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Quand je me suis mis à ma table de travail... à propos de "Semblables Impuissances"
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 Article publié le 11 octobre 2005.

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à propos de "Semblables Impuissances"

Quand je me suis mis à ma table de travail pour composer ce poème, j’eus presque aussitôt cette irrépressible poussée de mon corps tout entier [qui me vint sans doute de ce que de plus en plus nombreux sont ceux qui pensent que les suburres coloniales ne sont jamais totalement nettoyées], qui fut submergé de toute part. Un corps qui prenait l’eau, un corps-radeau de fortune. Comment le dire : je me suis vu littéralement flottant au milieu des rues désertes de la Nouvelle-Orléans. Avec ma figure bouffie de clown au sourire figé. Avec comme seul espoir, hélas bien ténu, mon bras qui s’agitait désespérément. Mais ce bras levé avait au bout un poing serré, serré si tragiquement qu’il tint prisonnière la ville entière. Brandir vers le ciel ce bras et ce poing symbolisait tout à la fois l’échec et l’espoir ; la défaite et la victoire. Un poing serré pour tenter de suppléer les sons qui ne pouvaient sortir de ma gorge. Pourtant, je voulus pour elle qu’elle fût le berceau de l’humanité. Hélas, pour l’heure, elle était nouée, envahie d’éructations ; comme remplie de toute la ville, de ses poubelles, de ses détritus, de ses poupées affranchies -blondes aux cheveux ébouriffés -, de ses stéréos soudainement réduites au silence, de ses saxos qui alors étaient recyclés en tubes respiratoires à moitié submergés de notes affolées... mais aussi de tous ses mots inutiles qu’on se disait auparavant et qui prenaient à présent brusquement toute leur mesure ; une gorge pleine de rumeurs, pleine du formidable cri ballonné dans toutes les gorges de cette ville. La liberté jusque dans la défaite.

Je partis bien d’un premier titre poème de l’urgence que je raturai presque immédiatement. Cependant, raturer sur la page ne me garantissait point qu’il le fût dans mon esprit. Mais je fis comme si...Car je me souvins de l’Aimé Césaire du Cahier du retour au pays natal, du René Maran de Batouala, de Boubacar Boris Diop qui fut là aussi avec ses Tambours de la mémoire. Toutes ces voix qui ont bu le calice jusqu’à la lie ; ces poètes sorciers qui ont étanché leur soif dans la même coupe que le peuple dont ils ont chanté les mythes fondateurs. Ces fondamentalement poètes qui ont badigeonné leurs poèmes des mêmes enduits que ceux des petits hommes de la forêt. Petits hommes, eux qui sont pourtant si grands face aux impitoyables - sages- lois de la forêt. Toujours les échos de la Terre originelle.

Les victimes d’ici, de tous les Temps et tous les Lieux n’étaient donc pas seules à ramer en ces jours sombres de septembre. Tant d’autres les ont rejoint pour asperger leurs corps grelottants de ce poème - pas d’urgence mais de patience, m’étais-je rectifié - qui a toujours été à l’origine de toute poésie : ce corps devenu page à écrire en lettres de sang, ce corps patient, ce corps-arbre, ce corps-végétal, ce corps-minéral. Sony Labou Tansi dans la vie et demie s’est invité à cette quête non désespérée des origines de l’homme noir, de l’homme tout court ; lui qui fit dire à l’un de ses personnage : « Cette feuille, tu mets sous la langue pour devenir un homme-arbre. Cette feuille, tu mâches pour ne pas faire fuir le gibier avec ton odeur. Cette feuille tu frottes pour que les serpents s’éloignent. Cette feuille pour garder le souffle. Cette feuille. Cette liane. Cette racine. Cette sève. Cette plante. » Puis tout d’un coup ce mouvement essentiel se suspend, au point culminant, regardant le monde moderne, la ville et sa civilisation en partant d’un fou rire à peine moqueur : Le temps, c’est la forêt.

Et Césaire de hocher la tête : Pitié pour nos vainqueurs !

Pourquoi alors parler d’urgence tant que le temps, c’est (rien d’autre que) la forêt ?

Quand en 1921 déjà, et aussi sûrement que l’avaient dit bien avant tant de cadavres dépossédés de parole (pourquoi donc un mort ne parlerait-il pas sa mort ?), René Maran s’écria :

 

« Civilisation, civilisation...

