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La forteresse
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 Article publié le 14 mai 2012.

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L’hélicoptère enchaînait les tours le long des pentes immaculées, glacées de la vallée profonde. Inlassablement, il répétait son complet mouvement giratoire au-dessus de la nappe de brouillard aussi crémeux qu’étincelant d’où émergeaient les lignes de crêtes et les sommets d’un blanc si pur, si virginal qu’il en paraissait proprement surnaturel.

Auréolées d’un lumineux pétillement et plantées dans le ciel azuré, les aiguilles des pics arboraient une beauté hautaine, inaccessible.

Bien que mon cœur fût alourdi par la tristesse et par l’impuissance, je ne pus résister à l’envie de sortir mon appareil photo de mon balluchon posé au sol et à moitié enfoncé sous mon siège et de me mettre incontinent à en balayer le paysage. Clic, clac ! Au travers du hublot indifférent, j’essayais de m’approprier le moindre jeu de lumière…C’était toujours cela de pris !

Comme de coutume, je me consolai dans le spectacle de la splendeur. Ici, en l’occurrence, une splendeur sans prix, majestueuse et fulgurante…

Où m’emmenait-on ?

De temps à autre, il m’arrivait de regarder non sans nostalgie du côté de la petite troupe de touristes regroupée à l’avant de l’appareil, qui passait son temps à laisser fuser des propos animés, empreints d’une insouciance, d’une gaieté enviables.

Se rendaient-ils compte de ma présence, tassée dans l’ombre, tout au fond du spacieux cockpit ? Et si oui, leur importait-elle ?

Je gageai que non, que des milliards d’années-lumière nous séparaient en dépit de notre proximité physique plutôt trompeuse…Et, soudain, j’eus froid. Comme si l’haleine des hauts sommets et des pentes interminables, lissées de neige et de froidure envahissait l’habitacle pourtant bien chaud, douillettement protégé, aux fins de m’envelopper, de me pénétrer jusqu’à l’os.



Notre nouvelle résidence, au creux des montagnes était pour le moins austère : une sorte de forteresse, très haut dressée sur un éperon rocheux qu’elle épousait, massive, de ses murs abrupts qui affichaient une couleur terreuse et une quasi absence de décorations.

Mais je n’eus pas grand loisir de détailler plus avant ses revêches façades : en un rien de temps, je me retrouvai à l’intérieur ; adieu, tout à coup, le ronronnement obsédant de l’hélice et la sensation d’apesanteur !

Sitôt que la vingtaine de personnes que l’engin avait convoyées se trouva déposée à terre – ou, plus exactement, entre terre et cieux – on nous fit pénétrer pour ainsi dire en trombe dans les entrailles de l’énorme bâtiment.

Nous échouâmes dans une imposante salle de forme rectangulaire, dont la sévérité eut le don de me frapper instantanément : murs unis, nus de pierre rougeâtre, absence à peu près totale de meubles. Un minimalisme monacal, qui dégageait une impression de vacuité fruste, dérangeante. Là-dedans ça résonnait, et ça sentait la roche, l’air, le silence. Cela avait, bien sûr, quelque chose de très intimidant.

Je m’apprêtai à rejoindre le groupe de touristes agglutinés au centre de la salle quand une personne s’approcha de moi, qui avait tout l’air de me barrer le passage.

Elle m’interpella, peu amène :

 - Non, vous, pas par ici ! Veuillez, si vous voulez bien, me suivre !

Et, me saisissant par le coude avec une rare énergie, l’individu me fit pivoter puis, sans que j’aie le temps de manifester la moindre réaction ni le moindre réflexe de résistance, me fit sortir, le plus discrètement possible, par une ouverture sans porte qui se dressait un peu plus loin.



Je n’avais posé aucune question…et vite fait, bien fait, je me retrouvai là. Dans ce qui ressemblait à une cellule de moine, au demeurant assez spacieuse.

Mêmes parois rouges délimitant même espace en forme de rectangle. Même désespérante économie de confort et de fioritures.

Très vite s’imposa à moi l’idée obsédante de sortir.

Que diable, c’était vrai, j’étais seule au beau milieu de nulle part …Je me sentais abandonné, punie, reléguée hors du monde.

Mais que faire ?

Lorsque je regardais par l’unique fenêtre carrée que ne protégeaient nulle vitre, nuls barreaux ni persiennes d’aucune sorte, je vis qu’elle donnait directement sur un précipice à vous coller la chair de poule.

