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Side effects, un spectacle
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 Article publié le 11 octobre 2005.

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Le théâtre de ma souffrance d’humain est d’abord un théâtre, c’est-à-dire un spectacle. Cela me décevrait tant si vous alliez croire à un quelconque déchirement. Ah ! si seulement, on pouvait sortir de nos douleurs - vraies ou supposées - pour les mieux objectiver. Et comme spectacle, j’exige de mon théâtre qu’il aille au-delà du supplice. Me projeter hors de moi et me laisser dériver vers tous les adjuvants de ma vie. Ceux qui me sont vaguement familiers mais que je n’honore pas assez de ma présence ; auxquels j’accorde au mieux, pour la forme, un semblant de crédit aussitôt hypothéqué par ma vanité de posséder des trésors autrement plus clinquants. Pourtant, la vie, crus-je entendre répéter au fond de moi, ne s’ordonne pas sagement autour d’un centre. Un seul. Si bien que toutes les fois où je me meus, je bouscule un peu plus mon centre ; qui devient un plus des centres en devenir. Mes lignes vibrent un peu plus que de coutume ; tremblent de leur chair. De leurs secousses pondérales (mais quelquefois nénuphar duveté) naissent tous ces autres centres que, lâchement, je fuis sans me retourner. Combien de fois ? Pour combien de temps ? Voilà un millénaire déjà que j’agis de la sorte. Faut-il que les choses demeurent en l’état ? Après que mon théâtre a baissé son rideau ; après que tous mes spectateurs, tous mes miroirs se sont tus, ma solitude qui s’extrait enfin du feu de la rampe m’oblige à la regarder en face. Que fait-on maintenant que tout est fait ? Que dit-on, maintenant que tout est dit ?

Il nous vient cette histoire pourtant si vraie qu’elle semble inventée. D’aucuns la voudraient pur fruit de mon imagination. Libre à eux. Mais moi, inventer des territoires, c’est cela ma vérité. Sans attendre, voici mon histoire telle quelle : un jour que l’on se retournait, mon équipe et moi, d’une partie de football nocturne, une voiture devant nous soudainement fut happée puis traînée le long d’une glissière de sécurité par un autocar. La route était glissante. Il pleuvait toute l’eau du ciel. La chose monstrueuse qui brouillait tous les repères devant nous et qui n’entendait pas notre klaxon de détresse finit par rejeter, littéralement expulser sur le bas côté la malheureuse automobile. Silence. Sauf le vent à couper au couteau. Peut-être aussi nos gorges nouées. Les larmes du ciel battaient de plus bel. Arrivés les premiers sur les lieux, la voiture nous parut dans toute son horreur : un tas de ferraille sans ordre ni logique. Méconnaissable. Mais, quelle ne fut notre surprise ! Le conducteur, visiblement seul à bord, s’était mêlé à nous, les témoins impuissants de cet affreux spectacle. Il était là parmi nous à contempler, à être désolé oserions-nous dire, de sa propre mort. À l’en croire - et ce fut dur de le croire - sa bonne étoile l’aida grandement à s’extraire - on se demande encore comment - du véhicule avant que ce dernier ne se reployât sur lui-même. Véhicule ? Plutôt l’aveu du désarroi technologique transformé en une masse informe. Notre homme était là, penaud et prêt à s’excuser d’avoir causé un tel spectacle. Ses yeux disaient : dieu faites que les pompiers ne se dérangeassent point, eux qui ont tant à faire. Le voilà qui s’est posté pour ainsi dire devant le théâtre tragique de sa propre mort. Qu’il n’eût pas d’emblée le courage de montrer son émotion en si nombreuse compagnie, il s’empressa tout de même non point de se féliciter de l’issue - somme toute heureuse - mais de véritablement croire qu’il était encore dans la voiture puisque tout le monde tint absolument à l’y voir demeurer pour l’éternité.

Il hochait cependant la tête, répétant à qui veut bien l’entendre « Non, non, je vous en supplie ; c’est bien moi qui étais dedans ! »

Je pensais un instant comme ce malheureux : non, non, c’est bien moi qui étais au-dedans de mon corps ; maintenant que vous me forcez à en sortir pour le contempler, à distance. Solidairement avec vous autres. Quelle chance que vous m’offrez là mes amis !

Voilà un Side effect. Il fallait que ce gars-là eût succombé au verdict imposé par le camion. Il fallait qu’il en fût réduit au silence. Seulement voilà, sa mort nécessaire à notre entendement commun mais qui n’en était pas une, eut malgré tout un effet secondaire. Elle s’est relevée pour protester qu’il lui reste encore du temps devant elle. C’était un peu comme si, l’ayant d’abord bu d’un trait, il la rejetât telle une pilule amère. Nous sommes si habitués à délivrer des ordonnances sans sourciller ! Mais, devant de si irréfutables évidences...

Alors, à toi art ! de désespérer de si concupiscentes évidences ! Car d’abord on cherche à ne pas se faire mal. Se remplir l’estomac de contentement. Bander de notre ignorance. Qu’y a-t-il en effet de plus redoutable pour nos vieux jours que de se mettre à décaler nos visions ; à se casser les reins à force de loucher sur tout ce qui nous est donné à voir sans qu’on prenne la pleine mesure de le voir sous son vrai jour ? Avoir le tournis et passer pour ridicule ? Non merci, pas le temps pour ça. Tandis qu’une voix fluette nous chuchote : rien ne vaut de coucher dans son lit ; bien au chaud. Cela aide à mieux s’oublier aux autres.

Décidons que l’art doit créer l’autre pour le sauver de la tourmente qui pourrait le tenter. Habillons-le de cet effet secondaire hallucinogène qui ait le pouvoir de créer un monde factice (un artiste, comme chacun sait, est un grand enfant). Un monde factice mais qui chemin faisant nous apparaisse de plus en plus réel. Avant que le monde ne soit ; rêvons-le d’abord. Rêvons-le comme les enfants savent rêver.

Rêvons-le comme seuls les enfants savent être vraiment curieux. Sans haine, sans violence, sans complaisance, sans fards. Puisque tu es un artiste, pauvre de toi, tu n’es qu’un grand enfant ! Alors, sans haine, sans violence...créons la vie au milieu du chaos. Alors, ceux qui osent encore dire qu’ils ne sont pas artistes, par ici la sortie.

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