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 Article publié le 21 mai 2012.

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Elle s’essouffle, devient un peu plus transparente à chaque nouvelle quinte qui lui arrache un peu plus de sang. Ses yeux ne peuvent retenir cette eau salée qui coule le long de ses joues avant de se perdre sur la courbe pâle de ses épaules nues.
Sa tête est penchée en arrière, vaisseau à la dérive dans la tourmente de son oreiller aux vagues blanches et froides.
Ses mains frêles ramènent sa couverture bleu nuit jusqu’à ses lèvres entrouvertes, figées dans une respiration de pierre et de marbre. Son cœur bat faible à l’intérieur et résonne en moi comme les battements d’ailes saccadés d’une colombe en perdition, assoiffée de lumière et d’espace, meurtrie comme une lettre morte.
Les mots et les gestes deviennent des denrées rares qu’il faut économiser avec la lenteur du sable qui s’écoule, marquant le temps et l’approche du moment tant redouté.
Son visage tourné vers moi s’illumine encore des jours passés à s’aimer.
Désarmés comme nous pouvons l’être au cœur de l’enfance, nous avançons à tâtons dans la pénombre du mal qui la ronge et nous anéantit.
Derrière moi, les objets se sont figés au cœur de la blessure. Plus rien ne bouge comme dans un tableau, vieille image incompréhensible d’un autrefois qui ne nous appartient pas, dérobée à l’intime d’une âme inconnue, étrangère et lointaine.
Les voisins, les amis qui nous entourent se sont scotchés timidement aux murs, témoins neutres de sa longue agonie.
L’infirmière, accrochée au lustre, essuie en silence la longue aiguille de sa seringue puis observe minutieusement le contenu de sa trousse marquée d’une croix rouge. Elle sourit sans être vraiment convaincue de l’utilité de sa présence et des bienfaits qu’elle semble lui prodiguer.
Mon amour s’essouffle. Elle s’étiole, s’envole et se creuse, s’ennuage et devient aérienne, trop atrocement légère, impalpable, fuyante comme le plus beau des souvenirs.
J’aimerais pouvoir lui écrire le plus vrai des poèmes, l’embrasser avec des lèvres d’enfant, toucher son corps de mon innocence retrouvée, lui offrir mon avant, mes étoiles de vie.
Les biscuits voyagent dans leurs plats argentés d’une bouche à l’autre et les verres se vident avec lenteur. Tout se fait dans la décence et le respect. D’une façon humaine et tout à fait civilisée.
Quelques plantes vertes se mettent à mourir dans l’indifférence générale. Personne ne parle du facteur ni de ses dernières vacances. Les visages ont un air triste et la douleur semble réellement partagée.
Nombre d’inconnus défilent dans la chambre transformée en hall de gare. Des bagages anonymes sont offerts aux quais, aux lumières rouges qui clignotent et tracent la voie à suivre.
J’ai mal d’elle, mal contre elle, mal en elle.
Son corps écartelé m’enveloppe de son halo carné, faiblement chaud, faiblement caressant.
Il règne une odeur de musique, de chant à faire pleurer et sourire, à réchauffer le cœur, à presser le pas, à ne plus s’en faire, à fermer les yeux, à s’embrasser vivants.
Dehors, ils vont, ils viennent, pardonnés et pardonnables de ne pas savoir. Tous ceux-là qui devraient se prosterner à ses pieds et goûter à notre désarroi. Ils sont les porteurs d’espoir, d’autres espoirs, l’ anti-miroir de notre scalpel.
Je la revois, plantée au bord de la falaise comme une reine, buvant à pleines dents la fraîcheur sauvage du vent, les mains tendues et ouvertes sur le ciel, avide d’écume et d’éternel.
Son corps et sa peau rosée, la douceur du fruit sous les plis de sa robe perlée.
J’avais les crépitements du monde sur le bout de la langue, une envie de la croquer et de me jeter dans le vide, sûr de planer au-dessus de l’immensité verte ourlée d’écume et de rêves.
Nous avions la terre à nos pieds et le ciel nous transperçait. L’univers était en nous et autour de nous.
L’innocence primitive du monde nous habitait et nous donnait la force de Dieu.

Mais tout s’essouffle. L’ Océan se rétrécit et les nuages tombent bas.
Tout se résume à cet espace réduit entre quatre murs où ton esprit se repose avant le grand départ. Il n’est déjà plus en accord avec tes pauvres bras, ton pauvre ventre, ta pauvre chair.
Reconnais-tu encore ces pauvres gens cloués au papier peint qui compatissent en souffrent aussi, en silence, avec modestie ?
Reconnais-tu encore ce pauvre moi qui te tiens à bout de larmes et de mots fragiles, qui t’enveloppes d’une dernière volée d’amour ?
Sais-tu encore quel est ton nom, ma douce ?

