ou des hypothèses, a valeur de roman, alors que l’adverbe n’en est que le détail changeant ou discutable, comme tant d’autres mots.

Cela frappe l’oeil, par exemple. Le roman est immédiatement composé de mots et de circonstances[25]. Sans les mots, les circonstances s’évanouissent dans le néant. Et sans les circonstances, le roman n’en est plus un. Je ne vois aucune langue là-dedans. Ce qui nous amènera inévitablement à parler de la question du style. Mais les mots utilisés pour parler des moeurs ou des hypothèses sont exactement les mêmes, à un ou deux détails près bien sûr, à une infiniment petite quantité de détails verbaux près.

Si nous n’envisageons que la perspective du roman de moeurs et celle du roman hypothétique (question tangente), nous limitons non pas les possibilités d’en écrire au moins un, mais le risque d’une erreur qui pourrait nous conduire, bien plus gravement que l’existence hypothétique, à écrire ce qui finalement ne rentrera pas dans le rang romanesque sans contorsions commerciales ou simplement dogmatiques. Personnellement, mais on verra plus loin que finalement je ne parle que pour moi, j’ai choisi de limiter ma recherche aux moeurs et aux hypothèses. La vérité, c’est que je n’ai rien trouvé d’autre, et chaque fois que j’ai posé la question pour tenter de me sortir du silence où me plongeaient mes obstinations, on m’a répondu qu’on ne savait pas et que je n’avais qu’à chercher moi-même. Je l’ai cherché, croyez-moi. Et j’ai fini par conclure, provisoirement dans l’espoir de chercher plus loin encore, que l’objet du roman se limite aux moeurs et aux hypothèses. J’ai donc écrit un vaste roman de moeurs, "Aliène du temps", et une aussi inachevable fiction[26], le "Tractatus ologicus". Je devrais plutôt dire que le premier est d’abord un roman de moeurs, et que la seconde se présente ensuite comme un roman hypothétique. Or, par une conjugaison bien connue de ceux qui ont l’habitude de se livrer à un public, c’est le premier qui est douteux comme roman, alors que la deuxième passe pour l’être sans trop de difficulté. C’est sans doute la qualité essentielle du "Tractatus", d’être un roman avant l’hypothèse qui le fonde. Ce qui va nous amener, après examen de la question du style, à pérorer sur celle du commerce de la littérature.

Jarry parle d’études à propos du roman de moeurs et d’imagination à propos du roman scientifique. On conçoit aisément que l’étude consiste d’abord à se méfier de l’imagination et que l’imagination n’a pas besoin d’études. Dans ces conditions, on voit mal comment un roman de moeurs pourrait laisser entrer des circonstances hypothétiques dans le sein de sa croissance véridique. Le roman imaginaire ne se prive pas, lui, d’incursions dans le domaine des moeurs, peut-être pour ne pas trop s’éloigner d’une réalité à laquelle nos moyens de lectures tiennent comme la langue tient à ses mots et la bête à ses petits. On revient là à la question de la cohérence. C’est que le roman de moeurs n’a besoin, pour exister sciemment, que d’une cohérence littérale. C’est un roman d’exposition, qui démontre si c’est nécessaire, quitte à tirer un peu les cheveux de l’exemple pour replacer son portrait dans la perspective du tableau. Les conclusions se déduisent alors au fur et à mesure de la croissance de la grimace ainsi obtenue. On réussit dans la douceur extrême ou dans la noirceur complète, mais jamais la cohérence n’est abandonnée au profit de l’effet. Le roman s’achève sur une impression de chronique. On devrait alors éprouver la sensation d’en savoir plus. Car le roman de moeurs est un roman de la connaissance (et donc de l’éducation), et je ne vais pas ici rappeler pourquoi, par conséquent, c’est aussi un roman moral. S’il s’en dégage une esthétique, elle est figée par les moeurs elles-mêmes, elle est une donnée de la culture où s’accroît incessamment la pratique du roman comme études et comme destin[27].

Le roman imaginaire ne l’est jamais totalement. Car si le roman de moeurs se laisse embarquer par des considérations morales qui le motivent, l’imaginaire ne peut pas, comme roman, rompre ses liens avec une réalité qui le demande, parce qu’elle le désire, ou pour d’autres raisons qu’il n’est pas utile d’énumérer ici. Cette tendance inévitable, irrémédiable, à n’être pas tout à fait ce qu’il devrait être, me pousse à penser que ce type de roman est dans la vérité. En effet, ce qui le corrompt n’est pas une idée, qu’on a hérité ou que l’existence nous a léguée comme poison quotidien, mais la réalité dont il est soit l’excroissance, soit le pendant. Je ne saurais décider à la place du lecteur. Je m’imagine donc que le roman, en général, s’il veut se consacrer à l’existence, n’est pas un choix, mais un effet de balance qu’on a du mal à expliquer, si c’est ce qu’on cherche, une explication.

On voit ici que j’ai sensiblement modifié les instances de l’écrit : personnage, lieu, temps, écriture. On continue, me dit-on, de jouer avec elles, quelquefois avec succès, c’est-à-dire avec poésie. On supprime le personnage, ne jouant alors qu’avec les lieux, le temps et l’écriture. On touche à l’écriture, toujours par suppression, quelquefois par ajout, et le personnage s’en trouve transfiguré. C’est une fête de l’intellect. On soupçonne que ces jeux n’ont pas de fin. Belle aubaine ! Et puis on n’y joue pas forcément aussi franchement que les maîtres et les maîtresses du genre. On peut y jouer un peu, de manière à amuser et non plus à inviter. Je ne m’y suis jamais essayé. Je portais autre chose en moi. J’en ai écrit la substance pour en découvrir les caractères. La vérité, c’est que je ne joue pas. Non pas que je n’ai aucune ambition du côté du divertissement et de la poésie, mais il me semble que je ne suis pas assez joyeux pour jouer. Il faut une certaine joie pour inventer de nouveaux jeux, même si les règles de base sont toujours les mêmes. Pensant à cette rue d’Adra[28], où j’ai vécu, qui mène au port où jadis on embarquait les forçats, il m’est même arrivé d’intituler un de mes récits : "Passage des Tristes[29]". Mon humour, s’il existe, est celui d’un clown, et non pas celui d’un amuseur. Mon amour du cirque témoigne assez de cette tendance. Je suis bon public.


[23] Alfred Jarry - "La chandelle verte - De quelques romans scientifiques" (1-15 octobre 1903). "Dans le livre de M. Chousy, l’humour, qui malgré son orthographe anglaise est peut-être une qualité française, n’est point exclu par la technique : ...Et voici d’autres machines femelles plus grossières encore, vomissant des propos monstrueux, des coassements obscènes de toutes les ordures que peut contenir la panse d’une balayeuse mécanique en état d’ivresse..."

[25] J’admets un peu vite que les circonstances contiennent tout, ce qui est loin d’être démontré.

[26] Je reprends à mon compte le mot célèbre de Victor Hugo à propos de "La légende des siècles" : "La fiction parfois, la falsification jamais." C’est très héroïque. Et complètement absurde.

[27] Par rapport, ou comparaison, à l’instant : voir mon essai "Le coup de dés de Mallarmé, pierre d’angle" sur le site de la RAL,M.

[28] Province d’Almería, en Andalousie, côté poniente de la province.

[29] Les Tristes, ce sont les forçats, bien sûr, et la population prit l’habitude d’appeler cette rue Passage des Tristes : Paseo de los Tristes. Promenade conviendrait mieux que passage. Le récit dont je parle est celui d’Anaïs dans "Memento Mori".

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