Il ne me restait plus qu’à ouvrir l’unique porte de ma cellule, une vieille porte voûtée au bois sombre, défraîchi, hérissé d’épines qui paraissait à deux doigts de tomber en poussière. Elle s’écarta de bonne grâce, en grinçant et en raclant le sol de terre battue, après quoi je passai le seuil.

Tout d’abord, j’aperçus un couloir perpendiculaire au rectangle allongé que formait ma « chambre » ; il ne semblait pas avoir de fin. Je m’y enfonçai ; la nudité, le silence étaient absolus.

Je le suivis, craintive, assaillie par la forte, âcre odeur de poussière, laquelle, à plusieurs reprise, me secoua d’éternuements suivis de raclements de gorge. L’air, froid et excessivement sec, obscur, m’ensevelissait telle une chape.

Je cherchais désespérément une bifurcation, une ouverture…il n’y en eut pas durant un temps pesant, que je ne fus pas loin de ressentir comme l’antichambre de l’éternité : ni porte, ni plage de clarté surgie d’une éventuelle fenêtre, ni coursive latérale ; je marchai, toujours, et, le temps passant, je me faisais l’effet d’être un fantôme…Cependant, je savais que je n’avais d’autre choix que celui de marcher, de poursuivre.

Ma patience extrême se trouva, en définitive, récompensée lorsque je finis par identifier, sur ma gauche, une rupture de continuité dans le long mur. Non sans enthousiasme, je me hâtai d’obliquer dans un couloir perpendiculaire.

La suite ? Ce fut une série de couloirs et de coursives à la ressemblance monotone, qui n’en finissaient pas d’entrecroiser leur nudité stérile et roide en un morne dédale dont je ne parvenais pas à voir le bout et dont, bientôt, je me dis qu’il devait – sinon, ce n’était pas possible ! – s’étendre sur des vacheries de kilomètres…

Où se trouvait la sortie ? Y avait-il seulement un espoir que je la déniche ?

En m’aventurant plus avant, ne risquais-je pas plutôt de me perdre ?

Je dus me rendre à l’évidence : mieux valait rebrousser chemin. Consternation. La bâtisse était fichtrement plus grande que je ne l’avais imaginé…Je me sentais vaincue par ses proportions démesurées.

Et pourquoi ne rencontrai-je pas âme qui vive ? Où étaient les autres ?

A n’en pas douter, on les avait logés dans la place…oui, mais où ?

Et moi, pour quelles raisons m’avait-on ainsi reléguée à part ?

Je fus soulevée par une vague énorme d’impuissance et de chagrin. Tandis que je marchais, cette fois en sens inverse, elle fut relayée par de la résignation.

Je repris donc, tête basse, le chemin qui menait à mon austère cellule.

Mon sens de l’orientation inné m’aida à retrouver ma voie sans trop d’encombres, chose dont, au passage, j’aurais été bien inspirée de m’étonner ; mais il n’en fut rien, pour la bonne raison que j’étais bien trop abattue…

Au moment où j’enfilai à nouveau (toujours dans l’autre sens) l’interminable couloir final, celui qui desservait ma « chambre », j’eus la surprise d’aviser, tout au bout, un vague rayon de lueur. Je me fis tout de suite la réflexion que je ne l’avais pas remarqué à l’aller ; mais n’était-il pas très diffus ? Pourtant, si diffus qu’il me semblât, il n’en éclairait pas moins une courte portion du sol de la coursive, dans sa partie la plus obscure, à savoir celle qui se situait bien au-delà de l’ouverture de ma propre cellule, restée béante.

Très intriguée (quoique me méfiant, par réflexe, de l’espoir), je hâtai le pas.

Ignorant la porte ouverte en grand de ma cellule qui semblait m’attendre, je me ruai vers le mince rai d’or pâle où neigeait une fine poussière. Là, je tombai sur une deuxième porte, beaucoup plus haute et mille fois plus épaisse que la mienne. Elle était à moitié cachée par un renfoncement du mur. Une petite ouverture carrée, presque une fente, y trouait le bois noir, à hauteur de visage humain…et une odeur s’insinuait, dans le sillage de la clarté : une odeur d’herbe !

Sans davantage réfléchir, je posai ma main sur le loquet. La minuscule poignée de fer forgé de forme irrégulière s’anima. L’épais battant s’ébranla, avec une facilité inattendue. L’air s’engouffra. Un air de montagne. Aigu, râpeux, soulant d’emblée. 

J’en emplis mes narines avec un sentiment de béatitude.

Eblouie par la lumière qui forçait l’ouverture, je chancelai. Ce parfum sauvage et vert d’espace, de photon et de chlorophylle était comme une espèce de choc dans le plexus.