Tu bâtis ton royaume sur des cadavres. Quoi que tu veuilles, quoique tu fasses, tu te meus dans le mensonge. À ta vue, les larmes de sourdre et la douleur de crier. Tu es la force qui prime le droit. Tu n’es pas un flambeau, mais un incendie. Tout ce à quoi tu touches, tu le consumes... »

 

Quand, en 1921, (déjà un siècle de « mission civilisatrice ») René Maran nous parle, c’est assurément bien plus à nos vanités et à nos fausses illusions qu’il s’adressait. C’est contre elles qu’il se dressait de tout son pesant d’incorruptible vérité. Et tristes, sans être même assez forts pour nous en montrer dignes, nous nous mettons commodément à croire que la faute fut la devancière de l’Homme ; celle-là même qu’on dit venir le défier du berceau jusqu’à la tombe. Non pas ! Le poète noir ne veut pas pour son peuple un si piètre marché de dupes ; il ne veut pas s’en tenir au discours sur le châtiment et la rédemption. Il écrit et s’écrie patiemment, inlassablement : « Civilisation, civilisation, orgueil des Européens... ».

De l’Universalité à laquelle Tout Être aspire, j’ai laissé éclater mon cri. C’est de vibrations et de secousses dont a besoin un corps meurtri non de paroles dolentes. Si la souffrance est le lot du pauvre, je voudrais éprouver cette souffrance-là ; la faire mienne puisqu’elle m’appartient déjà. Aujourd’hui où on a cru (en nous ricanant au nez) qu’on a fait mettre à bas les idéologies, je veux être l’idéologie au-dessus de toute idéologie. Si avoir connu les gerçures stomacales du pauvre, les ampoules du pauvre, les haillons du pauvre, la masure du pauvre suffisait à être pauvre, alors, je ne serais pas porteur de cette nouvelle colère. Le pauvre Universel n’est pauvre que quand il est en colère. Car de sa colère seulement naît son cri. Jadis, j’ai été pauvre sans colère. J’ai eu honte de ma pauvreté, de la couleur de ma pauvreté, de ma remise à bestiaux qui était à la fois leur étable et ma chambre. Aujourd’hui, je veux me souvenir de ces longues nuits d’hiver passées à tromper la mécanique vigilance de mes vaches continuant à mâcher le vide à quelques centimètres de ma tête. Je veux me souvenir de-ce-visage-là-de-la-pauvreté. Je n’en veux pas de rechange puisque c’est celui-là seul qui me lie à tous les pauvres Universels.

 

À quelques semaines d’intervalle (je ne crois pas à la loi des séries), deux événements majeurs sont donc à l’origine de ce poème : La Nouvelle-Orléans et Paris. Deux villes appartenant à deux pays riches. Pour la première, c’est l’Eau ; la deuxième, le Feu. Oserait-on laisser croire que la conjugaison de ses deux éléments est chose fortuite ? Souvenons-nous, il n’y a pas si longtemps (mais on oublie si vite !) le Tsunami.

Devrait-on égrener la liste ? À quoi bon ; tout le monde connaît les lieux où frappe le malheur. D’ailleurs, c’est dans la chair du pauvre que se loge plus durablement et répétitivement les blessures : on l’asservit, on le met à genoux, on l’humilie, on le torture, on le bât, on le frappe, on le marque. Que veut dire la mort après de telles exactions ? Tansi écrit cette torture innommable faite par l’homme pour son semblable : «  Ça vous mange tant que vous respirez - mort, ça vous laisse tomber ». On se surprendrait presque à imaginer que ce n’est pas de nous dont il s’agit.

La Nature a son implacable logique. L’Homme aussi. Qui n’est sans doute pas la même.

Alors, on se précipite de toute part pour éteindre l’incendie, après coup. Foyer maîtrisé. Foyer de quoi ? Que reste-t-il après ? Les couvertures et les tentes aident-elles à maîtriser les foyers de tensions intérieures ? Une fois éteint, l’incendie est-il éteint ?

On n’a encore jamais vu un pompier pyromane mettre le feu à la caserne, avec lui aux milieux des flammes ! Lui, il préfère les vastes étendues, Neutres. Le pauvre est toujours le terrain Neutre de quelqu’un d’autre où l’on y vient écraser ses mégots ; y jeter son allumette encore ardente.

Mon poème se veut une torche brandi vers la face du pauvre ; pour brûler seulement ce qui doit l’être : la soumission après les idéologies.

Nacer Khelouz, 23 septembre 2005

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