La fumée d’un train envahit notre intimité, estompe nos gardiens, nous plonge vers le sifflet strident d’un chef de gare désolé mais confiant. Il nous fait signe de la main, nous souhaite le plus long et le plus merveilleux des voyages. Puis il disparaît, minuscule, et la chambre se dissout, et la douleur nous quitte, épinglée en ailes de papillon sur les motifs désuets d’une tapisserie plantée d’humains, loin, bien trop loin maintenant.

Je suis agenouillé à ton chevet et je pleure.
L’infirmière descend en rappel de son lustre tandis que les ombres se décollent du mur pour venir me consoler de ton départ. Des mains viennent se poser avec douceur sur mes épaules tremblantes.

Dehors, le soir s’installe sur la ville et les gens continuent d’aller et venir, portant des bouquets d’espoir au fond de leurs poches.

Les peupliers restent impassibles sous les morsures du vent. Nous sommes en cercle autour de la fosse et ma belle s’en va les pieds devant, les yeux clos en un dernier baiser. Des fleurs blanches ont été jetées, éparses sur le bois clair et luisant, leurs pétales mêlés de larmes et de regrets. Le bruit de la terre qui recouvre le cercueil à coup de larges pelletées à la force et la détermination d’un cœur qui bat et résonne démesuré. Le chant lacrymal s’écoule sur nos joues froides. Nous avions encore tant de mots, tant de gestes, tant de rêves et d’espoirs à partager...
Et l’hiver qui vient nous offre son poème sous un ciel rougeoyant. Et les rimes et les sons nous laissent indifférents, figés dans la douleur, muets comme la pierre gelée.
Nous appartenons au triste et fragile décor d’une saison qui sourit à la mort.
Des inconnus se sont hissés au plus haut des peupliers et observent la scène de loin. Ce sont les rabatteurs de vie, les chasseurs d’idées noires, ceux qui nous poussent à encore y croire. Ils sont le salut des âmes en perdition, cicatrisent les blessures profondes, ré-embaument nos cœurs et nos esprits.
Nous leur jetterons quelques pièces à la sortie, leur adresserons un sourire las et sans conviction, leur demanderons de nous pardonner.
Les sentiers de mosaïques colorées glissent au milieu des pots et des tombes fleuries et nous emmènent sur le manège des âmes mortes.
Nous formons un maigre cortège à la mémoire d’une immortelle.
Nous serons son dernier souffle, sa dernière gorgée de lumière, son ultime battement d’ailes.

Je suis maintenant assis à l’arrière de la voiture qui nous ramène vers notre futur. Quelqu’un est à mes côtés et me tient la main. Quelqu’un que je connais et qui me connaît, un ami, un parent. Une douleur commune.
Ses paroles ont la douceur et la légèreté d’une vielle chanson, rengaine d’enfance qui a bercé mes peurs et mes nuits.
Je la sens à la fois proche et loin de moi, cette personne qui me console de sa peine. C’est une chaude présence, humaine et fragile, qui m’arrache à cette fuite en avant où les souvenirs se bousculent comme des bêtes sauvages, affamées et cruelles. Elles se disputent sans vergogne mes derniers lambeaux de clarté, les derniers cris de ma chair révoltée.

La ville ressemble à un conte de fées déserté, des ombres y passent et ont les mains vides. Il n’y a plus d’espoir dans leur regard ni au fond de leurs poches.

Ce soir, je m’endormirai auprès d’un fantôme et il me faudra le courage et la force des montagnes pour affronter le prochain soleil levant, la pierre qui roule au cœur du jour, le battement des paupières animales, le désarroi des chairs brûlant sous le cruel baiser du ciel.

Ma souffrance est un poème, mes phrases des larmes noires. J’ai le goût des jours tristes dans la bouche. Je m’oublie doucement, l’alcool aidant, sons cataplasme et ses traits de lumière, ses coups de bourdon et son pas entêtant, valse et pleure mon petit, valse et pleure...

Là-bas, au pied des saules rigides, plantée dans la terre comme une fleur fanée, ma belle se marie aux murmures des morts.
Ses longs cheveux épars coulent et chantent au milieu des vers et des bouches glacées. Ses grands yeux apeurés appellent à la clémence, aspirent à l’ultime délivrance.

Un feu d’artifice retentit dans la nuit. La ville est grande et des ombres blanches décrochent les lumières aux réverbères. Chacun pourra tenter de fermer les yeux. Certains pourront serrer une main, respirer dans le cou, les épaules, goûter à la chaleur d’un dos, d’autres se figer devant l’écran lumineux ou plonger dans l’inconscience lourde et tragique du sommeil.

Quant à moi, la bouteille à la main, j’attends droit sur le quai.

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