Je dus m’ébrouer pour trouver la force de coordonner mes mouvements et d’esquisser un pas. J’avais encore les yeux mi-clos lorsque quelques autres suivirent…



Je me trouvais au bord d’un court talus herbeux et je m’arrêtai net. Bien m’en prit, car, à mes pieds, plongeait un à-pic dont j’étais incapable de distinguer le fond, sans doute parce que celui-ci était dissimulé par une dense couche de brume qui n’était pas sans évoquer de la laine épaisse, chatoyante.

Entre cette étendue nébuleuse et moi, la dénivellation était si casse-gueule que j’en eus un hoquet qui manqua se transformer en un haut-le-cœur. Presque aussitôt après, je me sentis dangereusement happée…comme hypnotisée par ce qui était, ma foi, une sorte d’attraction du vide.

En un geste instinctif, sans pratiquement avoir conscience de le faire, je refermai ma paume et mes doigts autour du frêle tronc ligneux et sinueux d’un arbrisseau qui se tenait juste en bordure du précipice.

Dans le même temps que ma peur physique refluait légèrement, je laissai mon regard errer sur le panorama grandiose, encore que parfaitement inhumain. Mon cœur se serra et des gouttes de sueur froide dévalèrent ma colonne vertébrale lorsque, peu à peu, les détails s’en précisèrent : tapissée d’une herbe assez rase, d’un vert acide tirant sur le jaune, la pente qui dégringolait, en formant un angle des plus improbables tant il était abrupt (peut-être n’excédait-il même pas le 25°), faisait songer à celle d’une colossale pyramide à degrés aztèque. A peu près en son milieu et juste face à moi, entre deux rangées d’arbres aux troncs trapus et noueux qui le séparaient des prés environnants où, de loin en loin, paissaient ce que j’identifiai comme de minuscules silhouettes de vaches et de yacks, je voyais se dérouler en zigzaguant plus ou moins un large escalier dont les marches de pierre follement étroites et aux trois quarts ensevelies sous le gazon et le lichen apparaissaient, comme on s’en doute, totalement impraticables.

Etait-ce possible ?

Comment allai-je faire pour parvenir à descendre un pareil chemin ?

Pouvais-je avoir le moindre espoir d’échapper à la forteresse ?

Plus je regardais en bas, plus le vertige m’encerclait, assaillait mon être. Je n’arrivais plus à détacher mes yeux de l’ensemble que formaient les pâturages qui paraissaient suspendus à flanc de ciel, l’étrange escalier plongeant et le reste du monumental gouffre…

Dans le même temps, je me sentais bellement, dramatiquement coincée…

Un désespoir à fendre la poitrine monta de mes entrailles. Simultanément, et cependant que je refermais les paupières, un jaillissement tout ce qu’il y a de spontané, d’incontrôlable de très grosses larmes se fraya un passage entre elles et, sans attendre, se métamorphosa en longues traînées qui, après avoir sillonné de leur liquide mes pommettes et mes joues, allèrent au final déposer leur sel au coin de mes lèvres crispées. Le sanglot n’était pas loin. Mais, pour moi, il eût marqué ma reddition définitive. Quelque chose, encore, s’entêtait à m’interdire de me laisser abattre.

« Non, me dis-je, ça ne se peut pas…respires un bon coup !...Ouvres les yeux ! ».

Et je suivis cet ordre impérieux que je me lançais à moi-même.

Une goulée presque brûlante d’oxygène raréfié dilata mes poumons.

Après m’être appliquée à faire le vide en moi, je fis de nouveau front : je rouvris les yeux, avec l’espoir (absurde) que je n’avais fait que rêver.

Mais non. Cette « minute de vérité » ne dissipa en rien l’angoisse.

Contre toutes mes attentes (dignes d’une méthode Coué), l’improbable paysage se réimposa à mes rétines.

J’aurais tant voulu qu’il ne soit qu’une illusion ! Ce n’était pas le cas. Aucune fuite devant la réalité n’était plus désormais possible…

L’interminable escalier plongeait toujours de manière aussi violente vers les nuages, qui en dissimulaient l’inaccessible aboutissement. Jamais, je n’en ignorais plus rien à présent, je ne saurais trouver le courage (ou n’aurais la folie) de me lancer sur cette dégringolade de degrés qui menaient on ne savait même pas où.

La partie était perdue d’avance et j’étais, pour ma part, bel et bien prise en sandwich entre deux voies sans issues : le précipice et le labyrinthe vide.



Patricia Laranco.

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